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L’Ancien Testament ne « mâche » pas ses mots et encore moins ses images. Dieu possède une bouche et n’est nullement muet ; Dieu a un bras et une main qui agissent dans l’histoire du salut de son peuple ; Dieu ouvre ses yeux qui regardent au cœur ; Dieu a des oreilles qui entendent les supplications et l’oppression de son peuple ; Dieu a un cœur qui forme des projets de vie ; Dieu a des tripes qui s’émeuvent… À cet égard Dieu peut ressentir de la colère, de la jalousie, de la souffrance et de la compassion…Mais qu’en est-il de l’amour ? Parce que L’AT est enraciné dans la mentalité sémitique du Proche-Orient ancien qui l’a façonné, il nous permet de redécouvrir une facette de ce riche patrimoine. Voyage par les mots et à travers les images…L’amour de Dieu à travers le thème de l’alliance

Le terme d’alliance (Berît) n’est pas simplement la conclusion d’un accord ou d’un contrat entre deux partenaires, mais il implique fréquemment les notions d’engagement et d’obligation. Il évoque étymologiquement un espace possible entre-deux qui laisse la place à une véritable médiation.

Le Proche-Orient ancien regorge d’archives et de traités d’alliance entre différents partis (roi-vassal). Mis par écrit et soigneusement conservés, ces documents légaux contiennent les noms des divinités témoins et les clauses principales. Le langage, fortement teinté d’un vernis diplomatique et politique, utilise néanmoins des termes touchant aux domaines de la fraternité, paix, amour, loyauté et amitié.

Dans ces traités antiques, une alliance est toujours conclue entre un suzerain (supérieur) et son vassal (inférieur). Évidemment c’est au vassal seul qu’incombent les obligations et le devoir de respecter scrupuleusement les termes du contrat. C’est donc d’autant plus étonnant que dans l’AT, Dieu – le suzerain- s’engage également envers Israël -son vassal -, alors qu’il n’y a aucune obligation légale à ce renversement de situation. Il arrive même fréquemment que Dieu soit à l’initiative de cette nouvelle relation.

Stèle d’alliance, en calcaire, Ras Shamra (Ougarit), 14ème s. av. J.C

Le Hesed divin est le lien qui unit

L’hébreu Hesed exprime à lui seul ce lien indéfectible établi entre Dieu et son peuple. Ce terme englobe une foule de significations. Il évoque autant l’amour que la générosité, la pitié, la loyauté, la fidélité. Alors qu’au départ le Hesed implique le principe d’assistance mutuelle à l’intérieur d’un même clan, une fois attribué à Dieu, il évoque un amour inconditionnel qu’aucun humain ne pourra jamais lui rendre. Cet amour exclusif de Dieu pour l’autre, proclamé dans le cadre juridique et moral d’un traité d’alliance, est certes bien inspiré des traités d’alliance du Proche-Orient ancien, mais a été réadapté pour les besoins d’un nouveau message.

Le Hesed divin, fondement et garant de cette alliance, est d’abord proposé au peuple d’Israël, en tant que communauté juridique et sociale. Puis, avec l’évolution des textes et des mentalités, il est destiné à des individus, et pour finir, à l’ensemble de l’humanité. Le Hesed divin est au centre de l’agir de Dieu. Solidement enraciné dans la constance et dans la durée, rien ne peut détruire ce moteur de l’alliance. Et surtout la fidélité et l’affection loyale de Dieu pour son peuple perdurent malgré les infidélités répétées de ce dernier.

Dieu, le mari aime, divorce, de son épouse !

On connait la jalousie divine touchant à la sphère du culte, de la foi et de l’exclusivisme. Elle est toutefois également utilisée pour décrire la jalousie d’un mari à l’égard de son épouse. Il existe ainsi une forme d’intimité entre Dieu et son peuple exprimée dans Jérémie 13, 11 par l’image d’une ceinture que l’on attache fermement à ses hanches tout comme Yhwh s’était attaché aux maisons d’Israël et de Juda.

C’est pourtant le prophète Osée qui, dès le 8ème s av. J.C, pousse la comparaison à son paroxysme. En Osée 2, on apprend que Yhwh divorce de son épouse parce qu’elle lui est infidèle. Il l’aimait passionnément, a pourvu à tous ses besoins, mais elle a préféré les cadeaux de ses amants. Yhwh va agir comme un mari trompé, prononcera la formule rituelle du divorce et la renvoie du domicile conjugal. Ce chapitre 2 exposant les désagréments de la vie sentimentale de Yhwh va être réinterprété, au fil des relectures successives, de manière symbolique. Tout d’abord comme l’expérience personnelle d’Osée dans son union avec Gomer au chapitre 1. Ensuite, la figure de la femme/mère va être identifiée au pays, puis à la nation (Israël/Juda).

Je t’aime un peu…beaucoup…passionnément…à la folie…pas du tout !

Un siècle plus tard, chez Jérémie, la femme va représenter Juda qui s’est prostituée et qui a rejeté l’autorité et l’amour de Yhwh. Ce qui correspond fort bien à la situation historique du pays à la veille de l’exil. Ezéchiel reprendra la même thématique pour expliquer les raisons de l’exil d’Israël et de Juda décrites, une fois n’est pas coutume, comme des villes idolâtres, trompant leur amour de jeunesse.

