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Yownah, la petite colombe s’est envolée. Elle est libre ! fini les cages des vendeurs du temple. Sur le mont des oliviers, elle retrouve le mouton Kéwesh et les deux discutent de la liberté retrouvée, de la colère de Jésus, du temple de Jérusalem… et du corps de Jésus qui sera signe d’espérance pour les chrétiens.  (Matthieu 21, 12-17 – Marc 11, 15-19 -Luc 19, 45-48 – Jean 2, 13-16)

« Frrrttt ! Je me suis envolée ! » jubile Yownah la colombe en passant par le portique du Temple. « Finie la cage, finis les regards cupides fixés sur mes copines et moi, finis les sous sonnants et trébuchants dans la tête et dans la poche du vendeur. Je suis libre ! Ouaouh ! J’ai cessé d’être l’éternel pigeon de la première arnaque venue, je suis devenue une colombe libre et joyeuse ! Faut dire qu’il a fait fort, le Jésus, avec sa corde qu’il maniait comme un fouet en traversant la cour du Temple. Pif ! Paf ! Un coup dans les pieds d’une table de changeur de monnaie, un coup sur les cordes qui retenaient les moutons. Crac ! Boum ! Parterre, les cages où les vendeurs nous tenaient enfermées, nous autres les colombes. Cling clidecling ! Les pièces d’argent qui roulaient sur le sol, drachmes et sesterces et shekels confondus. À nous la liberté ! Je ne vous dis pas le bazar que ça a fait, dans la cour du Temple ! Et maintenant je vole où je veux, ha ha ! Plus personne ne me dira « un shekel pour une colombe ! » Vous savez quoi ? C’est pas un shekel que je vaux, c’est dix mille ! C’est même tout l’or du monde que je vaux ! Et toi aussi. Et toi et toi. Je l’ai compris quand la cage s’est ouverte et que l’air s’est mis à souffler sous mes ailes. Aux yeux de Dieu, je vaux tout l’or du monde. Youhou roucoucou ! » Tout en poussant ses roucoulements joyeux, Yownah la colombe s’en va à tire d’ailes jusqu’au Mont des Oliviers.

Elle sait que là, perchée au sommet de l’arbre du haut de la colline, elle aura vue sur quasiment toute la ville de Jérusalem. Au bout d’un moment, voilà qu’elle entend quelqu’un gravir la pente en soufflant comme un… comme un mouton, tiens ! puisque celui qui vient là est justement l’un de ceux qui se sont échappés du Temple en même temps que Yownah. « Hé ! c’est maintenant que tu arrives, Kéwesh le mouton ?! Je suis là depuis une heure au moins, moi ! »

