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J’ai des bibles lourdes pour les musclés, des bibles à bon marché pour les pauvres,  des bibles à tranche dorée pour les chicos, des bibles illustrées pour les chicas, des bibles à gros caractères pour les bigleux, des bibles en BD pour les illettrés, des bibles en braille pour les aveugles, des bibles en bleu pour les amoureux, des bibles en russe pour les polyglottes…

Matériel : une brouette, des bibles, table pour vendeur
Personnages: 1 Vendeur et 1 badaud

Le vendeur arrive par la porte avec sa brouette remplie de bibles, et se dirige vers la table, où il commence à en disposer, comme sur un étal.
Vendeur (avec emphase) : Approchez mesdames et messieurs, approchez, venez voir des belles bibles, pour tous les goûts et toutes les couleurs !
J’ai des bibles lourdes pour les musclés,
Des bibles à bon marché pour les pauvres,
Des bibles à tranche dorée pour les chicos,
Des bibles illustrées pour les chicas,
Des bibles à gros caractères pour les bigleux,
Des bibles en BD pour les illettrés,
Des bibles en braille pour les aveugles,
Des bibles en bleu pour les amoureux,
Des bibles en russe pour les polyglottes,
Des bibles arc-en-ciel pour les gais,
Des bibles en papier recyclé pour les écolos,
Des bibles à customiser pour les ados,
Des bibles saintes pour les sacrés !
Approchez, approchez, qui que vous soyez, j’ai la bible de vos rêves ! Une fois ouverte, vous ne pourrez plus la lâcher ! Nuits blanches garanties ! Vous allez frissonner, trembler, pleurer, vous émouvoir, sourire et rire, oublier de nourrir vos enfants, de sortir le chien, de regarder TF1, d’arroser vos plantes vertes !
 (Avisant le badaud qui l’écoute, l’air dubitatif)
Ah ah, mon bon monsieur, je vois bien votre air intéressé, votre œil pétillant, votre paupière frémissante de plaisir anticipé ! Venez donc, nous allons trouver ensemble la perle qui fera de vous une huître sans égale valeur !
Badaud : Non mais vous allez pas bien ?! Moi, acheter une bible ?! Non mais sérieux, vous m’avez bien regardé ? Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ?! C’est pour les réacs, votre truc, pour les intégristes, pour les crétins de tous poils, voyons ! Ma femme me scalpe si je ramène ça à la maison, pour sûr ! Déjà que j’oublie d’arroser les plantes vertes et de sortir le chien, alors si en plus on arrête de regarder TF1, elle retourne chez sa mère !!
Vendeur : Oh là, mon bon monsieur, permettez-moi de vous arrêter tout de suite, et pardonnez-moi si je vous parais légèrement grossier en osant affirmer que vous faites une fâcheuse erreur !
Badaud : Moi, erreur ?! Vous m’avez bien regardé ?
Vendeur : Eh bien oui, mon bon monsieur, car figurez-vous que ce livre est le plus grand best-seller au monde !
Badaud : Oui, ben évidemment, si ce truc est vendu depuis Mathusalem ! C’est un truc pour les vieux !
Vendeur : Ah tiens, parlons-en de Mathusalem…
Badaud : Quoi, Mathusalem ?
Vendeur : Ben oui, c’est qui, ça sort d’où ?
Badaud : J’en sais fichtre rien, moi, c’est juste une expression…
Vendeur : Eh bien non, mon bon monsieur. Mathusalem, ça vient de ceci, justement… Vous le saviez ?
Badaud : Ah ben non…
Vendeur : Eh oui, dans l’ancien testament… Mais reprenons : de 1. L’imprimerie n’a été inventée qu’au XV sc, déjà, hein, on est d’accord ? de 2. C’est seulement là aussi que des gens ont commencé, Luther le premier, à traduite les textes en langue vernaculaire. De 3. (interrompu)
Badaud : En langue quoi ? Oh là, je parle que français, moi !
Vendeur : Justement, mon bon monsieur, justement ! La langue vernaculaire, c’est la langue dans son pays, la langue maternelle.
Badaud : Ah d’accord, bon, c’est plutôt sympa de leur part…
Vendeur : Eh oui, car auparavant, personne ne pouvait lire et comprendre la bible sinon les religieux érudits ; donc ils l’ont traduite pour que les gens puisse lire, et se faire une opinion, réfléchir par eux-mêmes !
Badaud : Ah, parce qu’ils savaient lire, à l’époque ?!
Vendeur : Eh non, justement, donc, de 1. Ils ont traduits. De 2. Ils ont fait en sorte que les gens apprennent à lire… dans la bible !
Badaud : Ah, quand même, ah oui… Sympa, pour sûr…
Vendeur : N’est-ce pas ?! Ils ont fait en sorte que chacun ait le droit d’avoir ce livre à la maison, un objet familier, intime. Et comme je le disais, figurez-vous qu’à l’heure actuelle encore, il s’en vend chaque année près de 50 millions d’exemplaires dans le monde, en 2454 langues…
Badaud : Vous rigolez, là ?! Attendez, vous croyez qu’il y a des gens, là, qui ont une bible à la maison ? Demandez-leur, pour voir ?
Vendeur : à votre aise, mon cher monsieur, à votre aise… Aux gens dans la salle : s’il vous plaît, auriez-vous l’obligeance de lever la main, ceux qui ont une bible à la maison ?
Badaud, après avoir regardé le résultat du test : Ah ouais, quand même… Ouais, enfin, vous savez, y’a aussi des gens qui achètent des livres au mètre pour remplir leurs étagères, mais y’a jamais un bouquin qui en sort ! Sûr qu’elle prend la poussière, leur bible, qu’ils l’ouvrent jamais !
Vendeur : Très bien, très bien, mon bon monsieur… Essayons donc encore une fois… Auriez-vous l’obligeance de lever la main, ceux à qui il arrive d’ouvrir leur bible ?
Badaud, après avoir regardé le résultat du test : Non, mais enfin, qu’est-ce qu’ils trouvent là-dedans de plus que sur TF1, ou l’envie de regarder pendant 3h pousser une plante verte ?
Vendeur : Eh bien justement, mon bon monsieur, c’est que vous trouvez tout, dans tous les genres… Car voyez-vous, ce n’est pas juste un objet, c’est une parole qui est vivante…
Badaud : Hein ?!

