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ImageLa mise en scène de l’histoire du  » père Martin »  est prévue pour trois acteurs dans la scène 1, deux acteurs plus une vois « off » dans la scène 2, un personnage supplémentaire dans la scène 3 (le balayeur),et  une femme et son enfant dans la scène 4.  Adaptation d’un conte de Ruben Saillens.

SCÈNE 1 

Narrateur: L’histoire que nous allons vous raconter est celle du père Martin. Elle se passe en décembre 1881. Le père Martin n’est qu’un pauvre cordonnier, il habite dans une pièce au rez-de-chaussée d’un immeuble qui fait l’angle de la place de Lenche et de la rue des Martégales, au centre du vieux quartier de Marseille. Une seule pièce qui lui sert d’atelier, de salon, de magasin, de cuisine et de chambre à coucher. C’est là qu’il vit ni trop riche ni trop pauvre. Assis sur son tabouret, dans son atelier bien chauffé il répare les chaussures de tout le voisinage. Dehors la bise souffle et ce vent venant du Nord glace les quelques passants.

Arthur : Salut René, fait bien froid aujourd’hui, j’me d’mande s’il va pas neiger.

René : Ben quoi c’est normal, on est en décembre après tout.

Arthur : Ben oui.

René : Au fait, t’as pas remarqué que le vieux Martin ne vient plus au café des Argonautes.

Arthur : Ouais, c’est bien vrai ça. J’crois que c’est depuis qu’il est allé à ces soirées à l’église, tu sais chez le pasteur.

René : C’est vrai ce que tu dis là, il va à l’église, j’aurais pas cru ça de lui. Enfin, j’trouve qu’il va pas trop mal, il rigole un peu plus qu’avant.

Arthur : Tu sais, il n’a eu guère de chance le pauvre vieux, sa femme est morte il y a plus de vingt ans, son fils, parti comme matelot à bord du brick Le Phocéen, n’a plus reparu depuis dix ans et puis sa fille, il n’en parle jamais.

René : Ouais, il est bien seul.

Arthur : Enfin ! Le bonjour à Germaine !

 SCÈNE 2 


Martin
: Il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie… Point de place… Pour lui, (il regarde sa chambre) il y aurait eu de la place pour lui ici. J’aimerais bien qu’il vienne me tenir compagnie. Si ce soir le sauveur devait venir, croyez-vous qu’il choisirait ma maisonnette pour y entrer… Comme je le servirais, comme je l’adorerais! Mais au fait, pourquoi ne se montre-t-il plus aujourd’hui ? Enfin… (il se met à lire) « Des mages de l’orient arrivèrent pour lui rendre hommage » tiens, tiens des mages ? « trouvant l’enfant ils se prosternèrent et lui offrirent des dons, de l’or, de l’encens et de la myrrhe. » Que pourrais-je lui donner ? (il se gratte la tête, se promène dans son atelier). Oui je lui donnerais ces deux petits souliers… Mais je radote… Comme si mon sauveur avait besoin de ma petite maison et de mes souliers. (Martin s’assit et s’endormit. Silence) Narrateur : La journée passa, le père Martin travaillait assidûment, il réparait galoches et chaussures avec beaucoup de soin. Le soir venu, le père Martin s’assit sur son lit et ouvrit une vieille Bible qu’il avait jadis reçue de ses parents.

La voix : Martin

Martin : Qui va là ? (en sursaut, mais il ne vit personne).

La voix : Martin ! Tu as désiré me voir, eh bien regarde dans la rue demain, du matin jusqu’au soir, tu ne me verras passer plusieurs fois. Efforce toi de me voir, car je ne me ferai pas connaître à toi.

Martin : (en se frottant les yeux) C’est lui ! II a promis de passer ! Alors je l’attendrai. Mais je ne l’ai jamais vu, juste des portraits à l’église, bah, je vais bien pouvoir le reconnaître. (LA NUIT – LE MATIN – Martin se lève et s’installe derrière sa fenêtre).

 SCÈNE 3 

 Martin : Le brave homme ; il a froid et c’est une fête aujourd’hui… mais non pour lui. Si je lui offrais une tasse de café ! – Entrez, venez vous réchauffer.

Narrateur : Tôt le matin, il est à la fenêtre pour guetter les premiers passants, le ciel s’éclaira et le père Martin ne tarda pas à voir paraître sur la place le balayeur de rues ; il ne lui accorda qu’un regard distrait : il avait en vérité, bien autre chose à faire qu’à regarder un balayeur de rues ! Mais, comme il faisait très froid dehors, le père Martin se dit :

Balayeur : C’est pas de refus, merci… Quel temps de chien ! On se croirait en Russie.

Martin : Voulez-vous accepter une tasse de café ?

Balayeur : Ah ! Par exemple, voilà un brave homme ! Avec plaisir, pardi. Vaut mieux tard que jamais pour faire son petit réveillon. (Le cordonnier servit son hôte à la hâte, puis s’empressa de retourner vers sa fenêtre et de sonder la rue pour voir si personne n’était passé).