« Une heure ? Certainement pas. Bêêê ! Quelle grimpette ! Je me demande si j’ai eu raison de quitter les autres, ils sont tous restés dans la vallée du Cédron. »
« Bien sûr que tu as eu raison ! » fait la colombe. « Ici, tu es libre ! »
« Oui, » répond Kéwesh, « libre, mais seul. »
« Meuh non ! Pas seul ! D’abord il y a moi, et ensuite écoute, j’ai moi-même entendu le maître promettre qu’il irait chercher tous les moutons perdus, toujours ! »
« De quel maître est-ce que tu parles ? »
« Mais ! de Jésus bien sûr ! Celui qui nous a libérés tout à l’heure ! Il a même dit qu’il était prêt à quitter 99 moutons pour en chercher un seul qui s’est perdu ! Et que, à son retour, il y aurait une grande fête pour le mouton retrouvé, alors… ! »
« Ah ça, pour bousculer les vieilles habitudes, il est fortiche, celui-là, il n’y a pas à dire ! Tu sais pourquoi il a fait tout ce ramdam tout à l’heure, dans le Temple ? »
« Ben… parce que ça lui faisait mal cœur de nous voir attachés et dans des cages, non ? »
« Oui, peut-être, Yownah. Mais la raison de son geste est ailleurs. Réfléchis. »
« Moi, tu sais, avec ma cervelle de moineau… »
« Justement, tu n’es pas un moineau, tu es une colombe et les colombes ont toujours joué un grand rôle dans le plan de Dieu, à commencer par celle qui a annoncé à Noé la fin du déluge. »
« Bon bon, je réfléchis… Peut-être qu’il n’aime pas le bruit de l’argent dans la sainte maison ? »
« C’est vrai que l’argent devient facilement une idole », concède le mouton Kéwesh. « Et qu’il faut choisir entre servir une idole de métal ou servir le Dieu vivant. Mais ce n’est pas exactement ça que Jésus visait. »
« Euh… Je sais, c’est les sacrifices qu’il n’aime pas ! Et ça, ça change tout ! Il avait raison, le prophète qui disait ‘Je hais les sacrifices, et les parfums sacrés je ne peux plus les sentir !’ Eh bien, moi Yownah je te le dis : un jour, dans un siècle ou dans quinze, un disciple de Jésus se révoltera de nouveau, sans aucune indulgence, contre le trafic des bienfaits de Dieu. C’est quand-même dingue, cette idée de vouloir marchander avec le Seigneur ! Comme si, avec de l’argent ou avec des bonnes actions, avec des sacrifices d’animaux ou encore avec des massacres d’innocents, on pouvait faire plaisir à Dieu et attirer ses bonnes faveurs ! »
« C’est pas mal du tout, ce que tu dis là, petite Yownah ! Tu deviens prophète à ton tour, on dirait. Mais il faut faire un pas de plus pour apercevoir ce que Jésus visait en renversant les tables des changeurs dans le Temple. »
« Et comment tu le sais, toi, ce que Jésus visait ? »
« On en discutait tout à l’heure avec les copains, dans la vallée du Cédron. L’un de nous a marché avec le maître et ses amis pendant un temps, sur le chemin vers Jérusalem. Et quand le Temple a été en vue, Jésus s’est arrêté et il a montré le grand mur avec les ouvriers sur l’échafaudage et il a dit qu’il allait détruire le Temple et qu’en trois jours il le reconstruirait. »
« Trois jours ? » s’étonne Yownah. « Comme tu dis : il est fortiche ! Depuis plus de 50 ans des dizaines et des centaines d’ouvriers travaillent tous les jours pour le restaurer, le Temple, et il n’est pas près d’être terminé, et voilà que Jésus veut le reconstruire tout seul en trois jours. Eh ! ben ! Je serais curieuse de voir ça. »
« Yownah, tu fais l’idiote maintenant ! Tu te doutes bien qu’il ne parlait pas des pierres et des murs, mais du Temple de son corps ! Pour annoncer qu’il va mourir et que trois jours après il sera de nouveau vivant. »
« Je ne comprends pas cette histoire de Temple », soupire la colombe.
« Je t’explique. » Kéwesh s’installe sous l’arbre et Yownah vient le rejoindre. « Le Temple, dans la tradition du peuple hébreu, c’est le lieu de la présence de Dieu. C’est pour ça que les Juifs de la terre entière viennent à Jérusalem aussi souvent qu’ils peuvent. »
« Attends un peu ! » proteste la colombe. « Je croyais que c’est la Loi de Moïse qui est au centre de la foi juive ? »
« Tu n’as pas tort », répond le mouton. « Les Hébreux savent bien que le moyen par lequel Dieu leur parle, c’est la Torah, le livre sacré, Moïse et les prophètes comme ils disent, et que là est l’essentiel. Mais le lieu saint, celui qu’ils regretteront éternellement si jamais il est détruit, c’est le Temple. »
« Oui, mais », rétorque la colombe, « Jésus est juif lui aussi et il connaît la Torah par cœur ! Il n’y a rien de neuf ! »
« Si », fait le mouton, «  la nouveauté de Jésus, c’est que pour lui Dieu n’est pas réduit au silence par la Torah, et qu’il n’est pas prisonnier du Temple. Le scandale de Jésus, c’est que, en lui, Dieu vient vers nous. Dans la personne même de Jésus, dans tout ce qu’il dit. Là où il est, lui Jésus de Nazareth, là il y a Dieu. Marchant dans la poussière. Ou assis sur le dos d’un âne. Ou serrant la main d’une personne malade de la lèpre. Ou parlant avec une femme au bord d’un puits. La présence de Dieu, c’est lui, avec son esprit et son  corps. C’est lui le Temple, le lieu de la présence de Dieu. »