Vendeur : Absolument ! C’est un livre qui évolue avec vous, au fil des années, ce n’est pas un roman que vous lisez une fois dans votre vie, non ! Ce livre là, vous y revenez, vous y pensez, il vous accompagne, c’est comme une nourriture…
Badaud : Ouh là, attention, hein, allez pas trop loin, quand même, c’est la crise, y’a des nourritures plus importantes ! Vous voulez que des gens se privent pour acheter votre bouquin ? Flûte, on a besoin aussi de temps en temps d’un bon steack saignant sauce poivre et d’une bonne bouteille de vin !
Vendeur : « L’homme ne vivra pas de pain seulement »…Allez, mon bon Georges, bonne journée et, vous allez voir, bonne vie à vous…Badaud : Quoi ? Ben si !
Vendeur : Ben non… Il vivra certes de pain, mais aussi d’amour et d’amitié, de pensées et de réflexions, de couleurs et de joies, de rencontres et d’amour…
Badaud : Vous l’avez dit deux fois, amour !
Vendeur : Je sais…
Badaud : Oh, vous êtes pénible, à la fin… Ok, je dois attendre votre réponse, j’imagine… Et arrêtez de m’appeler « mon bon monsieur », ça commence à m’agacer sérieusement, depuis le temps que nous causons ensemble. Bon, appelez-moi Georges, c’est comme ça que je m’appelle.
Vendeur : Très bien, mon cher Georges ; enchanté, d’ailleurs… Oui donc, l’amour… Eh oui, ce livre parle d’amour, l’amour humain, l’amour divin… De l’amour divin qui devient humain, par amour…
Badaud : Oh, et puis flûte, j’en ai marre ! Filez-moi donc un de vos bouquins, que je puisse voir par moi-même…
Vendeur : Ah, très bien, mon bon Georges… Vous la voulez comment, cette bible ? Bleu, arc-en-ciel, en gros ou moyens caractères, en mandarin, peut-être ?
Badaud : stop ! Filez-moi un truc en français, avec un langage à peu près clair, pas comme vous qui parlez en langage de Canaan !
Vendeur : Ah, justement, mon cher Georges, parlons de Canaan ! (après avoir regardé Georges) Euh, non, n’en parlons pas, ce n’est pas grave…
Bon, alors (il cherche dans ses bibles), ah, celle-ci vous ira comme un gant, mon cher Georges… Belle, pleine, vivante, regardez-moi ça, et d’un prix qui vous laissera, promis, de quoi vous acheter encore un bon steak saignant sauce poivre et une bonne bouteille de vin… Parce que oui, ce livre vous apprend que l’homme ne vit pas seulement de pain, et que l’homme ne vit pas seulement de bible !

Badaud : Bon, merci… Allez, on se sert la paluche. Vous vous appelez comment, au fait ?
Vendeur : Ah ah, mon cher Georges, mon nom est Samuel… ça aussi, ça vient de là… Et ça veut dire, je vous le donne en mille : « celui qui écoute Dieu », vous vous rendez compte ? Et voilà que je vends des bibles, c’est fort, non ?!
Reprend sa harangue à la foule : Achetez mes bibles, messieurs-dames, regardez comme elles sont belles, mes bibles ! Approchez, approchez !

Crédit : Point KT