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Béatitudes

Les sentences sur le bonheur sont légions ! Avec chacune sa part de sagesse. Heureux comme un pinson ! suggère que le bonheur résiderait dans l’insouciance de l’oiseau qui se laisse vivre… l’Ecclésiaste ne dit-il pas : « Celui qui augmente son savoir augmente son chagrin » ! Et pourtant, les choix que nous faisons, la réflexion qui préside à nos décisions, ne sont-elles pas déterminantes pour vivre heureux ?


C’EST LE THÈME DU BONHEUR QUI SE TROUVE AU CŒUR DES BÉATITUDES. 
Heureux comme un Robinson, seul sur son île, pourrait évoquer que ce sont les autres qui gâchent tout. Et pourtant, au seuil des Écritures, la constatation « il n’est pas bon que l’homme soit seul » reconnaît la nécessité de la relation, le bonheur du partage. Le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite ! ironise sur celui qui pense : le bonheur c’est demain, pas aujourd’hui. Quand j’aurai fait, quand j’aurai eu… alors ça ira mieux. Et n’est-ce pas avec une pointe d’envie et avec insatisfaction que certains se disent « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… » Si j’avais fait comme lui, rempli autrement ma vie… alors je serais heureux.
Les marchands de bonheur sont nombreux ! La science, la philosophie, la religion ont proposé, depuis l’Antiquité, beaucoup de manières différentes de voir les choses.

Les béatitudes viennent de plus loin que les évangiles.
Elles plongent leurs racines dans l’Ancien Testament. À travers toute la Bible, on compte une cinquantaine de ces béatitudes, dont vingt-cinq pour le seul livre des Psaumes. En voici quelques-unes :
Ps 83 : Heureux les habitants de ta maison, ils te louent sans cesse.
Ps 112 : Heureux l’homme qui s’appuie sur le Seigneur.

On peut continuer en glanant de-ci de-là ces béatitudes d’avant Jésus. Peut-être n’ont-elles pas la même densité que celles des évangiles. Elles sont formulées comme de simples sentences tandis que celles rapportées par Matthieu se déroulent en deux temps : un énoncé suivi d’une déclaration ou promesse, par exemple : « Heureux les doux : ils auront la terre en héritage. »

La prière de Jésus était nourrie de ces béatitudes des psaumes ; aussi, tout naturellement, à l’occasion de ses rencontres et prédications, selon l’inspiration, il en créait d’autres.

S’adressant à ses disciples, il leur dit : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! » (Luc 10:23). Et lorsque cette femme du peuple, elle-même nourrie d’Ancien Testament, s’exprime dans le langage des béatitudes : « Heureuses les entrailles qui t’ont porté et les seins que tu as sucés », Jésus reprend : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent ! » (Luc 11:27).

Jean relate cette magnifique béatitude de la foi lorsque Jésus déclare à Thomas : « Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu » (20:4). Après la profession de foi de Pierre, Jésus dit à son apôtre : « Heureux es-tu, Simon : ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont fait cette révélation, mais mon Père des Cieux ». Et encore, après Jésus, elles ont continué à fleurir. Preuve en est cette béatitude de l’Apocalypse : « Heureux les gens invités au festin des noces de l’Agneau » (Apoc. 19:9).
Il ne faudrait pas imaginer que les béatitudes, tel que nous les donnent Matthieu (et Luc par ailleurs), aient été récitées par Jésus à la suite, aient été prononcées les unes après les autres. Mais on peut dire qu’elles résument l’essentiel du message du Maître.

  • VENONS-EN AU CŒUR DU MESSAGE D’ENSEMBLE DES BÉATITUDES

Voilà l’affirmation de Jésus : le bonheur existe. Il peut être vécu ici et maintenant. Cessez de raisonner comme avant. C’est un appel à rompre avec les traditions éculées de « œil pour œil » et du « dent pour dent ».

C’est aussi et surtout un faire-part, des félicitations de Dieu. Nouvelle révolutionnaire, la proclamation des Béatitudes est une véritable distribution de prix à ceux que la société des gens d’argent et de pouvoir considère comme des faibles.

Le monde n’a que faire de cette cour des miracles rassemblant des pauvres et affamés.
Et pourtant : Ceux que l’on juge faibles, voilà les forts !
C’est un peu comme si Dieu nous chuchotait à l’oreille : « Mais cessez donc de regarder les vedettes, les « m’as-tu-vu » célèbres, les « machos », ceux qui en mettent plein la vue, en vous imaginant que le bonheur est à l’image de leur apparente réussite. Non !

« Heureux les pauvres, les doux, les purs, les miséricordieux, les artisans de paix et même ceux qui pleurent et sont persécutés. ».

Attention ! Jésus ne magnifie pas la détresse humaine, mais l’espérance que notre terre sera un jour transformée.
Attention ! Ce qui nous rend heureux, ce n’est évidemment pas la pauvreté, la faim, les pleurs, la persécution, mais :
– la chaleur de l’amour, de l’amitié, de la fraternité humaine rassemblée pour lutter avec douceur avec douceur et miséricorde dans la passion de la justice,
– la pureté du cœur,
– et enfin la paix illuminée par l’espérance du Monde nouveau qu’instaure la Résurrection.

Devant l’idéal de perfection que supposent les Béatitudes et leur force de provocation, on pourrait être tenté de se dire : Trop dur ! Non, merci… pas pour moi ! »
Pour qui alors ? Tout d’abord pour celui qui consent à recevoir les Béatitudes essentiellement comme une nouvelle venant de Dieu. Elles sont avant tout un don de Dieu. Don que Dieu nous fait de sa Parole de vie pour que nous fassions connaissance avec Lui, avec le Royaume.
Les Béatitudes ne sont donc pas à comprendre comme un précepte à observer, mais plutôt comme une invitation à saisir. Jésus ne donne pas un ordre : « Il faut » être pauvre, doux, etc. » ; il fait un constat de bonheur : « Heureux » rime avec « Si tu veux ».

  • HEUREUX !

Nous répétons : heureux, heureux, mais savons-nous ce que représente ce bonheur ?

Pour le juif de l’Ancien Testament marqué par ses ancêtres nomades, est heureux celui qui peut marcher. Être heureux c’est le contraire d’être installé une fois pour toutes dans la réussite sociale, les richesses, le confort, la célébrité, et même l’amour.
Marcher !

– C’est le terme même qui exprime le bonheur dont Dieu rêve pour son peuple à venir lorsqu’il fait alliance avec Abraham : « Marche, dit le Seigneur, marche en ma présence » (Genèse 17 : 1).
– De Noé – si juste qu’il a « mérité » de sauver l’espèce humaine – il est écrit : « Il marchait avec Dieu ».
– Et de nous-mêmes que disons-nous quand on est heureux : « Ça marche ! ».

Oui, les Béatitudes nous sont offertes pour que ça marche. Dans l’évangile, cette conception un peu rudimentaire du bonheur s’affine. Le mot grec « macarios » suggère qu’il s’agit d’un bonheur caché à découvrir, impliquant un dépassement. Un bonheur qu’on ne peut découvrir que si l’on avance, donc que si l’on marche. L’homme heureux selon la Bible est celui qui consent à progresser, à aller de l’avant, à aller plus loin.

– Dieu aime ces femmes et ces hommes qui consentent à faire de l’horizon le point de mire de leur vie.
– Dieu apprécie que, dans nos limites, nous lui fassions confiance pour qu’il nous entraîne là où l’on ne voudrait peut-être pas aller, là où l’on ne pourrait pas aller sans lui. Dans ce cas, Dieu nous félicite.

Et que veut dire « félicité », sinon « bonheur » ? À travers les Béatitudes, Dieu félicite ceux qui veulent bien découvrir son bonheur. Dieu félicite, c’est-à-dire Dieu rend heureux. Dieu dit « bravo » ! Dieu nous invite à applaudir au bonheur qu’il propose. C’est comme si Dieu nous disait : « Tous mes vœux de bonheur ! »
Les tonalités de ce bonheur sont variées. C’est dire qu’il y a dans la gerbe des béatitudes :
– celles qui correspondent aux souffrances les plus cruelles de la condition humaine : la pauvreté, les larmes causées par les afflictions de toutes sortes, la faim dans le monde, la persécution ;
– celles qui correspondent aux aspirations les plus nobles de l’homme : la douceur, la passion de la justice, l’amour, la pureté du cœur, la paix.

Quand Mathieu et Luc ont rédigé ces béatitudes, les communautés chrétiennes les ont lues à la lumière du Christ ressuscité. Dès sa naissance, l’Église a donc eu confiance en la puissance de vie qu’elles portent en elles. Nous voilà à la fois prévenus et rassurés. Le bonheur n’évite pas le chemin de la croix. Il débouche sur la joie de la résurrection. Nous ne sommes pas fous de miser notre vie sur les Béatitudes, car elles sont issues de la Résurrection dont elles nous offrent le fruit. Croyant que le Christ a vaincu les forces du mal, nous pouvons croire du même coup que les Béatitudes sont et seront finalement l’expression de cette victoire des forces de vie sur les forces de mort.

  • LES BÉATITUDES SUPPOSENT LA FOI ET SE PROPOSENT À NOTRE ESPÉRANCE

Bien sûr, il faut une foi à renverser les montagnes pour croire que le Ressuscité fonde la crédibilité de l’utopie chrétienne contenue dans les Béatitudes. L’espérance que drainent les promesses de voir le Royaume, d’être consolés et appelés fils de Dieu, est une espérance dans la nuit « car voir ce que l’on espère, n’est plus espérer » dit saint Paul. Et l’amour est rudement mis à contribution pour faire miséricorde et ne pas considérer avec haine l’ennemi qui persécute. C’est sur cette base des Béatitudes que se fonde la morale évangélique :
– Le bonheur qu’elles révèlent s’épanouit alors comme le fruit de relations humaines interpersonnelles harmonieuses fondées sur l’amour. Un amour qui exige la conversion du cœur.
– La morale de l’Évangile qui s’inspire des béatitudes, loin d’être confinée dans un réseau de préceptes individualistes, est un art de vivre en commun.

Assurément les Béatitudes exigent un retournement du cœur au plan individuel. Mais cette dimension personnelle trouve sa pleine mesure dans les rapports de société. Face aux exigences d’ouverture aux autres que créent les Béatitudes, on peut déclarer qu’elles sont fondatrices de ce qu’on appelle aujourd’hui une morale collective, morale du Royaume que nous sommes appelés à vivre ici et maintenant pour être heureux. Morale collective qui trouve son expression la plus forte dans le « Notre Père » au centre du discours – programme qu’introduisent précisément les Béatitudes.

« Notre Père, fais que nous puissions nous donner, nous les humains, le pain de chaque jour, gagné par la paix, partagé en justice. Fais que nous puissions nous réconcilier au sein de tant de guerres où l’homme est persécuté. Et cela grâce à l’heureuse douceur qui émane de la miséricorde ! »

Les Béatitudes forment un tout. Un ensemble parfaitement unifié. Une gerbe harmonieuse où chacune d’elle à sa place, comme une fleur dans un bouquet composé avec goût.
Ainsi, devant la misère qui ronge beaucoup d’hommes et de femmes ici et sur plusieurs de nos continents – ceux des continents stérilisés par l’aridité, ceux des bidonvilles et grandes villes comme ceux touchés par des cataclysmes –, la solidarité à promouvoir relève de l’interaction des Béatitudes entre elles. Car ces millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans la pénurie sont à la fois des pauvres avec qui partager, des affligés à consoler, des affamés à rassasier…
– Comment coopérer à leur libération sans la gratuité que suppose la pureté de cœur ?
– Comment ouvrir les espaces de l’endettement sans cette issue qu’est la miséricorde qui suppose la remise des dettes ?
– Comment parler de paix si l’on ne voit pas que le sous-développement ne peut qu’engendrer à long terme la violence et la guerre ?
– Comment parler d’équité et d’équilibre entre favorisés et défavorisés si la passion de la justice ne l’emporte ?
– Comment défendre les opprimés si l’on ne prend pas le risque d’être persécutés ?
Ainsi, le fait du sous-développement comme celui de l’exclusion font apparaître la cohésion des Béatitudes. L’une ne va pas sans l’autre.

