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« Le tentateur aux Rameaux » est une narration,  à partir de Jean 12, 12-19 dans laquelle le pasteur Christian Kempf intègre le tentateur, pour faire ressortir la force et la mission de Jésus.

La nouvelle s’était propagée à la vitesse des voyageurs de la Palestine de l’époque : à pieds, mais à pas rapides ! Comme quoi Jésus de Nazareth, le Seigneur dont tout le monde parlait depuis des mois, pourrait passer par Bethphagé ! L’information était au conditionnel, parce qu’il était quand même peu probable qu’il fasse le crochet par le village s’il allait effectivement de Jéricho à Jérusalem, en tous cas il viendrait par-là, et si on voulait être sûr de le voir de près, on n’avait qu’à se poster dans la dernière montée vers la Ville. Ni une ni deux, dans le village, les activités cessèrent. Hommes, femmes et enfants prirent bâtons, gourdes et couvre-tête et s’en allèrent ensemble en empruntant le sentier par la montagne pour couper court en direction de Jérusalem. Quelques personnes âgées et un jeune paralysé des deux jambes, couché sur un grabat, étaient restés pour garder le village. Et aussi un ânon, attaché à un anneau à l’extérieur d’une porte.

Un grand silence règne maintenant sur le village, puisque même le forgeron, pourtant sourd des deux oreilles, a suivi le mouvement vers la Ville. Au bout d’un moment un homme vêtu d’une cape sombre et un long bâton à la main apparaît au coin de la rue et s’arrête près de l’ânon, lui tapote la croupe et ricane : « Hé ! Hé ! » L’ânon n’aime pas ça du tout, il secoue la tête et se met à ruer de ses pattes arrière. « Ho ! Du calme ! » fait l’homme en reculant d’un pas. Et voilà qu’arrivent deux autres individus, essoufflés d’avoir marché si vite dans la montée. L’un d’eux fait : « Regarde ! Un ânon ! Exactement comme il l’a dit ! ». Les deux viennent vers l’animal et commencent à le détacher.

L’homme à la cape intervient : « Dites donc ! Qui vous a autorisés à détacher cet âne ? » Le licol à la main, l’un des nouveaux arrivés répond : « Le Seigneur nous a dit de venir chercher cet ânon, il le fera ramener dès qu’il n’en a plus besoin. » L’homme lui enlève le licol de la main : « Ah ! Si c’est pour le Seigneur, alors vous vous trompez d’âne. Celui que vous devez ramener se trouve de l’autre côté du village. Vous prenez la première ruelle à droite, puis la deuxième à gauche et ensuite c’est tout droit, vous ne pouvez pas vous tromper. » Étonnés, mais obéissants, les deux hommes s’en vont par la ruelle. « Hé ! Hé ! » fait l’homme à la cape et, tirant sur le licol, il part dans la direction d’où sont venus les deux hommes. L’ânon tente bien de résister, mais l’homme est fort et ne se gêne pas pour frapper l’animal avec son long bâton.

Le chemin descend jusqu’à la route qui mène de Jéricho à Jérusalem. Là, à l’embranchement, un groupe d’hommes et de femmes est à l’arrêt. Plusieurs dizaines de personnes, visiblement des voyageurs, qui attendent. L’homme à la cape se dirige vers eux en tirant l’ânon par le licol. Sans hésiter il va vers un homme au milieu du groupe : « Je te salue, Seigneur Jésus. Voici l’ânon que tu as demandé. » Jésus – car c’est bien lui – regarde l’homme avec un air de doute : « L’ânon ? Mais alors, où sont les deux amis auxquels j’ai demandé d’aller le chercher ? » L’homme à la cape tend le bras vers le chemin par lequel il est venu : « Oh ! ils arrivent, ils arrivent ! Un homme du village les a invités à entrer un instant chez lui, alors ils m’ont demandé de te ramener ton ânon pour que tu n’aies pas à attendre plus longtemps. Essaye-le ! » Quelqu’un étale une tunique sur le dos de l’animal et Jésus s’y assied. On aurait pu craindre que la petite bête ne s’affaissât sous le poids, mais non, elle tient bon. Comme si la capacité de Jésus à porter les fardeaux des autres faisait que lui, par contre, n’était pas du tout lourd à porter, mais on n’en sait rien, ce n’est peut-être qu’une idée de narrateur, après tout.

Assis sur l’ânon, Jésus regarde autour de lui. « Allons-y ! » dit-il d’un air décidé en montrant la direction de Jérusalem. L’homme à la cape, qui tient toujours le licol, lève le bras dans l’autre direction : « Seigneur ! Ne vaudrait-il pas mieux faire demi-tour ? La route vers Jérusalem n’est pas sûre, les serviteurs du Temple ou les soldats du gouverneur Pilate nous attendent peut-être au creux du vallon pour nous attaquer ! » Jésus le regarde un instant, puis il lui dit : « Le Fils de l’homme doit être arrêté, puis livré aux Romains. Ceux-là me tueront et trois jours après je ressusciterai. Mais tout ça n’est pas encore pour aujourd’hui. Avançons. » Et tout le groupe se met en route.

