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Il n’est pas toujours facile de situer l’origine d’un psaume. Le Psaume 137 est très sûrement l’un des plus récent du recueil, il évoque la situation des exilés judéens à Babylone après la chute dramatique de Jérusalem en 587 av. JC . C’est donc aussi l’un des rares paumes dont la date d’origine soit pratiquement certaine, car il parle clairement de la situation des exilés à Babylone : temple détruit, murailles rasées, famille royale décimée, déportation des classes dominantes, et sac de la ville…et il en parle au passé. Il s’agit donc d’un psaume qui date d’après 537, en un temps où la possibilité du retour n’a pas estompé la douleur de la destruction du temple et de la déportation.

Au bord des fleuves : il s’agit des canaux de la basse Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate. Ces fleuves sont assez caractéristiques du pays de l’Exil pour des Israélites qui ne connaissent que la montagne de Judée et le petit cours d’eau qu’est le Jourdain.
Il est possible que les exilés, qui n’avaient pas de lieu de culte, se réunissaient au bord de l’eau pour des assemblées de prières.

Nous étions assis : être assis est une pose du rituel de lamentation. Il comprend aussi le fait de s’habiller de sacs et de se mettre de la poussière sur la tête (voir Lamentations 2/10-11). Il est possible que ceux qui priaient ainsi se tournaient dans la direction de Jérusalem (I Rois 8,48).

En pensant à : il ne s’agit pas d’un simple souvenir douloureux, mais bien d’un acte de commémoration rituelle. Les versets 1-2 nous présentent une communauté d’exiles réunis pour une lamentation rituelle sur la destruction de Jérusalem.

Sion: c’est le nom cananéen de la citadelle dont David s’est emparé avant d’en faire sa capitale (II Samuel 5/7). Ce nom désigne la colline du Temple, lieu de la présence de Dieu au milieu de son peuple (Psaumes 2/7 ; 14/7 ; 65/2 ; Amos 1/2). Penser à Sion, ce n’est pas se souvenir du pays qu’il a fallu quitter, mais ressentir la distance qui sépare les exilés de la présence de Dieu.

Nous avions pendu nos cithares : la cithare est un instrument à cordes dont le nom est associé à la joie et à la louange du Dieu d’Israël (Psaumes 33/ 25 ; 43/4 ; 57/9 ; 71/22 ; 81/3 ; 92/4 ; 98/5 ; 108/3 ; 147/7 ; 149,3 ; 150/3).
Que les cithares restent pendues aux saules du voisinage annonce déjà la suite du Psaume : les exilés ne sont pas en mesure de louer Dieu. Ce trait correspond également à l’idée que les choses participent à la plainte (voir Lamentations 1/4).

Nos bourreaux : le mot hébreu employé ici est unique dans l’Ancien Testament. Sa racine fait penser à des gens qui imposent de mauvais traitements. Mais le parallèle avec « conquérant » suggère aussi qu’il s’agit des gardiens qui retiennent les exilés au loin.

Chant de Sion : les chants de Sion chantent la gloire que Dieu fait à Sion par sa présence. On en a des exemples avec les Psaumes 76, 84, 87, 122. Les vainqueurs demandent aux exilés de chanter les chants de triomphe de Sion, alors que la ville est anéantie. Il y a la plus que de l’ironie ou du mépris. ll s’agit d’obliger les exilés à mesurer la distance entre leurs chants liturgiques passés et la réalité présente. On retrouve ici un motif des psaumes de lamentations : la raillerie qui met en cause la foi elle-même : où est ton Dieu ? (voir, par exemple, les Psaumes 22/9 ; 79/10 ; 115/2). 

Un chant du Seigneur en terre étrangère : les chants du Seigneur sont les chants en l’honneur du Dieu d’Israël désigné par son nom propre.

YHWH – La vraie prononciation du nom de Dieu nous est inconnue parce que depuis des siècles le nom divin n’est plus prononcé par les juifs, en raison de sa sainteté.
Certaines éditions de la Bible rendent ce nom par « Éternel » qui n’est qu’une traduction très approximative. Par respect pour les juifs qui ne prononcent pas ce nom divin, on en vient de plus en plus à substituer le titre « Seigneur » au nom propre de Dieu.

Les chants de Sion sont des chants à la louange du Seigneur. Il est impossible de louer Dieu en terre étrangère, car cette terre est impure (Osée 9,3-4 ; Ézéchiel 4,13). Le culte du Seigneur y est impossible. Le refus de chanter opposé aux vainqueurs est d’ordre rituel, non de l’ordre des sentiments de tristesse.
Les exilés étaient en quelque sorte pris au piège : aux vainqueurs méprisants, ils se devaient de répondre en proclamant leur foi. Mais les exigences rituelles de leur foi rendaient une véritable réponse impossible.