Les Béatitudes s’appellent donc l’une l’autre. Que ferait par exemple la miséricorde sans la douceur ? Douceur qui, plus d’une fois, ne va pas sans larmes lorsqu’il s’agit de faire régner la paix. Et cette paix peut-elle naître en dehors des cœurs purs et sans consentir à une certaine pauvreté ? Pauvreté qui est renoncement à la mentalité d’ayants droit. Et à quoi ressemblerait cette pauvreté si elle n’était pas riche en passion des affamés de justice ? Et cette faim de justice, de quoi aurait-elle l’air si elle baissait pavillon devant la persécution ? Dans ce jeu de renvoi, on peut indéfiniment placer et replacer les Béatitudes les unes par rapport aux autres dans un ordre différent.

Soyez heureux ! Ce n’est pas moi qui le dis… mais le Ressuscité. Soyez heureux !

Crédit : – Point KT




Le poète est la vraie lumière ou le prologue de Jean actualisé

Pour tenter d’annoncer l’Évangile, il est nécessaire et urgent de l’actualiser. C’est le pari de Roger Parmentier (1) et du groupe A.C.T.U.E.L. (2) : passer les évangiles au crible de l’actualité, s’interroger sur Ie sens de ces textes pour nous aujourd’hui. Laissez-vous séduire par cette aventure en proposant à votre groupe de catéchumènes une approche inhabituelle du prologue de Jean.

Le poète est la vraie lumière

Au commencement était le Poète
Et le Poète était uni
À la source de toute vie.
Et le Poète était créateur.

Tout existe par le Poète
Et rien de ce qui existe
Ne naît sans le Poète.

Il était pleinement vie
Et lumière de l’humanité.
Il a brillé dans les ténèbres,
Mais les ténèbres l’ont rejeté.
Il vient chez les chrétiens
Qui normalement étaient les siens,
Mais ils ne veulent pas de lui.
Un homme arrive,
Appelé Juan,
Véritable envoyé de l’Indicible.
Il a le statut de témoin !
Témoin de la lumière,
Chargé de susciter la foi
En la lumière.
Ne le prenez pas pour la lumière ;
Il n’en est que le témoin.

C’est le Poète qui est la vraie lumière
Intervenant dans le monde
Pour éclairer tous les humains.

Le Poète dans le monde
Fait advenir le monde
Et le monde le rejette.
Mais à tous ceux qui l’accueillent,
Qu’ils soient du monde
Ou d’une quelconque église,
À tous ceux qui ont véritablement foi en lui,
Il est accordé le plus grand cadeau :
Le pouvoir de devenir autres,
Descendants de l’Indicible,
Ses propres enfants,
Ils ne descendent pas d’une chrétienté,
D’une famille choisie
Ou d’un grand fondateur ;
Ils sont nés de l’Indicible,
Ils sont ses propres enfants.

Et le Poète est devenu homme parmi d’autres,
pleinement l’un des nôtres.
Et nous avons vu son éclat exceptionnel,
éclat pourtant invisible,
éclat qu’il tient de l’Indicible

En tant que révélateur unique
Plein de générosité et d’authenticité.

Juan le désigne et le manifeste :
Celui qui arrive après moi,
En réalité m’a précédé depuis toujours.
Nous sommes tous comblés
Par sa plénitude
Et sa générosité sans limite.

D’autres prédécesseurs (si l’on veut)
N’avaient donné que des législations,
Rapidement transformées en pièges.
La générosité à l’état pur
Et l’authenticité parfaite
Nous sont données par le prophète
Venu d’une localité quelconque.

Personne n’a jamais vu l’Esprit,
L’Auteur de la vie !
L’Inspirateur.
Mais le Poète le rend présent
Parmi nous
Et visible pour la foi.

Lexique

  • Le Poète : nom donné à la Parole, au Logos, à Jésus. Le poète est l’homme de l’inspiration, de la communication, de la relation.
  • Les « chrétiens » : l’incroyance juive est ici remplacée par « l’incroyance des chrétiens ».
  • Juan : les noms propres de personnes et de lieux sont ré-enracinés en Languedoc-Roussillon. On aura reconnu Jean-Baptiste (comme il est appelé dans les autres évangiles).
  • L’indicible : littéralement « celui-qui-ne-peut-être-dit ». Remplace souvent dans ce texte le nom « Dieu », qui a beaucoup servi à désigner les dieux païens.
  • Un homme parmi d’autres : tel est le sens du mot « chair », trop souvent limité à la signification corporelle.
  • L’Esprit, l’Auteur de la Vie, l’Inspirateur : trois façons de désigner Dieu pour ne l’enfermer dans aucune.

Dessin de Michel-Rémy Bieth – Affiche d’Amnesty International

Le poète à Federico Garcia Lorca

On l’a emprisonné
Et on lui a dit de parler.
Alors il a chanté
Une chanson avec un seul mot.
Ils se sont sentis méprisés,
Ils lui ont dit « salaud ».
Après l’avoir insulté, ils l’ont frappé.
Il a continué à chanter,
Alors ils l’ont torturé.
La mâchoire brisée.
Il ne pouvait plus parler.
Il a siffloté : ils l’ont bâillonné.
Alors ses yeux ont chanté,
Ils l’ont aveuglé.
Il n’avait plus d’utilité,
Alors ils l’ont tué.
Mais de sa poitrine transpercée
un oiseau s’est envolé.
Et l’oiseau a chanté
La même chanson avec un seul mot
Liberté !

Poème de Jean-Paul Sermonte

Pistes d’animation proposées par la rédaction pour une ou plusieurs séances

  • 1. Lire le prologue actualisé de R. Parmentier. Chacun souligne une phrase qui lui plaît puis dit pourquoi.
  • 2. Parler des mots ou expressions que l’on ne comprend pas (aide du lexique). Si nécessaire, remplacer un mot par un autre plus approprié.
  • 3. Regarder le dessin puis lire le poème dédié à Federico Garcia Lorca. Dans quel contexte a-t-il été écrit ?
    En quoi éclaire-t-il le prologue ? En quoi s’en éloigne-t-il ?
  • 4. Expressions :
    – Réécrire le prologue avec nos mots à nous, dans notre contexte.
    – Peindre son Poète, tel qu’il se perçoit dans le texte réactualisé.
    – Créer un texte qui mettrait en scène le Poète dans une situation critique d’aujourd’hui.
  • 5. Lire le prologue de Jean dans la Bible, le situer dans son contexte. En quoi le travail d’actualisation permet-il de mieux s’approprier ce texte ?

(1) Roger Parmentier : Inspirateur de la méthode des actualisations de la Bible.
(2) Association A.C.T.U.E.L. (Actualisation de la Bible) actualise la Bible et la réécrit, depuis plus de trente ans, pour communiquer ses messages et surtout l’évangile fondamental, celui de Jésus de Nazareth. En plus de la publication de son Bulletin A.C.T.U.E.L. a encouragé et soutenu les travaux de Roger Parmentier.

Crédit : PointKT




Vous êtes sel de la terre et lumière du monde !

C’est une bonne nouvelle ! Une bonne nouvelle à la fois provocante et encourageante pour nous catéchètes… Trois petits versets ! Trois petits versets de rien du tout, coincés entre les Béatitudes et le « discours programme » de Jésus. Trois petits versets entre deux textes magistraux.

Oui, à peine quelques mots, mais déterminants pour notre vie, car il ne faudrait pas croire que ce sont des paroles en l’air qui ne nous disent rien de nous et de nos vies. Ce serait même plutôt le contraire.

Placés après le texte des Béatitudes, tellement facile à déformer et à pervertir, dans la résignation douloureuse ou dans l’exaltation spirituelle et avant la démesure de ce qui constitue l’essentiel du sermon sur la montagne de Jésus qui parcourt la Loi et la réinterprète au nom de l’amour… « Eh bien ! Moi je vous dis », voilà que, presque furtivement, une parole m’est adressée, nous est adressée : « Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde« .

Face à tous ceux qui ont tenté de s’approprier l’éclat de la lumière de Dieu et à tous ceux qui espèrent le lui rendre, Jésus vient en rajouter une couche en disant : « C’est vous qui êtes le sel de la terre et la lumière du monde ». Derrière ce « vous » il faut voir tous ceux qui sont rassemblés autour de lui pour écouter le sermon sur la montagne dont ce discours fait partie. Et à travers eux, il s’adresse à ceux des lecteurs de l’Évangile qui s’identifient à leur tour aux témoins de la première heure. Ils rejoignent ceux qui écoutent Jésus assis au flanc de la colline qui domine le lac.

Trois petits versets de rien du tout dans lesquels il nous est dit qu’être disciple, qu’être chrétien, cela n’a rien à voir avec nos mérites, que cela n’a rien à voir avec une compétition mais que c’est une promesse : celle de rendre visible le Christ, rendre présent son amour et active sa parole. Et pour cela, même si Dieu se suffit à lui-même, il a choisi d’avoir besoin de chacun d’entre nous ; c’est là notre vocation, que ce soit aussi notre joie de chaque instant.

Qu’en ce jour, nous partagions avec les enfants et les jeunes de nos paroisses la lumière de Pâques qui éclaire notre chemin et nous permet et leur permettra de mener sans défaillance le combat de l’espérance et de la vie !

Crédit : Point KT




Josué 3 : Passer le Jourdain et à un temps nouveau

D’où le rite tient-il ce pouvoir de découper le temps et de le rythmer ? – Il faut des rites.
– Qu’est-ce qu’un rite ? dit le petit prince.
– C’est quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures (Le Petit Prince, Saint-Exupéry).
Comment accueillir, par une Parole, une demande de baptême, exprimée par des croyants non-pratiquants pour qui le besoin du rituel joue aussi un rôle important. Est-ce que Josué 3 peut répondre à ce besoin ? Le Jourdain joue un rôle très important dans la Bible. Avant de devenir le fleuve dans lequel Jésus le Messie a été baptisé, il a été le fleuve qui donnait la limite à la terre promise.

Lire Josué 3, 1-17

1. Premières réactions au texte

=> Pour le peuple d’Israël, franchir le Jourdain, c’était entrer dans la réalisation des promesses du Seigneur. C’était entrer dans la terre où coulent le lait et le miel, le lieu où Dieu habiterait avec Son peuple, lui donnant les bénédictions éternelles de Sa présence…

=> Josué 3 ressemble à un récit liturgique de procession. Le verset 4 indique que le peuple doit respecter une distance entre lui et l’arche.
Car « Ainsi vous saurez quel chemin vous devez suivre, car vous n’êtes jamais passés par ce chemin auparavant ». Avons-nous besoin de rites qui nous permettent d’aller vers l’inconnu ? Pourquoi ?

=> Le verset 7 contient une promesse adressée à Josué : « Je serai avec toi comme j’étais avec Moïse ». En grandissant aux yeux de son peuple, Josué est assuré de la présence de YHWH. Cette promesse en rappelle une autre. Après l’institution du baptême en Matthieu 28,20, nous lisons : « Et moi, je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps».

=> Le verset 10 nous met devant une interrogation pertinente. À quoi saurons-nous aujourd’hui que le Dieu vivant est au milieu de nous ?

Faut-il comprendre le baptême en tant que signe de la présence du Dieu vivant ? 

2. Indications pour la lecture

=> traverser, passer. On peut observer que la racine, « traverser, passer », qui fonctionne comme une sorte de leitmotiv, est présente dans tout le récit : versets 1 ; 4 ; 6 ; 11 ; 14 ; 16 ; 17 (2x). À noter aussi la présence fréquente du verbe « porter », souvent en relation avec l’arche de l’Alliance : versets 3 ; 6 (2x) ; 8 ; 13 ; 14 ; 15 (2x).

=> Arche du Seigneur. L’Arche semble jouer le rôle principal dans ce récit. Elle est présente sous des expressions différentes :
v. 3 « l’Arche de l’alliance de YHWH, votre Dieu ». v. 6 (2x), v. 8 et v. 14 « l’Arche de l’alliance »
v. 11 et 13 « l’arche de l’alliance de YHWH, le Seigneur de toute la terre ».

En qualifiant l’Arche d’« Arche du Seigneur de toute la terre », on rappelle ici que YHWH transcende les frontières et qu’II ne se limite pas au petit groupe des fidèles.