Au bout d’un moment, l’homme à la cape se tourne à nouveau vers Jésus : « Seigneur, toi en tant que Fils de Dieu, tu pourrais t’économiser tout ça. Tu pourrais commander à des légions d’anges de venir nous transporter tous ensemble, et d’un seul coup, dans la cour du Temple, ils chasseraient les prêtres et leurs serviteurs et toi tu pourrais prendre place dans le Saint des Saints devant tout le peuple, sans avoir à passer par toutes ces épreuves ! » Jésus le regarde sévèrement : « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. Toi, contente-toi de tenir ferme ce licol. »

Plus tard, alors que le soleil tend à pencher sur l’horizon, le groupe débouche du vallon qu’il suivait jusque-là. La route commence à monter et ses boucles d’étirent sur une pente en haut de laquelle se profilent les murs de Jérusalem. Tout le long, des deux côtés, se sont amassés des centaines, peut-être des milliers de gens qui, en voyant le groupe avec Jésus assis sur l’ânon, se mettent de proche en proche à crier pour le saluer : « Le Seigneur Jésus ! Le Seigneur Jésus ! » Et c’est dans cette liesse populaire, cet accueil dans la joie de tout un peuple, que le cortège progresse maintenant.

Voilà qu’arrivent par l’arrière les deux hommes qui avaient été chargés de trouver l’ânon. Ils courent, ils n’en peuvent plus, ils supplient qu’on les laisse passer, ils parviennent jusqu’à Jésus et s’arrêtent près de lui en cherchant leur respiration : « Maître ! Houf ! Houf ! Maître ! Nous n’avons trouvé aucun âne dans le village ! Pardonne-nous ! » L’homme à la cape sombre les interrompt alors : « Seigneur ! Écoute plutôt comme tous ces gens t’acclament ! ‘Hosanna, béni soit celui qui vient !’ disent-ils. Et d’autres reprennent en chœur : ‘Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient. Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père !’ Et de l’autre côté de la route ils chantent : ‘Hosanna au plus haut des cieux !’ Je t’assure, si maintenant tu t’arrêtes, tu grimpes sur ce rocher et tu leur fais un beau discours plein d’autorité et de promesses, ils te porteront sur leurs épaules et ils feront de toi leur roi et rien ni personne ne pourra te résister, tu seras leur Dieu pour toujours ! »

Jésus se redresse sur sa monture : « Va-t’en d’ici, Satan ! Dans le désert déjà, puis sur le mur du Temple et enfin sur la haute montagne je t’ai dit de ne plus m’importuner. Seule la parole de Dieu fait vivre, de ta bouche à toi ne sortent que mensonges et mort. En trois jours je vais réduire à néant toute ta puissance et j’instaurerai un royaume de paix et de vie éternelle où tu n’auras plus de place. Va-t’en ! » Et pfft ! l’homme à la cape disparait. Autour de Jésus, tous se frottent les yeux. Ont-ils vraiment vu et entendu quelque chose, ou bien ont-ils rêvé ? Les acclamations de la foule, par contre, n’ont pas cessé et se sont même amplifiées. Des gens ont coupé des branches des palmiers des alentours et les balancent au-dessus de leurs têtes en l’honneur de leur héros. D’autres prennent leurs tuniques et les étalent sur la route pour que l’ânon avec son cavalier puisse marcher en douceur, un peu comme un roi entrant triomphalement dans sa Ville.

Et le cortège se remet en marche. De part et d’autre de Jésus se tiennent les deux hommes qu’il avait chargés de trouver l’ânon. Il dit à l’un : « J’ai soif. Donne-moi à boire de ta gourde, je te prie. » Et à l’autre : « Va donc, je te prie, tenir le licol de l’ânon et conduis-nous vers la Ville. » Tout joyeux de voir que Jésus ne leur en veut pas du tout, ils s’interpellent l’un l’autre : « Tu vois ? Je te le disais, c’est comme il est écrit chez Zacharie : ‘Ne crains pas, fille de Sion, voici ton roi qui vient !’ Et l’autre continue :  Oui, il est monté sur le petit d’une ânesse ! » Le premier reprend : « Ceci dit, il ne faut pas se bercer d’illusions. La plupart de deux qui sont là ont vu comment Jésus a appelé Lazare hors du tombeau et c’est à ça qu’ils rendent hommage, c’est tout. »

En arrivant à la grande porte Jésus remarque plusieurs hommes aux bras croisés et à la mine sévère, ils sont à moitié cachés dans un recoin et ne participent en rien à la fête. Il a déjà rencontré ce genre de personnages quand il avait à peine douze ans et qu’il était venu à Jérusalem avec ses parents, et il reconnaît là des prêtres du Temple. Ces tristes sires seraient-ils en train de ruminer quelque plan machiavélique ? En tous cas, l’un d’eux est en train de murmurer : « Vous le voyez, vous n’arriverez à rien : voilà que le monde se met à sa suite ! »

Alors Jésus lève les yeux au ciel et dit, assez fort pour que les plus proches l’entendent : « Elle est venue, l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié ! »

Christian Kempf