Le ton devient de plus en plus cru et violent. Yhwh abandonnera ses épouses Israël et Juda à leurs amants (assyriens et babyloniens). Ceux-ci abuseront d’elles, et une fois rassasiés de leurs charmes, les exposeront nues à la honte publique. On constate que les relations d’amour entre Dieu et son/ses épouses ne sont pas de l’ordre d’un long fleuve tranquille. L’identité de la dite épouse a d’ailleurs changé au fil des siècles : d’une femme/mère, elle passe au pays/terre, puis au peuple (Israël et/ou Juda) ou à des cités (Samarie, Jérusalem ? Sion). Ainsi les prophètes avant l’exil n’ont pas craint d’annoncer un Dieu qui est tombé amoureux, qui s’est marié, a eu des enfants, a été trompé, a divorcé puis s’est remarié…Malgré les aléas de son couple, Yhwh est resté lui fidèle à son premier amour… Il s’ensuit que la constance de l’amour divin inscrit dans l’alliance, ainsi que l’amour passionnel de Yhwh, ouvrent vers une troisième dimension : L’amour maternel.

Tablette d’ivoire représentant le couple royal d’Ougarit, (1400-1300 av. J.C.)

L’amour maternel de Dieu

L’idée d’une paternité divine est relativement tardive et rare dans les textes bibliques. C’est surtout dans des passages  rédigés après l’exil, que la figure du père comme tête de la famille, remplace l’absence du roi ou de tout ordre hiérarchique. Dieu le Père, a ainsi l’obligation de racheter ses enfants prisonniers, esclaves ou exilés…

Le dieu-père a émergé avec le concept du dieu-créateur. Il reste néanmoins des traces anciennes d’autres conceptions bizarres telles que Deutéronome 36, 18, où il est question du « rocher (Yhwh ?) qui a engendré et mis au monde… » Il s’ensuit que si un Dieu-père est davantage un créateur, protecteur et sauveur, un dieu-mère donne naissance, nourrit et éduque ses enfants.

Nous ne sommes pas ici uniquement dans le symbolique car une telle fonction « maternelle » est atypique pour un dieu masculin comme Yhwh et pourtant…

Yhwh, une mère pour Israël ?

C’est à nouveau Osée 11 qui brosse, le premier, le portrait d’un Yhwh, véritable mère nourricière : «Quand Israël était jeune, je l’ai aimé, et d’Egypte je l’ai appelé mon fils… C’est pourtant moi qui avait appris à marcher à Ephraïm, les prenant sur mes bras…Je prenais soin d’eux…J’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson contre leur joue et je leurs tendais de quoi se nourrir… »

Yhwh donne le sein à Israël, le cajole avec tendresse, l’assiste dans ses premiers pas… Il accomplit les tâches habituelles réservées à une déesse-mère. D’autres passages vont dans le même sens. Ils affirment que Yhwh est le maître de la vie. Il ouvre la matrice de la femme pour permettre le passage du nouveau-né. Yhwh est une sage-femme, voire une femme enceinte sur le point d’accoucher (Psaume 22, 9-10, 71, 17, Esaïe 46,3-4, 17, 10 ; Nombres 11, 12).

L’amour maternel de Yhwh pour ses enfants est évoqué à travers le terme hébreu « Rehem ». Il évoque autant le sein maternel que les organes génitaux féminins. En Esaïe 66, 12-13, Yhwh se présente comme une mère consolatrice prodiguant des soins attentionnés à ses enfants : « Vous serez allaités, portés sur les hanches et cajolés sur les genoux… ». Ces gestes sont les traits typiques et les postures d’une déesse-mère que l’on représente dans l’iconographie du Proche-Orient ancien. L’Ancien Testament n’hésite pas à « féminiser » Yhwh, un dieu-mâle, qui a fort à faire face à la concurrence des déesses. Le message prophétique d’un Yhwh agissant comme une mère modèle, aimant et nourrissant ses enfants, n’est-il pas le meilleur moyen de supplanter les déesses-mère sur leur propre terrain, voire de les assimiler en absorbant jusqu’à leur existence ?

Ainsi, dans le contexte du Proche-Orient ancien, il semble imprudent de déclarer que Yhwh est asexué, ou au-delà de telles distinctions de genre ou de sexes. Au contraire, maintenir une telle position, c’est aller à l’encontre de la réalité concrète d’une féminité et d’une vocation maternelle de Yhwh.

 

Autel de Sichem, 15ème s. av. J.C.

Bronze de Byblos, 15ème s. av. J.C.

Bronze d’Égypte, 600-400 av. J.C.

L’amour, toujours l’amour…

Enraciné dans la fidélité, l’exclusivité et la loyauté, matérialisée dans le cadre de l’alliance, l’amour de Dieu peut être passionnel et destructeur comme les couples humains heureux qui ont des histoires. En même temps, cet amour a un fort côté maternel, voire maternant… Dieu est bien vivant, faisant l’expérience des sentiments humains et qui a vécu dans son monde et à son époque. Dieu assume déjà dans l’Ancien Testament une forme humaine.

Ainsi Dieu n’est certes pas amour, mais il est assurément un Dieu qui aime…

Crédit : Frédéric Gangloff (UEPAL)