=> arrêt. La racine hébraïque est utilisée pour désigner à la fois l’« arrêt » des prêtres et celui des eaux du Jourdain :
v. 8 les prêtres doivent « s’arrêter » dans le Jourdain.
v. 13 les eaux « s’arrêtent » en une seule masse.
v. 17 les prêtres « s’arrêtent » sur la terre sèche.

=> couper. Le verbe « couper » est utilisé dans les versets 13 et 16 pour désigner la « coupure » des eaux du Jourdain. L’expression habituelle « couper une alliance (berît) » qui se rapportait originellement au rite d’établissement du traité, est appliquée aux eaux du Jourdain pour laisser passer la procession menée par les prêtres. Vu sous cet angle, Josué 3 nous semble être un rite de l’alliance.

3. Commentaire

=> Josué 3,1-5
Le départ de Shittim vers Guilgal (de l’autre côté du Jourdain) se prépare (Mi 6,5).
Les paroles citées en Deutéronome 31,3 sont sur le point de se réaliser : « C’est le Seigneur ton Dieu qui va passer devant toi, c’est lui qui exterminera ces nations de devant toi et les dépossèdera. Et c’est Josué qui va passer devant toi comme le Seigneur l’a dit ».

Tous les fils d’Israël arrivent au Jourdain, aussi bien ceux qui habiteront en Cis-Jordanie que ceux qui se sont installés en Trans-Jordanie (Josué 4,12). Autrement dit, le Jourdain ne représente pas forcément la frontière extérieure du pays. Il est plutôt une frontière intérieure au sein de la terre promise.
Le peuple doit respecter une distance d’environ un kilomètre (deux mille coudées) entre lui et l’Arche, distance qui jouera plutôt un rôle symbolique que guerrier (1 S 4-6). Elle signifie la présence de YHWH. La préparation se termine par l’appel à se sanctifier (v. 5). Le peuple doit se préparer à être dans la présence de YHWH (Dt 23,13-15).

=> Josué 3,6-8
La promesse donnée à Josué au verset 7 s’accomplira en Josué 4,14. La grandeur de Josué dépend de YHWH et non pas de ses propres actes héroïques. Au verset 8, les prêtres reçoivent l’ordre de s’arrêter dans le Jourdain. Et là où les prêtres s’arrêtent, là aussi s’arrêteront les eaux. Le pouvoir de la présence de YHWH se manifeste via l’Arche dans les pieds de ceux qui la portent.

=> Josué 3,9-13
En face des peuples de Canaan, Dieu (El) se désigne comme le Vivant (cf. Os 2,1) en contraste avec les dieux-baal qui chaque année meurent et reviennent à la vie. La traversée sera un signe de la présence de YHWH au milieu de son peuple et un acte de reconnaissance de sa souveraineté et de son Alliance.

La « coupure » des eaux du Jourdain, qui remplacent les animaux pour le rite d’établissement du traité d’Alliance (Gn 15,9-10), signifie la victoire sur le chaos originel dont parle Genèse 1,1. Le parallèle entre Genèse 15 et Josué 3 nous fait comprendre qu’en Josué 3, il s’agit en fait d’un rite d’alliance. Le déroulement habituel des forces de la nature est interrompu par un acte créateur de YHWH (« Seigneur de toute la terre », v. 11).

Une nouvelle période s’annonce. Le statu quo des choses habituelles est contrecarré par un Dieu qui se pose dans le courant des eaux. L’image de Dieu est plutôt celle d’un Dieu qui s’interpose, c’est Lui qui crée une brèche, là où l’avenir semble être bloqué. Et plus qu’une notion géographique, le Jourdain marque donc la « frontière » d’un temps nouveau. Une histoire et une identité nouvelle, qualifiées par la présence du Dieu vivant au milieu de son peuple, s’ouvrent au milieu des méandres du temps. Implicitement, le verset 13 reflète Exode 14,21-22 et 15,8.

Dans le rituel de la traversée du Jourdain, l’histoire de la libération par un Dieu-libérateur est à nouveau célébrée comme une invitation à y participer.

=> Josué 3, 14-17
Les eaux furent complètement coupées pour faire apparaître « la terre sèche » et pour permettre au peuple de traverser le Jourdain à pied sec. L’expression (plutôt rare) « à sec », nous renvoie à d’autres passages de l’Ancien Testament qui nous rappellent la vie au milieu du chaos : en Genèse 1,9-10, Dieu demande aux eaux inférieures de s’amasser pour que « le sec » soit vu.

Parallèlement à cet acte créateur, Genèse 8,13-14 raconte comment la terre est devenue « sèche » après le déluge. L’expression « à sec » est plus que jamais, en Josué 3, un signe d’espérance et un signal de libération.

4. Enjeux théologiques

a) Particularisme versus universalisme
Les recherches les plus récentes sur le livre de Josué montrent que plusieurs couches rédactionnelles d’époques différentes ont constitué la forme actuelle du livre de Josué. Les récits de conquêtes par exemple (Jos 1 à 12) sont à lire comme une contre-propagande judéenne face aux Assyriens sous le règne du roi Josias (640-609) et peuvent ainsi être considérés comme une première couche rédactionnelle provenant d’un milieu deutéronomiste, soucieux de la centralisation d’un grand Israël.

Pourtant, le temps exilique et post-exilique a dû mettre en cause cette rédaction militariste. Pax persiana oblige. Les récits de Josué 1à 12 ont été rendus inoffensifs et « démilitarisés » par une rédaction issue d’un milieu favorable au rôle des prêtres. Ce travail de transformation sacerdotale des traditions deutéronomistes avait pour but de refuser la guerre sainte et de pacifier la violence en vue d’un Israël unifié capable de donner place à l’étranger (cf. l’histoire de Rahab, Jos 2). Car le Dieu d’Israël est « le Seigneur de toute la terre » (Jos 3,11.13).

Cette tension entre le particularisme d’un grand Israël et l’universalisme d’un Israël ouvert à d’autres peuples nous renvoie à des enjeux théologiques de grande importance. Le salut, est-il exclusif ou inclusif ? Et où en sommes-nous par rapport à la question de la finalité du baptême ? Il est important pour nos Églises de se rappeler que nous baptisons toujours en vue d’une création habitée par la paix et la justice. Nous ne baptisons pas pour sauver notre âme individuelle mais pour articuler, en communauté de foi, notre espérance d’un monde nouveau, d’une nouvelle création sous la souveraineté du Créateur.

b) Au milieu de vous... (v. 10a)
Le baptême comme signe visible d’une grâce invisible nous renvoie à la promesse du Christ : « Et moi, je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ». En même temps il atteste la présence du Vivant auprès de chaque baptisé. Cette présence nous accompagne en tant que signe. En effet, la présence du Dieu Vivant nous dépasse et ne se laisse pas enfermer dans nos rites, pourtant nécessaires, pour traverser les moments importants de la vie.

Le baptême n’est pas pour rien un « sacrement », c’est-à-dire signe d’un mystère, d’une grâce qui nous échappe. La foi seule est capable d’accueillir le signe du baptême comme signe de la présence du Vivant au milieu de son Église. Celle-ci ne se livre pas avec évidence. « Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » (Jn 1,26). Et pourtant, Celui qui a reçu le signe du baptême dans le Jourdain s’est inscrit dans la tradition de Josué 3. En s’arrêtant dans les eaux du Jourdain, Jésus inaugure un temps nouveau. C’est Lui, « la terre ferme » de notre foi, c’est Lui qui rend la vie à nouveau possible.

5. Entendre ce texte aujourd’hui

a) Prise de distance
Selon Félix Moser, la mentalité des « distanciés » de l’Église se caractérise par une relation d’immédiateté avec le monde, sensible au rite de passage qui découpe, dans le temps ordinaire de la vie, des temps forts qui sont solennisés (p. 92). Cette attitude est justifiée dans la mesure où chaque acte pastoral permet une prise de distance par rapport au quotidien et comme une mise à part du temps qui nous permet de nous recréer au sens propre (p. 187).
Le « distancié » peut donc se trouver en bonne compagnie avec le récit de Josué 3 : le peuple (comme les eaux du Jourdain) doit garder la distance afin de connaître un nouveau chemin (verset 4 : deux mille coudées, environ un kilomètre). La prise de distance permet la découverte de la nouveauté.
Le culte de baptême lui-même peut être vécu comme une halte, comme un « arrêt » et comme un rappel que tout enfant est d’abord une créature de Dieu. Par le baptême, l’enfant reçoit en quelque sorte une nouvelle identité, une nouvelle appartenance. C’est Dieu qui s’arrête pour que nous puissions passer, vivre. C’est Dieu qui confie un enfant à ses parents pour qu’il puisse s’épanouir et devenir autonome.

b) Le rite et le récit
Les auditeurs de Josué 3 ne seront pas choqués par la violence et le militarisme présents dans d’autres chapitres du livre de Josué. Par contre, la dimension liturgique et rituelle du récit saute très vite aux yeux. Le récit de Josué 3 autorise le rite de la procession, et le rite incorpore le récit en le mettant en scène, en espace. Il y a donc une corrélation de la Parole et du rite. Le rite est un mode d’expression par lequel les croyants répondent à la Parole de Dieu (v. 9 !). Ainsi le rite peut être une ressource de foi dans la mesure où il creuse l’attente et l’espérance pour donner de l’espace à un Dieu qui énonce une parole créatrice.
Aujourd’hui le rite joue un rôle important. Car il répond à un certain besoin de sécurité et d’équilibre dans un temps où tout bouge et tout est mis en question. Une demande de baptême n’échappe pas à ce besoin. Il est important de la prendre au sérieux et de l’amener vers d’autres horizons tels que ceux que Josué 3 nous indique : l’invitation à entrer dans une histoire, une création nouvelle entre Dieu et l’homme.

6. Propositions pour la prédication

a) Nouvelle création
– Il faut des rites.
– Qu’est-ce qu’un rite ? dit le petit prince.
– C’est quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures (Saint-Exupéry, Le petit prince).

D’où le rite tient-il ce pouvoir de découper le temps et de le rythmer ? En Josué 3, les eaux du Jourdain sont coupées, la terre sèche apparaît, comme si nous assistions à un nouveau jour de création, comme si le temps d’après le déluge était de retour. Le rituel qui coupe les eaux, en Josué 3, vise à faire passage au peuple, devancé par YHWH, le Seigneur de toute la terre.

b) Pourquoi baptisons-nous ?
Par routine, par tradition, par besoin de protection ? Josué 3 nous en montre la finalité : nous baptisons en vue d’un monde nouveau, d’une nouvelle création, d’une paix pour la terre entière, d’une histoire dans la présence de Dieu. Le baptême en est un signe. Un signe d’espérance pour nos enfants qui doivent grandir dans un monde menacé. En accueillant le baptême dans le Jourdain, Jésus « s’arrête » pour nous permettre de passer. Sa mort et sa résurrection contrecarrent la logique du monde. Il est « la terre sèche » sur laquelle nous pouvons bâtir la confiance.

=> S’arrêter pour mieux passer
La naissance d’un enfant inaugure un temps nouveau pour les parents. L’avenir qui s’annonce ne sera ni comme hier ni comme avant-hier. Devant l’inconnu de cet avenir, qui peut aussi nous faire peur, nous avons besoin, dans le mouvement de notre temps où tout coule comme les eaux descendantes du Jourdain, de nous arrêter, de poser nos pieds. Parfois, il est difficile de s’arrêter.
Le culte peut être vécu comme un temps d’arrêt. Il met en suspens nos projets et nous oriente vers la vie elle-même comme un don de Dieu-Créateur. D’ailleurs la naissance d’un enfant provoque inévitablement un tel arrêt. Le baptême est aussi une prise de distance. Avant d’être une « possession » de ses parents, l’enfant est d’abord une créature de Dieu. Cette prise de conscience permettra aux parents de laisser à leur enfant l’autonomie nécessaire à son épanouissement.
Il faut parfois aussi savoir prendre distance par rapport à son enfant, pour que l’enfant lui-même puisse découvrir des chemins nouveaux. D’ailleurs le baptême n’atteste-t-il pas que, au fond, nos enfants dépendent et appartiennent à Dieu lui-même et non pas aux hommes ? Tout enfant nous est confié par ce Dieu qui se propose pour créer une histoire nouvelle avec nous et nos enfants. L’inconnu de l’avenir sera qualifié de sa présence pour nous rendre confiants.