« Alors là ! » fait la colombe au comble de l’étonnement. « Il y a mille fenêtres qui s’ouvrent en même temps ! Ce ne sont donc pas seulement les tables et les cages qu’il a renversées tout à l’heure, c’est le Temple tout entier, avec ses prêtres et ses sacrificateurs, avec tout leur pouvoir sur les croyants, sur la vie et sur l’avenir des gens. Le système, quoi ! Et c’est pour ça que je me suis sentie si formidablement libre, tout d’un coup. Tous ces murs tout autour se sont écroulés, en un sens. »

« Oui », approuve Kéwesh le mouton. « Et tu comprends alors pourquoi Jésus va devoir mourir. Les puissants et tous ceux qui sont si sûrs de détenir la vérité sur Dieu et sur la vie et sur le monde, ils ne supporteront pas que Jésus applique son programme révolutionnaire. Ils savent déjà qu’ils ne pourront pas le calmer et que pour le faire taire il ne leur reste qu’une solution : le faire mourir. Et ça, je crois bien que Jésus le sait. Il accepte de passer par là, pour revenir ensuite à la vie et répandre sa Parole sur la terre entière par la voix de tous ses disciples. »

« Mais dis-moi… » réfléchit Yownah tout haut, « si la présence de Dieu n’est pas fixée dans un Temple, alors elle n’est pas non plus réservée à un seul pays, ni à un seul peuple ! Et alors elle n’est plus prisonnière d’aucune religion ! Juste ? »

« Ah ! je ne sais si on peut aller jusque-là, Yownah. »

« Mais si, mai si ! Tu te rends compte, Kéwesh ? Si la présence de Dieu ne peut pas être éliminée, ni sur une croix ni par un fusil, si elle n’est pas dans un objet ni dans une frontière matérielle, mais qu’elle est dans l’esprit et le corps d’un être bien vivant, alors il est dans tous les êtres vivants et dans toutes les cultures et personne n’en est propriétaire. Et si personne ne possède Dieu, alors personne n’est supérieur aux autres et alors il n’y a plus de raison de se faire la guerre pour savoir qui détient la vérité ! Et alors et alors et alors… on va enfin pouvoir vivre en paix sur la terre ! Youpie ! »

Toute heureuse, Yownah s’envole dans l’olivier et saute de branche en branche en faisant autant de bruit que toute une volière de tourterelles. Puis, un brin d’olivier en travers du bec, elle revient se poser près de Kéwesh.

« Je ne savais pas que tu portais en toi une telle force d’espérance », lui dit Kéwesh avec admiration. « A la prochaine assemblée générale des Objectifs Non Usés… »
« Ah oui, je sais », l’interrompt Yownah, « l’O.N.U., Objectifs Non Usés, j’en ai entendu parler. »
« Tant mieux. A la prochaine assemblée, donc, je proposerai que toi, en tant que colombe, tu sois reçue pour toujours comme le symbole même de l’espérance de paix, tu le mérites bien. » Stupéfaite et ne se sentant plus de joie, Yownah ouvre un large bec et laisse tomber sa… son brin d’olivier.
« Allez, arrêtes, tu te moques de moi ! Pourquoi ne pas me dessiner sur les drapeaux, tant que tu y es ! »
« Excellente idée, Yownah ! Reprends ton brin d’olivier et tiens-le avec ton bec, que je te prenne en photo avec mon smartphone, ça fera un buzz dans la postérité ! »

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Crédit : Christian Kempf (UEPAL) – Point KT