Balayeur : Qu’est-ce que vous regardez dehors ?

Martin : J’attends mon maître.

Balayeur : Votre maître ? Votre patron vient vous voir un jour de fête ?

Martin : C’est d’un autre maître que je parle.

Balayeur : Ah !

Martin : Un maître qui peut venir à toute heure et qui m’a promis de venir aujourd’hui. Vous savez son nom ? …  C’est Jésus.

Balayeur : J’ai entendu parler de lui, mais je ne le connais pas. Où demeure-t-il ?

Narrateur : Le père Martin se mit alors, en quelques mots à raconter au balayeur de rues l’histoire qu’il avait lue la veille, en y ajoutant quelques détails. Il se tournait vers la fenêtre tout en parlant.

Balayeur : Alors c’est lui que vous attendez ! A mon avis vous ne le verrez pas comme vous le croyez. Mais c’est égal, vous me l’aurez fait voir à moi. Me prêteriez-vous votre livre ? Je vous garantis que vous n’aurez pas perdu votre temps ce matin. Au revoir.

Martin : Au revoir.

Narrateur : Le père Martin resta seul de nouveau, front collé contre la vitre.

 SCÈNE 4 

Martin : Vous n’avez pas l’air bien portante.

Narrateur : Quelques ivrognes attardés passèrent, mais le vieux cordonnier ne les regarda pas. Puis passèrent les marchandes avec leurs petites charrettes. II les connaissait trop bien pour faire attention à elles. Mais, au bout d’une heure ou deux ses yeux furent attirés par une jeune femme, misérablement vêtue et portant un enfant dans ses bras. Elle était si pâle, si décharnée, que le coeur du vieillard s’émut. Peut-être cela le fit-il penser à sa fille. II ouvrit la porte et l’appela. La pauvre femme entendit cet appel et se retourna surprise.

Femme : Je vais à l’hôpital. J’espère bien qu’on m’y recevra avec mon enfant. Mon mari est en mer et voilà trois mois que je l’attends. Il ne revient pas et cependant je n’ai plus le sou et je suis malade. Il faut que j’aille à l’hôpital.

Martin : Pauvre femme. Vous mangerez bien un morceau de pain en vous réchauffant. Au moins une tasse de lait pour le petit. Tenez, voilà justement le mien, que je n’ai pas encore touché. Chauffez-vous et laissez-moi le marmot, je sais comment ça se manipule. Quoi ! Vous ne lui avez pas mis de souliers ? (Il chercha les souliers qu’il avait regardés la veille et les mit à l’enfant. Il étouffa un soupir en se séparant de son chef-d’oeuvre).

Martin : Je n’en ai plus besoin pour personne maintenant. (Il revient à la fenêtre et regarde anxieusement la rue).

Femme : Qu’est-ce que vous regardez là ?

Martin : J’attends mon maître. Connaissez-vous le Seigneur Jésus ?

Femme : Certainement. il n’y a pas si longtemps que j’ai appris mon catéchisme.

Martin : C’est lui que j’attends.

Femme : Et vous croyez qu’il va passer par là ?

Martin : Il me l’a dit.

Femme : Pas possible ! Oh que j’aimerais rester avec vous pour le voir moi aussi… mais il faut que je m’en aille pour l’hôpital.

Martin : Tenez, prenez ce petit livre (il lui tend un évangile), lisez cela attentivement, et ce sera presque comme si vous le voyiez.

Femme : Merci beaucoup. (Il reprit place près de la fenêtre)

 SCÈNE 5

Martin : C’était un rêve. Pourtant je l’avais bien espéré

.Narrateur : Les heures passèrent, mais parmi les passants, le père Martin ne vit pas le maître : les jeunes gens, les vieillards, les ouvriers, les ménagères, les grandes dames, tout ce monde passa devant lui, bien des mendiants supplièrent le brave homme, son bon regard semblait leur promettre quelque chose : ils ne furent point déçus… (pause) Cependant le maître ne paraissait pas. Ses yeux étaient fatigués, son coeur commençait à défaillir (pause). Doucement vint la nuit, accompagnée de brouillard. II devenait désormais inutile de continuer à regarder par la fenêtre. Tristement il prépara son souper.

Narrateur : II ouvrit son livre et voulut se mettre à lire, mais sa tristesse l’en empêcha.

Martin : Il n’est pas venu ! Il n’est pas venu ! Il n’est pas venu ! (Grande lumière et présence de toutes les personnes).

Chacun : Ne m’as-tu pas vu ?

Martin : Mais qui êtes-vous donc ?

Enfant : Mais lisez père Martin. (En pointant sur le livre ouvert dans les mains du père Martin).

La voix : J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger… J’ai eu soif et vous m’avez donné à boire… J’étais étranger et vous m’avez accueilli… Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits, vous les avez faites à moi-même.

Source: PointKT automne 1995  n° 11 – Adaptation d’un conte de Ruben Saillens