=> La place de Dieu
En Josué 3, l’Arche de l’Alliance joue le rôle central. Elle précède le peuple dans la traversée et permet de prendre courage devant l’inconnu de l’avenir. Elle nous oriente vers ce Dieu à la fois proche et à distance. Cette distance de Dieu nous rappelle son inaccessibilité. Nous ne pouvons pas mettre la main sur Lui. Il ya un mystère en Dieu. Le sacrement du baptême, comme rite de l’alliance, n’est-il pas plus apte que nos paroles à respecter ce mystère de Dieu ?
Josué 3 nous raconte qu’il faut garder la bonne distance : ni trop près, ni trop loin. Quand Dieu est trop proche, Il m’empêche de voir plus loin. Quand il est trop loin, je risque de l’oublier et de ne plus entendre ses promesses. Autrement dit, comment trouver la « bonne distance » à Dieu pour qu’il soit notre guide ? Comment trouver cette distance à Dieu si ce n’est en prenant distance par rapport à la réalité immédiate. Car, dans cette réalité, il y a ce Dieu qui nous appelle à regarder et à aller plus loin. Il se tient à distance pour que nous puissions avancer.
La place distanciée de Dieu nous permet de traverser et de risquer le passage. Peut-être qu’on se retrouve de l’autre côté éprouvé, fatigué, mais on est toujours vivant. Car Dieu nous devance sur le chemin. Il a déjà pris les risques le premier. Dieu nous précède dans nos traversées, jusque dans la mort et la résurrection du Christ.

7. Ouvrages utilisés

P. PECKHAM , The Composition of Joshua 3-4, CBQ 46, 1984, p. 413-431.
R.G BOLlNG, Joshua, (The Anchor Bible volume 6), New York, 1982.
KA DEURLOO, Jozua, Kampen, Kok, 1981.
Foi et Vie, Cahier biblique 37, septembre 1998.
J. CAZEAUX, Le refus de la Guerre Sainte, Lectio divina 174, Paris, Cerf, 1998.
F. MOSER, Les croyants non pratiquants, Genève, Labor et Fides, 1994.

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Marie : de l’Annonciation au Magnificat

Après Zacharie, c’est Marie qui reçoit une visite des plus surprenantes : un ange, l’ange Gabriel qui lui annonce qu’elle va mettre au monde le Messie.
Voici quelques notes explicatives pour lire et relire le récit de ces événements qui préparent et annoncent la naissance du Christ. 

I. L’Annonciation (Luc 1/26-38)

Marie est fiancée à Joseph : leur engagement est aussi fort que le mariage mais ils ne vivent pas encore ensemble. Dans le peuple juif, à l’époque, avant le mariage, étaient célébrées les fiançailles : on faisait un contrat en présence des familles et de deux témoins et on fixait la somme que le fiancé devait payer au père de sa future femme. A partir de ce moment-là, les deux jeunes gens étaient considérés comme mariés, mais la jeune fille vivait encore pendant un an chez ses parents avant d’aller vivre avec son mari. Dans cette situation, la grossesse de Marie est un déshonneur pour sa famille.
Pourtant, Marie semble accepter sa situation : « Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu l’as dit », même si elle s’interroge sur la mise en œuvre concrète de cette grossesse : « Comment cela sera-t-il possible puisque je suis vierge ? » ou « … que je ne connais pas d’homme » (« connaître » dans la Bible implique souvent une connaissance très intime et le terme est souvent utilisé pour parler à mots couverts des relations sexuelles). Elle pose des questions mais ne doute pas (contrairement à Zacharie, elle ne demande pas de preuve). Lorsque l’ange lui annonce la grossesse de sa cousine Elisabeth, elle accueille les annonces des deux naissances : il est clair que pour elle, rien n’est impossible à Dieu et que Dieu a le pouvoir de faire ce qu’il dit. Marie ne fait pas part de ses craintes éventuelles, mais ne dit pas sa joie non plus.

Le genre littéraire de l’annonciation
L’annonce à Marie de la naissance de Jésus appartient au genre littéraire de l’annonciation, dont on trouve plusieurs exemples dans la bible. Ces récits suivent un même schéma : ils annoncent la naissance d’un « héros » (quelqu’un qui aura un rôle, une mission particulière devant Dieu) à une femme qui ne peut avoir d’enfant (pour différentes raisons). Les récits d’annonciation présentent un Dieu réparant les injustices de manière surprenante. Le destin des humains peut toujours basculer positivement. Car à Dieu, rien n’est impossible. Ces naissances miraculeuses rappellent aux humains que la détresse peut toujours faire place à l’espoir et que Dieu est derrière les événements. Dans ces différents récits, les protagonistes n’agissent pas toujours de la même manière : les humains exercent leur liberté et réagissent en fonction de leur personnalité. Pour Luc, utiliser ce genre littéraire biblique est probablement une façon littéraire de montrer l’enracinement de la naissance et du ministère de Jésus dans l’histoire d’Israël, et dans le meilleur de l’histoire d’Israël. Cela dit, dans les autres récits d’annonciation, Dieu met fin à la stérilité ; avec Marie, c’est la seule et unique fois dans la Bible où il est question d’une naissance « virginale » : cela signifie avant tout que l’initiative de cette naissance appartient à la volonté de Dieu et à sa puissance de Dieu.

« Je suis la servante du Seigneur » (v. 38) : la formulation peut nous déranger parce que pour nous la notion de serviteur ou de servante n’est pas très positive et pourtant dans cette formulation de Marie (que Marie reprend dans le Magnificat), il y a une revendication de dignité. Dans la société de l’époque, une femme est toujours soumise à un homme (son père, puis son mari) à qui elle doit obéissance. Et la notion de serviteur de Dieu est plutôt utilisée pour les hommes (les prêtres au temple de Jérusalem en particulier). En se définissant comme « servante du Seigneur », Marie bouscule quelque peu ces conceptions : elle ne sert que Dieu.

II. Marie et Elisabeth (Luc 1/39-45)

Peu de temps après l’annonce, Marie se met en route pour aller voir sa cousine Elisabeth : à l’époque il est surprenant qu’une jeune fille seule ait entrepris ce voyage car les routes n’étaient pas toujours sûres et qu’il n’est pas dans les usages qu’une jeune fille sorte sans chaperon. Avait-elle besoin de se confier à une autre femme, enceinte elle aussi d’une grossesse « surprenante » ? (Elisabeth était considérée comme stérile et trop âgée pour être enceinte).
Lorsque Marie arrive chez Elisabeth, celle-ci reconnaît en Marie celle qui porte le Messie : « la mère de mon Seigneur » (v. 43), « Seigneur » est un titre donné au Messie. Pourtant Marie arrive seulement et n’a donc pas encore eu le temps de raconter à Elisabeth ce que l’ange lui a annoncé. Le texte prend soin de préciser qu’Elisabeth est « remplie du Saint-Esprit », autrement dit : cette révélation ne vient pas d’elle-même, mais de Dieu. En fait, à travers sa mère, Jean commence déjà son rôle de précurseur du Seigneur (celui qui d’après la tradition juive devait préparer le peuple à la venue du Messie), d’ailleurs il bouge dans le ventre de sa mère. Elisabeth prononce une double bénédiction : adressée à Marie et à l’enfant qu’elle porte ; en même temps, comme toute bénédiction, c’est une prière adressée à Dieu. C’est l’interpellation d’Elisabeth qui semble conduire Marie à exprimer sa joie dans le chant.

III. Le magnificat (Luc 1/46-55)

Contexte littéraire et culturel : le cantique que prononce Marie peut faire penser à un psaume, en fait, il appartient à un genre traditionnel chez les Juifs. Il rappelle celui chanté par Anne, la mère de Samuel : il n’est pas seulement personnel mais s’élargit et généralise pour chanter la confiance et la joie de tout un peuple. La grossesse de Marie, événement personnel s’il en est, prend une dimension universelle : l’émerveillement s’élargit sur l’espérance d’un monde reconquis par la grâce de Dieu. Il est question de justice, de paix, de la puissance du Seigneur…

Eléments d’explication :

  • « Dieu mon sauveur » (v. 47) : c’est un titre souvent donné dans l’Ancien Testament. La suite donne un contenu à ce titre : Dieu est sauveur tout d’abord pour sa faveur envers celle qui chante (il lui a donné de prendre part à la réalisation de sa volonté de salut pour l’humanité, ce n’est pas rien !). Affleure le thème du renversement des situations : une humble femme est choisie pour entrer dans le plan de salut de Dieu. Au delà de la situation personnelle de Marie, le cantique s’élargit pour chanter Dieu comme sauveur puisque c’est ainsi qu’il s’est manifesté (allusions à des passages de l’AT). Ce regard vers le passé est en même temps tourné vers l’avenir : le rappel de l’action passée de Dieu constitue l’annonce de ce qui doit s’accomplir dans les ministères de Jean-Baptiste et surtout de Jésus.
  • « Il a porté le regard sur son humble servante » (v. 48) : Marie reprend la formulation qu’elle avait déjà utilisée pour répondre positivement à l’ange.
  • « Toutes les générations me proclameront « bienheureuse » (v. 48) : pas en raison de ses qualités propres puisqu’elle n’a rien fait de particulier pour mériter cette « mission », mais en raison de celui qu’elle porte et met au monde.
  • « Saint est son nom » : La sainteté de Dieu n’est pas tant un état ou un attribut divin (qui le sépare et le distingue du profane), c’est avant tout une action de Dieu en faveur de son peuple, action de délivrance qui comporte à la fois la force et la puissance dont Dieu fait preuve contre les ennemis de son peuple et à la fois la miséricorde pour ceux qui sont écrasés.

IV. Epilogue (Luc 1/56)

Luc précise que Marie reste environ trois mois chez Elisabeth avant de rentrer chez elle, donc au moment où sa grossesse va commencer à être visible : il n’est ainsi pas possible penser que Joseph et Marie auraient conçu l’enfant après l’annonce de l’ange. C’est Dieu qui a toute initiative.

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Jean-Baptiste et Jésus : récits croisés ou destins décroisés ?

Luc a écrit son évangile dans les années 90 pour un auditoire essentiellement pagano-chrétien. Il tient à démontrer que son texte s’enracine dans la première alliance : l’Ancien Testament. Il mentionne les ancêtres illustres d’Élisabeth et de Zacharie, fait des clins d’œil aux patriarches, énumère le Temple, le prophète Élie, les prophéties de Malachie, le trône de David… Se déploie sous nos yeux toute la galerie des célébrités…
Luc situe d’emblée ses récits de l’enfance dans la continuité des promesses du Judaïsme… et aussi en totale rupture ! Certes, la naissance de Jean se tisse tellement à celle de Jésus que les deux sont étroitement entrelacées… Et pourtant, certains nœuds se défont et brisent le schéma généalogique classique. Ils laissent ainsi entrevoir une grande nouveauté dans l’histoire du salut de l’humanité. Notamment les noms, vecteurs d’identité et garants de la stabilité et de la continuité, vont orienter le récit vers de nouvelles perspectives. Dis-moi quel est ton nom et je te dirai qui tu es !

Tableau comparatif des faire-part de naissance

Contexte historique

Jean Baptiste (Luc 1, 8-25) : Hérode le grand est roi de Judée. Son père est un prêtre nommé Zacharie, issu d’une classe sacerdotale importante. Son épouse, Élisabeth, s’inscrit dans la descendance d’Aaron. Ils sont décrits comme « justes » aux yeux de Dieu et irréprochables face à la Loi. Le lieu d’habitation du couple est omis. Les protagonistes font partis de la H.S.J. (haute société jérusalémite). Leur foi et pratiques religieuses sont évaluées positivement.

Jésus (Luc 1, 26-38) : L’action se déroule à Nazareth, petite bourgade en Haute-Galilée. Il est question d’une jeune fille, prénommée Marie, promise à un homme appelé Joseph. Ce dernier aurait comme lointain ancêtre le roi David. Marie ne revendique aucune parenté célèbre. Rien n’est dit sur leur degré de piété et de pratique !