Au bord des fleuves…

Si je t’oublie, Jérusalem : un des membres de la communauté qui se lamente intervient en « soliste ». Il prononce une malédiction envers lui-même, s’il devait oublier Jérusalem. En fait, cette malédiction est bien un chant de Sion, une proclamation de fidélité envers le lieu de la présence de Dieu et de fidélité à Dieu. Jérusalem est la joie la plus haute, à cause de la présence de Dieu. Et aucun exil n’y doit rien changer.

Que ma droite oublie… : Telle qu’elle, la phrase n’a pas beaucoup de sens, à moins de lui imaginer une suite. Une très légère correction du texte hébreu permet de traduire « que ma droite se dessèche ». La malédiction est alors très forte, car la droite, c’est la force d’un homme. Et le soliste du Psaume accepte que sa force se dessèche et se ruine, s’il oublie Jérusalem.

Que ma langue colle à mon palais : bien sûr, cela signifie que celui qui parle deviendrait muet. Mais à la suite de la main, c’est la bouche qui sèche, allusion à la soif et à la fièvre de la maladie (voir Psaume 22,15-16).

Pense aux fils d’Edom : Edom est un peuple sémite qui occupait le sud-est de la Mer Morte. Les traditions bibliques se souviennent aussi bien de la proximité que des rivalités entre Edom et Israël (Genèse 27 ; 33 ; 36). Au moment de la prise de Jérusalem, les Édomites ont pris le parti de Babylone et ont probablement participé à la curée. Plusieurs textes exiliques font allusion à cette attitude de faux-frères pour laquelle Israël demande vengeance (Lamentations4,21 ; Abdias 8-15 ; Ezéchiel 25/12-13 ; 35/5-6).

Fille de Babylone : Désigne la population de la ville, comme ailleurs « fille de Jérusalem ».

Heureux qui… : le cri de vengeance contre Babylone s’exprime au travers d’un vœu de bonheur pour le vengeur « qu’il soit heureux, celui qui fera subir à Babylone ce que Babylone a imposé à Jérusalem ». L’ironie du psalmiste répond à celle des gardiens au verset 3.

Pour les broyer sur le roc : l’image est d’une brutalité totale. Mais c’est aussi l’écho sans fard des pratiques de la guerre (Osée 10/14 ; 14/1 ; Nahoum 3/10 ; Esaïe 13/16 ; II Rois 8/12 ; Luc 19/43). Ces pratiques expriment le désir d’anéantissement total du peuple vaincu.
Tout le psaume est dominé par les regrets et la plainte. À aucun moment ne s’exprime l’ombre d’un sentiment de responsabilité dans l’origine de la catastrophe. Rien qu’un désespoir qui éclate en souvenirs douloureux et en désir de vengeance.
Ce désir de vengeance se traduit dans une image d’horreur violente qui correspond aux mentalités du temps, mais qui est tempérée par le fait que ceux qui réclament cette vengeance en laissent l’accomplissement aux mains de Dieu.
Cependant, la fin du psaume indique aussi que la fin de l’Exil et la possibilité du retour ne suffisent pas aux yeux de tous les Juifs. lls  restent dans l’attente de l’accomplissement d’une justice de Dieu plus complète et plus radicale.
La lamentation porte sur le souvenir de l’Exil, et précisément sur l’impossibilité de louer Dieu loin de son sanctuaire. C’est la une conséquence de la loi du Deutéronome (12,1-31) et de la réforme de Josias (II Rois 22 et 23), qui centralise tout le culte à Jérusalem.
Entreprise pour lutter contre l’idolâtrie, pour restaurer la pureté du culte d’Israël, cette centralisation laisse les exilés presque privés de culte, et leur seul espoir se cristallise sur la reconstruction du Temple et le rétablissement du culte.

Cependant, les difficultés du retour et les souvenirs amers des humiliations subies font aspirer à un rétablissement et à une réparation plus complète. Et même rentrés à Jérusalem, les Anciens continuent à se lamenter sur la ruine du Temple de Salomon.

L’Exil à Babylone (arc de Titus)

Cette fiche biblique est en lien avec l’article : Là-bas au bord des fleuves de Babylone – Espérer en Exil cliquer ici

Concernant les versets 17 à 22, on lira avec intérêt l’excellent petit ouvrage de Thomas Römer : Psaumes interdits. Du silence à la violence de Dieu,
aux éditions du Moulin (2007). Présentation du livre cliquer ici.