Situation familiale

Jean-Baptiste. Tout comme les matriarches, Élisabeth est avancée en âge, ainsi que son mari. À l’instar d’autres grandes figures, elle est stérile ! Impasse en perspective… Malgré sa piété remarquable, Élisabeth est vieille et stérile…

Jésus. Marie est une jeune fille. Cela n’a rien à voir avec l’idée de virginité. Elle est une betulah, terme évoquant une très jeune fille en âge de procréer (12 ans). Elle est fiancée à Joseph, mais n’a pas encore eu de relations conjugales. Scandale en perspective… Marie est tout juste pubère et respire la jeunesse. Chez elle, c’est sa « relation » avec son futur mari qui pose problème.

L’ange 

Jean-Baptiste. Zacharie exerce sa fonction de prêtre dans le Temple et pénètre dans le Saint de Dieu. Au moment de brûler l’encens et des célébrations à extérieur de la foule, Zacharie se retrouve nez à nez avec « l’ange du Seigneur » qui se tient à droite de l’autel. Il se présente comme Gabriel qui se tient devant Dieu. L’ange donne son nom après avoir délivré son message.

Jésus. L’ange Gabriel pénètre dans le secret de la chambre de Marie par ces paroles : « Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu. Le Seigneur est avec toi ! » L’ange s’identifie avant de délivrer son message.

Des réactions contrastées

Jean-Baptiste. A la vue de l’ange, Zacharie est troublé, voire ému… Il prend peur… Il voit et craint… La vision de l’ange fait craindre à Zacharie le pire…

Jésus. Marie entend et s’interroge sur le sens énigmatique de la salutation de l’ange et non sur son irruption dans son intimité. L’écoute de la salutation intrigue Marie, et non la présence soudaine de l’ange.

Message de Gabriel

Jean-Baptiste. « Sois sans crainte, Zacharie. Ta prière est exaucée. Ta femme enfantera un fils du nom de Jean. Tout le monde se réjouira. » Les prières de Zacharie sont exaucées !

Jésus. « Sois sans crainte, Marie, tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Tu auras un fils du nom de Jésus. » Il n’est pas question de prière, mais d’une faveur spéciale. L’aurait-elle demandée ?

Mission du fils

Jean-Baptiste. « Il sera important. Il deviendra un nazir consacré à Dieu, faisant vœu de ne boire aucune boisson fermentée. L’esprit de Dieu le saisira dès le sein maternel. Il sera un messager dans la continuité d’Elie hâtant la réconciliation entre les générations, convertissant les cœurs, et préparant la voie au Seigneur et le peuple à le recevoir. » Sa feuille de route est tracée en détail. Les étapes de sa mission sont spécifiées.

Jésus. « Il sera illustre, appelé fils du Très-Haut et héritera du trône de David. Il régnera pour toujours sur la famille de Jacob. » Aucun mot sur le contenu de son message. Tout est dans les titres…

Expression d’un doute

Jean-Baptiste. Zacharie répond à l’ange : « Comment cela se fera-t-il ? Je suis vieux ainsi que ma femme ! » Il doute parce que, comme Abraham et Sarah, ils sont trop vieux et ce n’est pas faute d’avoir essayé !

Jésus. Marie dit à l’ange : « Comment se fera-t-il ? En effet, je n’ai encore eu aucune relation conjugale (je ne vis pas encore avec mon futur mari). Elle doute parce qu’elle est trop jeune et ils n’ont pas encore essayé…

Il n’y a plus de place pour le doute !

Jean-Baptiste. L’ange réitère sa position de messager devant Dieu qui l’avait mandaté pour annoncer cette bonne nouvelle. Mais comme Zacharie n’a pas cru à ses paroles, il va devenir muet jusqu’au jour où cela se réalisera. Zacharie reste sur un échec. Son doute lui est reproché. Il le portera comme une marque dans sa chair… L’ange réitère sa position de messager devant Dieu qui l’avait mandaté pour annoncer cette bonne nouvelle. Mais comme Zacharie n’a pas cru à ses paroles, il va devenir muet jusqu’au jour où cela se réalisera. Zacharie reste sur un échec. Son doute lui est reproché. Il le portera comme une marque dans sa chair…

Jésus. « L’esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. L’enfant à naître sera saint. On l’appellera fils de Dieu. Comme preuve, Élisabeth ta cousine, est enceinte et aura aussi un fils elle que l’on qualifiait de stérile. Rien n’est impossible à Dieu ! » Marie répond : « Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu l’as dit ! » L’ange la quitte ! Marie accepte et ne doute plus.

Épilogue

Jean-Baptiste. Le peuple attend que Zacharie ait fini son service dans le Temple. Ce dernier tarde. Lorsqu’il en ressort enfin, il ne peut parler. A travers ses signes, le peuple comprend qu’il a eu des visions dans le Saint du Temple. Il rentre ensuite chez lui. Elisabeth devient enceinte. Elle cache sa grossesse pendant cinq mois chez elle comme si elle voulait garder pour elle ce retournement de situation. Dieu a transformé la honte qu’elle portait en bénédiction à venir… Tout comme Zacharie devient muet. La parole reste bloquée en lui. Elisabeth se terre chez elle pour ne pas se montrer !

Jésus. Rien n’est dit sur Joseph ! On ne connait pas ses sentiments ni sa réaction…

Des noms qui désorientent et réorientent

Un homme et une femme droits et justes suivent, d’une manière irréprochable, les commandements divins. Ils sont tous deux issus d’une « bonne famille » de notables, voire de prêtres, qui ont joué un rôle primordial dans l’histoire de leur peuple. Élisabeth et Zacharie auraient tout pour être heureux après une longue vie. Et pourtant, il y a une ombre de taille au tableau ; ils n’ont pas de descendance. Eux, les pieux, sont frappés par la malédiction divine, d’un châtiment terrible qui augmente leur souffrance. La réponse à cette détresse n’a que trop tardé, mais va venir du Temple lorsqu’ils ne s’y attendaient plus. Du lieu de présence divine, la promesse d’un fils est annoncée, et voici que toute la symbolique du nom de Zacharie se vérifie enfin car : « Dieu s’est souvenu ».
Assommés, Zacharie et Élisabeth se retirent pour digérer cela. C’est ainsi qu’Élisabeth, dont le nom signifie « Dieu est plénitude ou maison de Dieu » remplit finalement sa fonction. Se tenant cachée à l’abri dans son foyer, elle se remplit de cette présence durant ses cinq mois de grossesse. Et chacun des époux porte cet enfant dans le secret. Mais ils sont d’accords, contre l’avis de leur entourage, pour prénommer leur fils Jean. C’est d’ailleurs après avoir « prononcé » le nom de son fils que Zacharie arrive à faire remonter la parole de son for intérieur et à l’exprimer au dehors. Auparavant, Zacharie était le prêtre, le garant de la tradition, l’homme du rite qui lie avec l’histoire. Il devient l’homme de la parole, le prophète, celui qui rend possible l’irruption d’une parole de vie. Et c’est précisément sur ce point qu’intervient la nouveauté. Selon l’habitude, l’enfant aurait dû s’appeler Zacharie, comme papa, et éventuellement devenir prêtre. Toutefois, il n’en sera rien ! Il s’appellera Jean : « Dieu fait grâce » et deviendra prophète itinérant. Celui qui inaugurera le royaume, le dernier de la première alliance et le premier d’un monde nouveau.

De Marie, nous ne savons rien de son arbre généalogique. Sinon que cette jeunette porte le même nom que la sœur de Moïse, Myriam : aimée de Dieu ? Joseph, plutôt inexistant dans l’histoire, exprime la prospérité et le fait que Dieu ajoute des bénédictions. Il n’est cité ici qu’en fonction de son pédigrée : n’est-il pas de la branche de David ? La symbolique de Joseph est également importante. Comme l’identité du père est floue, le nom même du fils aîné laisse à penser qu’un doute plane sur la question. Au lieu de Joseph, Jésus « Dieu sauve » est mis en parallèle avec le premier récit. Après avoir fait grâce, Dieu sauve ! Ainsi, autant les récits sont liés, autant ils sont contrastés : autant Zacharie et Élisabeth sont avancés en âge, symboles d’une époque qui lentement se meurt, autant Marie est jeune et prémices d’un nouvel âge ; autant les premiers souffrent de la stérilité, autant la seconde semble porter profusion de vie ; autant Zacharie est l’instigateur de la naissance de Jean, autant Marie est le principal réceptacle de la naissance de Jésus ; autant Élisabeth se place volontiers en retrait, autant Joseph n’est que le garant d’une certaine ascendance royale, autant les plus religieux ont le plus de mal à accepter l’irruption de la nouveauté divine, autant la plus anonyme est prête à tout risquer et à tout accepter…

N’oublions pas l’ange de l’histoire. Son nom : « Dieu se montre fort » se vérifie. Il frappe d’abord un grand coup dans l’histoire de Zacharie, jusqu’à le frapper de mutisme parce qu’il n’a pas cru. Sous le choc d’une telle nouvelle, Zacharie reste sans voix. Ce mutisme devient un signe prophétique pour le peuple qui constate que quelque chose d’extraordinaire vient de se passer. La punition de l’ange n’est-elle pas finalement une grâce pour Élisabeth et Zacharie qui ont véritablement réussi à intérioriser cette bonne nouvelle ? Tout le contraire chez Marie, qui s’ouvre immédiatement à la proposition de Dieu et s’abandonne totalement à cette nouveauté. Après tant d’années, Élisabeth et Zacharie laissent se déployer en eux cette promesse qui se fait chair.

Des noms porteurs d’identité

Matthieu avait déjà choisi le modèle généalogique pour retracer un lien théologique entre Abraham et Jésus. Une sorte de récapitulatif de l’histoire du salut. Dans cette généalogie, ce sont les femmes, à la réputation douteuse, qui créent le lien (Thamar, Ruth, Bethshéba…). Et l’on égrène les noms des fils comme autant de balises vers le Christ. Luc a décidé de rompre avec ce schéma généalogique pour s’inscrire dans une autre visée. Ce ne sont cette fois ni les pères, ni les mères qui décident des noms, mais Dieu. Jean et Jésus, synonymes de rupture, d’innovation deviennent des manifestations du royaume à venir. Jamais noms n’ont été aussi décisifs pour leur propre quête d’identité mais également pour la nôtre. Exemples à méditer, lorsque nous choisissons les noms de nos enfants ! Il y a peut-être mieux à faire que de s’inspirer de modèles de voitures ou de stars des séries américaines !

Frédéric GANGLOFF, pasteur et bibliste de l’UEPAL, pour Point KT. Photo Pixabay




Jésus à douze ans

Jésus a été enfant. De son enfance, on ne connaît pas grand-chose à part cet épisode où il donne du souci à ses parents et provoque l’étonnement des maîtres de la Loi au temple de Jérusalem. Voici quelques éléments d’explication et de réflexion pour mieux comprendre ce qui se joue dans ce passage de l’évangile de Luc.

Texte : Luc 2/41-52

Jésus est à Jérusalem avec ses parents et d’autres habitants de leur village pour la fête de la Pâque.

La fête de la Pâque
Cette fête, peut-être la plus importante du judaïsme, commémore la sortie d’Egypte et la libération du peuple d’Israël (passage de l’esclavage à la liberté). A l’époque de Jésus, c’est une fête à pèlerinage : tous ceux qui le peuvent se rendent à Jérusalem ; chaque famille apporte au Temple un agneau (ou un chevreau) qui y est sacrifié avant d’être rôti et partagé par la famille (la graisse et le sang sont offerts à Dieu).
Jésus participe à cette fête comme toute sa famille.

Le Temple
A l’époque de Jésus, le Temple est au cœur de la vie religieuse juive : c’est le seul lieu où l’on offre des sacrifices, c’est aussi un lieu de prière, d’enseignement et de réflexion : sous les portiques de la cour des païens, des rabbis donnent leur enseignement (comme Jésus le fera un jour), on y lit et commente la Loi (la Torah, c’est-à-dire ce que nous, chrétiens, appelons l’Ancien Testament).
Le Temple comporte, au centre, le sanctuaire qui est composé du Saint et du Saint des saints. Le Saint des saints est la partie la plus sacrée du Temple : selon les juifs, Dieu y fait habiter son nom, il y est donc symboliquement présent. Le grand prêtre n’y entre qu’une fois dans l’année (le jour du Yom Kippur ou jour du Grand pardon).

Le sanctuaire est entouré de cours successives :
1) la cour des prêtres (où seuls les prêtres ont accès) : c’est dans cette cour qu’est situé l’autel des sacrifices ; 2) la cour des hommes : seuls les hommes juifs y ont accès ; 3) la cour des femmes : seules les juives y ont accès ; 4) la cour des non-juifs ou parvis des païens où tout le monde a accès. C’est dans cette cour que sont installés des marchands et des changeurs de monnaies. Cette cour est entourée de portique à colonnes où des rabbis s’installaient pour enseigner.

Les maîtres de la Loi (ou scribes ou docteurs de la Loi ou légistes)
Ce sont des lettrés, spécialistes de l’Ancien Testament en particulier des cinq premiers livres. A l’origine, ce sont les prêtres qui étaient chargés d’enseigner la Torah. Ils ont été peu à peu remplacés par les maîtres de la loi : ces laïcs, à l’origine simples, copistes de la Torah, se sont peu à peu imposés comme les interprètes officiels de la Torah grâce à leur connaissance profonde de la Loi. Après de longues études, ils devenaient rabbi (maître) et enseignaient la loi de Moïse (la Loi écrite c’est-à-dire l’Ancien Testament) et la tradition orale (mise plus tard par écrit en particulier dans le Talmud), au Temple ou dans les synagogues.

Pourquoi les parents de Jésus l’ont-ils « perdu » ?
Non, Marie et Joseph ne sont pas des parents indignes ! S’ils perdent Jésus, c’est d’abord parce qu’il y a énormément de monde à Jérusalem à cause de la fête de la Pâque, mais surtout parce qu’ils pensent que Jésus se trouve avec leurs compagnons de voyage : à l’époque, les enfants sont élevés par leurs parents, comme aujourd’hui, mais les solidarités familiales et villageoises sont plus fortes qu’aujourd’hui. Le village, le clan, la famille élargie contribuent à l’éducation de l’enfant. Il n’est donc pas étonnant que les parents de Jésus aient pu penser qu’il avait quitté Jérusalem avec leurs compagnons de voyage.

Jésus : un enfant comme les autres ?
Oui et non…
Oui, car il cause du souci à ses parents, il respecte ses parents, participe aux pratiques religieuses de sa famille, est intéressé et a soif d’apprendre.
Non, car il fait preuve de beaucoup de maturité (12 ans, c’est un an avant l’âge de la majorité religieuse dans le judaïsme), il surprend les maîtres de la Loi tant par ses questions que par ses réponses, car il fait preuve d’autorité (les maîtres de la Loi l’écoutent), car il a déjà conscience de son lien particulier avec Dieu (son Père) et de la mission qui l’attend.

Crédit : Claire de Lattre-Duchet (UEPAL) Point KT




Deux rites de passage liés : de la pestiférée à la féminité, de la fillette à la femme !

Deux entrées en vie ! Deux passages d’un état à l’autre, de la mort à la vie ! Douze ans d’hémorragie pour l’une, et douze ans d’âge pour l’autre. C’est l’histoire tragique d’une femme au destin féminin arrêté et celui d’une fillette liée à un homme au destin paternel faussé. L’une se sent coupable depuis 12 ans dans son corps et l’autre vit comme une fillette enfermée par l’amour exclusif que lui voue son père.

  • 1. Introduction et contexte : 

Les « résurrections » de la femme « métrorragique » et de la « fille » de Jaïre (Matthieu 9, 18-26 // Marc 5, 21-43 // Luc 8, 40-56)

Note : métrorragique est visiblement le terme médical adéquat puisqu’il désigne une hémorragie utérine survenant en dehors des règles. Une approche psychanalytique plus complète de ce récit se trouve dans F. Dolto, « L’évangile au risque de la psychanalyse », Tome 1, Seuil, (Paris, 1977), p. 99-116.

Au sein des évangiles synoptiques furent très tôt assemblés le récit de la résurrection de la fille d’un notable, emboîté dans l’épisode de la femme guérie de ses problèmes de « pertes rouges ». Ces gestes de puissance de Jésus sont insérés dans une série de récits de guérisons impliquant des « païens » où resurgit le débat sur la pureté et l’impureté. Souvent un parcours géographique significatif se dessine, emmenant le maître sévir tantôt en territoire impur, tantôt en terre d’Israël. Ces différentes péripéties seraient-elles l’indice d’un semblant d’ouverture vers l’universalité de sa mission ? 

  • 2. Brève comparaison entre les différentes versions

Si l’on effectue un rapide panorama des synoptiques, l’on s’aperçoit de quelques différences notables qui sont vectrices de sens. Nous nous attachons ici aux divergences et non au tronc commun synthétisé à la fin.

– Évangile de Matthieu :
C’est le récit le plus ramassé, comme à son habitude. Il se contente de mentionner l’intervention d’un chef dont la fille est déjà décédée au moment de sa demande. La foi du père est ainsi soulignée ; il croit en la puissance de Jésus sur la mort. Ce dernier se met en route, sans vraiment s’attarder sur le cas de la femme. Par trois fois revient le verbe « sauver », autant pour la femme « hémorroïsse » (ce terme est souvent employé dans les traductions. Absent des dictionnaires, il suggère qu’il s’agirait d’hémorroïdes…) que pour la fillette. On notera la mention de la musique « funèbre » évoquant la mort certaine de la fille. La fin diffère des évangiles de Marc et de Luc : la rumeur des guérisons accomplies se répand partout, afin que tous puissent prendre position par rapport à la mission de Jésus.

– Évangile de Marc :
C’est le récit le plus détaillé. On insiste bien sur les déplacements de Jésus : il traverse le lac, pour passer du côté de la Décapole (impur) vers le littoral galiléen (pur). Il place dans la bouche du père désespéré les mots suivants : « Ma petite fille… » ; ce qui indique un degré de possession excessive. Une pointe anti-médicale se profile derrière l’impuissance des médecins face à un cas clinique ; ce qui ne les empêche pas de se remplir les « poches » pendant que la femme se vide de son « sang »… Marc mentionne, pour la femme aux pertes de sang, une guérison en deux phases : 1. Elle touche Jésus et « connut en son corps qu’elle était guérie » ; 2. Jésus, devant témoins, confirme en déclarant : « Sois guérie de ton infirmité ! » Marc rapporte ensuite les célèbres paroles araméennes de Jésus à travers le Talitha koum. Il est le seul à préciser que lorsque la fillette se releva, elle marcha…

– Évangile de Luc :
Il s’est inspiré de la même source commune que Marc, avec quelques variantes mineures. Jaïre demande à Jésus d’entrer dans sa maison qui bientôt deviendra le seuil d’un espace impur où séjournera la « morte ». Luc est le seul à préciser que Jaïre avait une fille unique ; ce qui renforce le lien fusionnel père-fille. Lors de « l’éveil » de la fille, il précise que son esprit revint. C’est une allusion claire à la résurrection du fils de la veuve de Sarepta, par Elie, en 1 Rois 17, 22.

  • 3. Récapitulation de l’histoire

Ainsi, si l’on récapitule les ingrédients communs aux trois évangiles, il en ressort deux épisodes fortement imbriqués et s’éclairant mutuellement :

a) Une femme, qui perd du sang depuis douze ans, profite du passage de Jésus ; elle vient derrière lui et touche son vêtement. Aussitôt elle est guérie. Jésus, la découvrant, lui annonce : « Ta foi t’a sauvée » ;

b) Un chef vient trouver Jésus afin qu’il intercède pour sa fille, au seuil de la mort. Il se déplace avec ses disciples pour lui porter secours lorsqu’il est retenu par l’affaire de la femme. Il arrive enfin, mais les rites funéraires ont déjà commencé. Il chasse la foule et prétend qu’elle n’est pas morte, mais qu’elle dort. Ils se moquent de lui. Il prend la main de la fillette et elle s’éveille à la vie !

  • 4. Deux destins entremêlés : de l’impureté à la sexualité et de l’enfance à la puberté…

Ces deux récits de « renaissance » sont intimement associés dans les évangiles. Le nombre douze qui signifie la plénitude et l’unification des tribus d’Israël est lié au miracle. Douze ans d’hémorragie pour l’une, et douze ans d’âge pour l’autre : l’entrée dans l’adolescence.

C’est l’histoire tragique d’une femme au destin féminin arrêté et d’un homme au destin paternel faussé. L’une se sent coupable depuis 12 ans dans son corps et l’autre vit comme une fillette enfermée par l’amour exclusif que lui voue son père. L’une est entourée d’une prison de chair qu’elle a érigée autour d’elle et que le regard des autres maintient fermée. L’autre vivote dans une cage dorée que son père lui a construite sur mesure.

La première ne peut se reconnaître vraiment femme que dans le regard d’un homme. Or, à cause de son handicap, elle est stigmatisée, sans cesse ravalée à sa condition d’être impur. Un coup d’œil sur Lévitique 15, 24-25 permet de comprendre dans quel état de souffrance et de désespérance cette femme se trouvait : « Si un homme couche avec elle (la femme qui a ses règles) l’impureté de ses règles l’atteindra. Il sera impur pendant sept jours. Tout lit sur lequel il couchera sera impur. Lorsqu’une femme aura des écoulements de sang de plusieurs jours, hors du temps de ses règles, ou si ses règles se prolongent, elle sera pendant toute la durée de cet écoulement dans le même état d’impureté que pendant le temps de ses règles. » Ce regard des autres hommes sur son impureté, sa mise à l’index, l’a persuadé qu’elle l’était vraiment ! C’est finalement elle-même qui, par sa foi, a remis de l’ordre dans sa féminité. Elle transgresse un tabou en osant ce geste désespéré de toucher un homme. Elle s’est oubliée dans la foi totale en l’autre. C’est l’intensité de son désir de guérir qui a déclenché cette force sortie de Jésus, pourtant pressé de toutes parts par une foule qui n’est là que comme consommatrice et spectatrice de ses miracles. En la regardant devant témoins, Jésus la réhabilite dans la société et lui redonne une place de femme désirable. Elle n’est plus méprisée. La femme adulte revit au moment où la fillette se meurt.

C’est le seul cas dans les évangiles où un père se dérange pour sa fille. Ce notable est un père qui « vampirise » son propre sang. Dans sa demande de départ, il n’y a pas de place pour son épouse. Pas de mention de la mère ! Il n’est question que de « Ma petite fille ». Le père tient le rôle de la mère et l’infantilise ; elle ne doit pas grandir et lui échapper pour devenir une femme libre et une future mère. C’est certainement une fillette comblée, adulée, gâtée ; le parfait jouet de son papa. Jésus a raison de dire qu’elle ne fait que dormir. Le sommeil profond n’est-il pas une manière de s’évader de sa prison ? La jeune fille dort dans cette adulte en devenir… Elle avait perdu l’appétit de vivre parce que tout lui était donné. En la relevant vers une nouvelle conscience, Jésus la sépare de son père et la rapproche de sa mère, redevenant une épouse. Le père redevient le mari et la femme une mère : « Donnez-lui à manger, (ne la mangez plus !) ». Christ rompt le lien et la fillette n’est plus survalorisée mais libre de se choisir un chemin de vie !

C’est la même réponse donnée à l’une et à l’autre par le Christ : « N’aie pas peur, aie seulement la foi… C’est ta foi qui t’a sauvée. » Grâce à cela, elles ont toutes deux sauté le pas. La fille revit en femme désirée et respectée, prête à reprendre sa place dans la société. La fillette libérée du poids d’être la « poupée préférée » de son père, peut à présent devenir une jeune femme qui marche seule.

Crédits : Frédéric Gangloff (UEPAL) – Point KT




Ouh, le chauve ! Monte, le chauve !

Élisée est un personnage magnifique de la Bible, il parcourt Israël, parlant et faisant le bien, il purifie une source, secourt une veuve, ressuscite un enfant, il transforme une soupe immangeable en une soupe délicieuse et multiplie du pain pour nourrir un peuple affamé, il guérit des lépreux, et il aide même miraculeusement un bûcheron à retrouver le fer de sa hache.

C’est très bien, cela nous encourage à faire le bien en toute occasion et à être source de bénédiction pour ceux que nous rencontrons. Mais il serait un peu facile de picorer dans la Bible uniquement ces jolis textes qui nous encouragent et de sans cesse sauter pudiquement par-dessus des textes qui nous gênent.

Il y a texte un particulièrement choquant dans la saga d’Élisée, d’autant plus choquant qu’Élisée est par ailleurs l’exemple d’un homme qui est une bénédiction pour ceux qu’il rencontre… 42 enfants déchirés par des ourses. Ça ferait un gros titre dans nos journaux, car c’est épouvantable. Nous nous refusons à penser que ça puisse être Dieu qui ait envoyé cette mort pour punir ces enfants de leurs moqueries. Nous nous refusons de penser qu’il serait juste et bon de maudire qui que ce soit. Nous refusons évidemment cette lecture du texte, car elle est contraire à ce qu’il y a de plus essentiel dans l’Évangile : Jésus-Christ nous dit et nous montre que Dieu aime, bénit et cherche à faire du bien à tout homme, même à ses ennemis, même à ceux qui se moquent de lui.

D’ailleurs le nom même d’Élisée signifie littéralement « Dieu est sauveur », Élisée est ainsi en lui-même comme une confession de foi en Dieu comme source de vie et de salut, pas de malédiction et de mort.

Que faire alors d’un tel texte ? Nous pouvons le passer et continuer notre lecture de la Bible vers des textes plus faciles. On a le droit, et l’on fait ce que l’on peut. Mais il est bon parfois de prendre le temps de creuser, de chercher s’il n’y aurait pas quelque chose de bon à découvrir dans ce texte qui nous dérange. Ça ne marche pas toujours, mais on peut essayer. Ne maudissons trop vite les textes qui nous dérangent, mais prenons le temps de les respecter. Comme Élisée le fait par ailleurs, essayons de purifier la source de la lecture biblique (pour nous et pour nos proches), essayons de guérir la théologie, de ressusciter la foi, de nourrir la réflexion…

Que peut-on tirer de ce texte ? D’un point de vue moral, il est évidemment fou d’exécuter un coupable de moquerie, surtout si c’est un enfant, et cette idée même est tout à fait contraire à ce qu’est Dieu.
Mais, malheureusement, les malédictions que nous portons contre quelqu’un sont efficaces, comme cette malédiction d’Élisée contre les enfants et comme la moquerie des enfants est source de régression même pour un grand prophète comme Élisée.

Élisée montait le chemin vers Béthel, littéralement il montait vers « la demeure de Dieu », si le texte prend la peine de nous dire cela c’est pour suggérer une démarche spirituelle, un cheminement, une élévation vers Dieu qui le rend capable d’être ordinairement une extraordinaire source de bénédictions. La moquerie de quelques petits le détourne de ce cheminement, il est alors orienté vers le bas et non vers le haut, il est tiré vers le bas, par sa blessure, par son humiliation, sa colère, et il se laisse aller à vouloir abaisser, maudire ces petits qui sont source de mépris. Élisée qui devrait incarner le salut de Dieu devient source de malédiction et de mort !

Dieu n’est certainement pas aux ordres de qui que ce soit pour maudire un de ses enfants ! Lui qui est la source de la vie ne peut de toute façon pas devenir source de mort en aucune circonstance que ce soit. Mais toute parole mauvaise que nous portons est comme une arme qui blesse et même parfois qui tue.

On peut reconnaître dans cette histoire une vérité : la moquerie est, en elle-même, source de mort, se moquer de quelqu’un, mépriser quelqu’un, ou pire, maudire quelqu’un, c’est à dire le mépriser au nom de Dieu, c’est relever précisément sa faiblesse au lieu de relever ce qui fait sa valeur : c’est un peu tuer cette personne. C’est la tuer dans l’estime que nous avons d’elle. C’est parfois diminuer l’estime que d’autres personnes ont ou auraient eu pour cette personne ? C’est même parfois la blesser et la tuer dans l’idée que la personne se fait d’elle-même.

La moquerie blesse celui qui est agressé et elle est aussi une source de mort pour le coupable. Dans un sens la malédiction d’Élisée révèle la blessure qu’il a subie, lui, mais aussi que l’attitude des moqueurs est comme la gangrène, une mort qui les menace.

Les petits de cette histoire ne sont pas nécessairement des enfants, mais toute personne qui est par son attitude source de rapetissement, relevant une imperfection de l’autre, ici le fait qu’Élisée soit chauve et concentrant le regard au point de réduire la personne à ce défaut. Pour ces moqueurs, Élisée n’est plus un prophète, il n’est même plus un homme, ni même un homme chauve, mais un chauve tout court. Il n’est plus que cela pour eux et ils veulent témoigner de cette façon de voir auprès de tous.

Ce regard du moqueur est exactement l’inverse du regard de Dieu sur chacun de ses enfants, un regard qui cherche sans cesse à mettre sur le dessus le meilleur de chacun, un regard qui donne la vie. La moquerie dans cette histoire va même plus loin qu’il ne semble, car le chauve, en hébreu, se dit Koré, ce qui est le nom d’un triste personnage dont tous les hébreux connaissaient l’histoire, ce Monsieur Le Chauve voulait s’élever en prenant brutalement la place de Moïse, mais sa tentative échouera et cela tournera très mal.

Les cris d’insulte contre Élisée : « Ouh, le chauve, monte le chauve » peuvent s’entendre aussi bien comme disant « tu es un nouveau Koré, tu cherches à t’élever toi-même en te faisant passer pour prophète, en te faisant passer pour l’incarnation du salut de Dieu ». Cette critique n’est alors plus seulement contre son physique, mais contre sa prétention à être le successeur du prophète Élie qui vient de disparaître.

Élisée, le chauve, est-il comme cela ? Est-il un homme qui veut du pouvoir, comme Koré ? Non, car il n’a pas demandé à être prophète (1 Rois 19, 16). Il n’est pas non plus un homme qui demande à Dieu de frapper à mort ceux qui ne le reconnaissent pas comme prophète. Cela ne cadre pas du tout avec ce que l’on sait d’Élisée.

Élie, lui, était effectivement un homme violent qui n’hésitait pas à faire égorger ou foudroyer des gens pas corrects. Élisée, par contre, incarne en général le salut et la bénédiction de Dieu. Il n’est pas un combattant, à la différence d’Élie, son illustre prédécesseur. Face à un méchant, au lieu de se raidir et d’attaquer comme le ferait Élie, il cherchera à agir par la douceur, la patience, le pardon, et la confiance en Dieu. Le fait d’être chauve va bien avec cette façon d’être d’Élisée, car les cheveux symbolisaient alors la force, comme Samson, ou comme Élie qui était entièrement couvert de poils et de cheveux abondants (1 Rois 1, 8).

Le chauve, c’est donc celui qui est faible aux yeux des hommes. Les enfants de cette histoire se moquent de la faiblesse apparente d’Élisée. Ils disent en se moquant : monte chauve, parce qu’ils pensent qu’il n’a aucune chance de s’élever puisque la force physique de la jeunesse est pour eux l’essentiel. Mais le cours de l’histoire inverse les rôles, et finalement, c’est bien le faible qui s’élève, et ce sont ceux qui font preuve de violence négative qui sont réduits à rien.

Élisée témoignait de la Parole de Dieu avec douceur et humanité, contrairement à d’autres prophètes. Comment comprendre alors ce qui arrive dans cette rencontre avec les moqueurs ? Nous pouvons y voir une régression, une faute d’Élisée, comme je le disais tout à l’heure. La Bible n’a pas peur de nous présenter ses héros comme ayant aussi de graves faiblesses. Mais il y a, comme souvent, une seconde lecture possible, plus positive, de l’action d’Élisée.

1) Agressé par les moqueurs, Élisée commence par « se retourner pour les regarder », cela nous encourage à regarder vraiment en face ce qui nous agresse et menace notre élévation, notre cheminement vers Dieu.

2) Élisée, ensuite, « les maudits au nom de l’Éternel ». Il y a un vrai verbe « maudire » en hébreu, mais ce n’est pas lui qui est utilisé ici mais un verbe plus général qui signifie « abaisser » ou « dédaigner ». Élisée n’adresserait donc pas une malédiction de mort à ces enfants. Ce n’est évidemment pas en maudissant qui que ce soit que l’on risque d’être fidèle à Dieu, ce « Dieu qui sauve ».

En proie à la méchanceté, Elisée se retourne d’abord pour la regarder en face, sans la nier, et ensuite il la méprise au nom de l’Éternel, il considère justement que ce qui lui arrive est peu de chose à côté de l’importance de Dieu lui-même, de son salut, de sa présence, de sa vie. La conséquence de ce regard et de cette parole c’est que la méchanceté est comme réduite en miettes, elle cesse d’être nuisible quand on la place devant Dieu, et nous laisse libre de continuer notre marche vers le haut.

L’arme d’Élisée c’est le regard et la parole, sa force c’est de s’en remettre à Dieu pour réduire ses ennemis spirituels. Quant aux 2 ourses, le fait que l’histoire prenne la peine de nous dire qu’elles soient 2 fait penser qu’il s’agit de la parole de Dieu, car elle est toujours représentée par le chiffre 2 dans la Bible, d’autant plus que les ourses sont ici des femelles. La Parole de Dieu est comparée à une épée à double tranchant qui coupe le bien du mal, ordinairement si mêlés l’un à l’autre. C’est bien la Parole de Dieu seule qui peut réduire à néant nos ennemis spirituels de la meilleure des façons.

La violence d’Élie peut marcher aussi, dans un sens, mais les dommages collatéraux (comme on dit maintenant) sont très lourds, faisant bien du mal, tuant et blessant aussi. Élisée nous apprend plutôt à réduire le mal en le plaçant devant Dieu, en le remettant à Dieu.

Comment agissent les 2 ourses de cette histoire ? Il est impossible d’imaginer que Dieu voudrait déchirer un enfant pour le punir de son insolence. Cela, c’est ce que nous avons parfois envie de faire, ours furieux que nous sommes quand nous nous laissons conduire par la colère, la haine ou la peur, quand nous méprisons les autres, quand nous disons du mal des autres. Mais rien ne prouve que les ourses aient déchiré chacun des 42 enfants, le texte peut aussi bien vouloir dire que les ourses ouvrent un passage pour Elisée au milieu du groupe des 42 moqueurs, comme Dieu ouvre la mer Rouge devant le peuple hébreu pour le libérer de l’esclavage (Exode 14, 21).

D’ailleurs le nombre même de 42 n’est pas là pour rien. Quarante-deux (6 fois 7) évoque le passage du 6e jour au 7e jour de la création de l’humain par Dieu, la transition entre le 6 de la création simplement animale et le 7 de la création bénie par Dieu. C’est justement la Parole qui nous montre la différence entre l’un et l’autre, et qui nous fait passer de l’un à l’autre. C’est la parole qui bénit et non pas la parole qui maudit qui est créatrice de l’humain. La malédiction et la violence, elles, tirent vers le bas, vers l’animal et même font retourner au chaos des origines.

Littéralement la moquerie et la malédiction sont « diaboliques » : elles éparpillent au lieu de créer. Alors que la bénédiction de Dieu, au 7e jour, reconnaît dans l’autre ce qui est très bon, elle élève et appelle à grandir encore et à multiplier le bien autour de soi, à l’image de Dieu.

Élie est très typique d’une certaine idée de Dieu qui existe dans l’Ancien Testament, celle d’un Dieu violent et vengeur. Par contre, Élisée annonce clairement la nouvelle alliance fondée sur l’amour inconditionnel de Dieu, alliance entrevue par bien des prophètes et des psaumes (en particulier les psaumes dits « des fils de Koré », qui sont de dignes successeurs d’Élisée), cette nouvelle alliance se réalise avec le Messie, le Christ. Le prophète Malachie a donc raison de dire qu’Élie doit précéder le Messie, il nous faut en effet passer de la théologie et de la façon d’être d’Élie à celles de son successeur Élisée, c’est comme cela dans le regard et la parole que l’on peut participer au salut que Dieu offre en Christ.

Reproduit ici avec l’autorisation du pasteur Marc PERNOT




Caïn et Abel

Caïn et Abel : et si leur histoire n’était pas le récit du premier meurtre fratricide ? S’il était, avant tout, question de nous, humains, de la violence qui nous habite ?
Voici une fiche biblique pour lire le texte de Genèse 4/1-16 et s’interroger sur ce qu’il nous apprend sur nous-mêmes.

Introduction :
Ce texte se situe au tout début du livre de la Genèse, c’est-à-dire dans la chronologie biblique, aux origines de l’humanité. En fait, il ne faut pas prendre ces récits pour des récits historiques, mais pour ce qu’ils veulent nous dire de notre humanité. Les quatre premiers chapitres de la Genèse veulent nous dire quelque chose des relations de l’humain avec Dieu et des humains entre eux.
Aux chapitres 1 et 2 est racontée la Création, c’est un peu le temps idéal, le projet de Dieu, ce qu’il aurait voulu.
Au chapitre 3 sont racontés la perturbation de la relation entre l’humain et Dieu (« vous serez comme des dieux ») et la perturbation de la relation au sein du couple (« ce n’est pas moi, c’est elle »).
Au chapitre 4, est racontée la perturbation totale de la relation entre deux frères, c’est-à-dire entre deux êtres proches. Ils sont proches par leurs liens familiaux, mais ils sont aussi très différents par leurs activités qui sont pourtant complémentaires : Caïn est agriculteur, Abel est éleveur.
Ces deux récits, celui qu’on appelle traditionnellement la Chute et celui du meurtre de Caïn, ces deux échecs retracent l’expérience du champ de la liberté humaine et de ses dévoiements possibles.

La Bible place donc aux débuts de l’humanité le conflit. Cela a quelque chose d’un peu déculpabilisant parce que c’est une manière de lier vie et conflit, c’est une manière de dire : là où il y a de la vie, il y a du conflit. En même temps, la voie que choisit Caïn n’apparaît pas comme la seule possible, puisque Dieu place Caïn devant une alternative (versets 6 – 7). Il y a là posée la question de la responsabilité devant le conflit, face au conflit.

Ce qui est intéressant et en même temps quelque peu dérangeant dans ce texte, c’est que le récit suggère presque involontairement que sans violence il n’y a pas de vie possible : Abel, le doux, meurt sans descendance alors que Caïn, le meurtrier, est le père d’une descendance nombreuse, et ce alors même que, dans l’Ancien Testament, la descendance est un signe de bénédiction. Le récit suggère donc un lien entre vie et violence. La bible n’est pas la seule à faire ce lien, (Romulus et Remus par exemple). D’ailleurs en français, les mots vie et violence ont une racine commune : « violentia » en latin qui renvoie à « vis » qui signifie force, vigueur, puissance, emploi de la force physique, mais aussi abondance, essence ou caractère essentiel d’une chose, force vitale.

Non seulement, le récit fait de Caïn l’un des deux ancêtres de l’humanité, le second étant Seth, l’enfant qu’Eve et Adam ont après la mort d’Abel, mais en plus, Caïn est une figure civilisatrice : il est agriculteur, il bâtit une ville, il est le père de Yabal, ancêtre des éleveurs nomades, de Youbal, ancêtre des musiciens, de Toubal-Caïn, qui est forgeron. Dans le Coran (5/4), Caïn est également l’inventeur de l’inhumation puisqu’il a l’idée d’enterrer son frère, or les rites funéraires sont une des caractéristiques de la civilisation.
La Bible n’est pas la seule à faire le lien entre vie et violence et à mettre un meurtre fratricide aux débuts de la civilisation. Ce sont des thèmes qu’on retrouve dans de nombreux mythes des origines. Dans la mythologie de la fondation de Rome, par exemple, il y a aussi un meurtre fratricide : Romulus tue Rémus au moment même où il fonde Rome. Et il apparaît aussi comme une figure civilisatrice puisqu’il dote Rome d’institutions civiles et religieuses.

Etude du texte :

1. Le choix de Dieu
C’est le regard favorable de Dieu sur l’offrande d’Abel qui semble déclencher la colère de Caïn. Pourquoi Dieu semble-t-il préférer l’offrande d’Abel à celle de Caïn ?
Il y a deux lignes principales d’interprétation de ce choix :
– Première interprétation : Le choix de Dieu dépend de la nature de l’offrande ou de la manière dont elle est apportée. S’il s’agit de la nature de l’offrande, cela signifie que Dieu préférerait l’offrande animale d’Abel à l’offrande végétale de Caïn : c’est très peu probable, dans la mesure où, dans d’autres passages de l’Ancien Testament, des offrandes végétales sont favorablement accueillies et même prescrites par Dieu lui-même. S’il s’agit de la manière dont l’offrande est apportée, cela signifie que Dieu préfère la manière dont Abel lui présente son offrande : Abel choisit la meilleure part pour Dieu (« les prémices de ses bêtes et leur graisse ») alors que Caïn fait « une offrande de fruits de la terre », c’est-à-dire qu’il offre le reliquat de sa consommation personnelle (ou pour le Midrash, les végétaux les moins nobles). Dans l’Ancien Testament, offrir le meilleur est une façon pour les hommes de se souvenir qu’au moment où ils s’approprient la terre et ses produits, Dieu est premier et eux seconds. La lettre aux Hébreux (11/4) va dans le sens de cette interprétation en opposant le légalisme de Caïn (il fait les choses parce qu’il doit) à la foi d’Abel (il fait les choses gratuitement parce qu’il croit).
– Deuxième interprétation : Le choix de Dieu relève de sa liberté, mais il n’est pas pour autant arbitraire, son choix vient pour une fois donner plus à Abel qu’à Caïn. Jusque-là, Caïn avait toujours eu plus son frère : Caïn est l’aîné (la meilleure place de la fratrie dans l’Ancien Testament), celui qui provoque l’admiration d’Eve (4/1), celui à qui Dieu parle lorsqu’il se trouve face à une difficulté. La préférence de Dieu pour l’offrande d’Abel ressemble à un rééquilibrage. Et c’est justement ce que Caïn qui a l’habitude de tout avoir ne peut pas supporter : son nom le laisse d’ailleurs penser puisque Caïn, vient de la racine verbale qui signifie posséder, acquérir, créer et qui est proche de la racine verbale qui signifie être jaloux.

2. Paroles et silence
Dans le passage, toutes les paroles tournent autour de Caïn : soit il parle, soit Dieu lui parle, soit on (Eve) parle à son sujet.
En revanche le silence entoure Abel : il ne parle pas et personne ne lui parle. Le silence qui l’entoure, comme son prénom qui signifie « buée » ou « vanité », donne l’impression qu’il est celui dont l’existence n’est ni attendue, ni désirée, ni justifiée. Son existence ne tient qu’à un fil que son frère va briser, également en silence.
En 4/8, Caïn s’adresse à son frère, mais le texte ne précise pas ce que Caïn dit, il y a un trou dans le texte : « Caïn dit à Abel » (certaines traductions ont comblé ce trou en ajoutant des paroles ou l’ont adouci en remplaçant « dire » par « parler »). C’est la preuve que la parole ne parvient pas à s’instaurer, qu’il n’y a pas de dialogue vrai qui implique nécessairement une reconnaissance de l’autre : le meurtre est déjà contenu dans cette absence de dialogue. S’il y a eu parole, c’était une parole fausse, tronquée, faite pour tromper, pas une parole vraie et sincère adressée à l’autre reconnu et accepté dans son altérité.

3. Et Dieu dans tout ça ?
Après le meurtre, Dieu réagit pour sortir de cette situation de violence. Sa réaction se fait en deux temps :
– Dans un premier temps, il prononce une malédiction sur Caïn qui fuit sa responsabilité et nie sa culpabilité (« Je ne sais pas […] Suis-je le gardien de mon frère ?). Dieu rappelle (ou apprend) la Loi à Caïn en lui disant qu’il a fait le mauvais choix (« Qu’as-tu fait ? […] La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi. »). Par ce rappel, Dieu appelle Caïn à la responsabilité, il le conduit à reconnaître le meurtre de son frère, alors qu’il avait commencé par le nier. La reconnaissance de sa faute par Caïn est extrêmement importante parce que c’est ce qui ouvre Caïn à la possibilité d’une relation nouvelle à Dieu, d’abord, avec les autres ensuite.
– Dans une deuxième temps, Dieu adoucit la malédiction : il coupe l’engrenage de la violence en empêchant la vengeance par la mise en place d‘une règle (« Si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois » Genèse 4/15) et par un signe qu’il place sur Caïn : ailleurs dans l’Ancien Testament, le terme hébreu traduit par « signe » est normalement associé à la thématique de l’Alliance, donc aussi de la Loi. Ainsi, si à la base de toute société, il y a violence, cette violence doit être contrôlée par la Loi et donc dans la Bible, par Dieu lui-même.

4. Pourquoi Caïn a-t-il tué son frère ?
Caïn tue Abel parce qu’il refuse la limite que symbolise, que représente Abel. Malgré la fraternité qui unit Caïn et Abel, c’est-à-dire le degré le plus grand de proximité entre deux êtres humains d’une même génération, Caïn et Abel sont très différents :
– dans leurs activités : Caïn est cultivateur, il dépend donc du règne végétal tandis qu’Abel est un berger, il dépend donc du règne animal.
– dans leurs prénoms qui disent, par anticipation, leurs destinées réciproques : Caïn, vient de la racine verbale qui signifie posséder, acquérir, créer et qui est proche de la racine verbale, être jaloux ; Abel, signifie buée, vanité au sens de quelque chose de vain (inutile, illusoire, qui n’a pas de sens).

Autrement dit Abel est ce que Caïn n’est pas, et lorsque Dieu préfère son offrande à celle de Caïn, il a ce que Caïn n’a pas. Caïn ne voit pas ce qu’il a : il est l’aîné ; il est celui dont la naissance provoque l’émerveillement d’Eve alors qu’elle ne prononce pas un mot à la naissance d’Abel ; il est celui à qui Dieu s’adresse lorsqu’il est en proie à une difficulté. Caïn ne voit que ce qu’il n’a pas et que son frère a, il refuse cette limitation à sa volonté de tout avoir, de tout posséder et il tue Abel : au moment du meurtre, il veut être définitivement Caïn, celui qui possède.

Par l’histoire de Caïn et Abel, le Bible s’intéresse à l’origine et aux motivations de la violence humaine. La violence naît du refus de se voir limiter par autrui, de la volonté d’être tout puissant et du désir de supprimer tout obstacle à cette volonté de toute puissance : cet obstacle, c’est autrui.

Conclusion
Même si nous n’aimons pas forcément l’entendre, ce passage de la Bible fait apparaître que la violence fait partie de ce que nous sommes.
Notre tendance à tous est de nous comporter comme des Caïn en puissance, heureusement sans aller jusqu’au meurtre la plupart du temps : mais en tous cas, chacun a cette tendance à s’affirmer, à prendre conscience de soi-même comme un Caïn, c’est-à-dire comme un être qui est là, qui a une raison évidente d’exister et qui n’a pas à justifier son droit à l’existence. Et en même temps, chacun a un peu cette tendance à voir l’autre comme un Abel, c’est-à-dire à concevoir l’autre comme un satellite autour de soi, comme quelqu’un qu’on définit par rapport à soi-même, comme quelqu’un qui est constamment mis en demeure de justifier son existence.
Pour autant, nous ne sommes pas prédestinés, ni condamnés à la violence : il est possible de refuser la violence (c’est le sens de la première interpellation que Dieu adresse à Caïn) et il est possible de la limiter et d’y mettre fin :
– par la Loi, sous toutes ses formes (religieuse, civile, règles de base communes à toutes les sociétés humaines) qui encadre, limite et structure la tentation de la toute-puissance présente en chacun, pour le bien de tous ;
– par une parole vraie, par le dialogue qui est reconnaissance de l’autre et de son droit à l’existence. C’est en cela que chacun est le gardien de son frère, c’est en cela que nous sommes responsables dans notre relation à l’autre.

Crédit : Claire de Lattre-Duchet (UEPAL) Point KT