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illustrations_Nicole_bateau repereMATTHIEU 16/13-23 : La confession de foi de Pierre
Après les avoir entraînés à sa suite sur les chemins de Galilée, Jésus « fait le point » avec ses disciples : où en sont-ils à son égard ? Pour qui le prennent-ils ? En leur nom Pierre déclare que Jésus est le Messie, le sauveur. Il le croit fermement. Pourtant il n’a pas encore compris, encore moins admis, comment Jésus entend sauver les hommes.

Qui dites-vous que je suis ?

Après les avoir entraînés à sa suite sur les chemins de Galilée, Jésus « fait le point » avec ses disciples : où en sont-ils à son égard ? Pour qui le prennent-ils ? En leur nom Pierre déclare que Jésus est le Messie, le sauveur. Il le croit fermement. Pourtant il n’a pas encore compris, encore moins admis, comment Jésus entend sauver les hommes.

La région de Césarée de Philippe : Ville construite par Philippe, fils d’Hérode le Grand, près des sources du Jourdain. Et nommée « Césarée » en l’honneur de l’empereur romain. La région est très détachée du judaïsme, peuplée en grande majorité par des païens. Et Luc, qui évite de mentionner les passages de Jésus en terre païenne passe le nom de la ville sous silence.

au dire des hommes … : Jésus interroge ses disciples quant aux opinions qu’ils ont pu recueillir à son sujet dans leurs conversations avec les gens.

qui est le Fils de l’homme : Ce titre est celui que Jésus emploie le plus souvent pour se désigner. Ce titre a une double signification :

•  Le fils de l’homme, c’est celui qui est pleinement homme, donc Jésus dans son humanité ;

•  Mais à partir de Daniel 7, 13, le Fils de l’homme désigne aussi le Sauveur céleste qui vient, à la fin des temps, établir son règne au profit du peuple de Dieu.
Il ne faut pas choisir entre ces deux sens, mais les maintenir ensemble.

Jean le Baptiste : Jean apparaît comme le continuateur de la prédication de Jean-Baptiste. Et comme Jean a été exécuté sur ordre d’Hérode, Jésus passe pour Jean-Baptiste ressuscité sans qu’il soit possible de savoir comment cette idée est apparue.

Élie : A la suite de Deutéronome 18, 15 s’est fait jour l’attente d’un prophète qui viendrait, à la fin des temps, achever le prophétisme. Comme Élie, selon II Rois 2, 1-18 a été enlevé au ciel, c’est sur lui que s’était cristallisée cette attente. Dire de Jésus qu’il est Élie, c’était le considérer comme le grand prophète dont la venue précéderait  l’arrivée du Messie.

Jérémie : au contraire représente le prophétisme classique, aucune espérance n’est liée à sa personne. Si Jésus est « Jérémie », il est reconnu comme un des porteurs privilégiés de la parole de Dieu.

un des prophètes : Jésus pourrait être, aux yeux de ses contemporains, la réapparition de l’un quelconque des prophètes. Toutes les opinions ainsi exprimées parmi les gens font de Jésus un personnage hors du commun, lui reconnaissent une autorité qui vient de Dieu seul.
Il convient d’observer que Jésus ne commente pas ces opinions. Il n’en approuve aucune. Il constate simplement un état de l’opinion à son égard.

et vous ?

Le début de la conversation visait sans doute simplement à amener cette question-là, la question décisive, qui oblige les disciples à se situer par rapport à Jésus, et envers les avis qu’ils viennent d’énoncer. Contrairement à la première question, qui n’appelait qu’un compte-rendu, celle-ci exige un engagement personnel.
Confession de foi de Pierre

– tu es le Christ : « Christ » est la traduction grecque de l’hébreu « Messie ». Les deux mots ont simplement été transcrits en français, leur sens est le même : « oint », c’est-à-dire celui qui a reçu l’onction royale (voir I Samuel 10, 1, 16, 18, I Rois 1, 39). Fondée sur la promesse de Dieu à David en II Samuel 7, 16, et sur diverses paroles des prophètes, l’attente d’un roi comme David que Dieu enverrait pour achever l’histoire de son peuple avait grandi en Israël.

L’exil, puis les oppressions successives avaient exacerbé cette attente. Seule la venue du roi envoyé par Dieu pouvait, aux yeux de toute une partie du peuple juif, sortir ce peuple de sa misère.

Dire à Jésus, « tu es le Christ », c’est le reconnaître malgré les apparences contraires, comme ce roi qui va exaucer les espérances les plus profondes de tout un peuple.

le Fils du Dieu Vivant : Matthieu seul place ces mots dans la bouche de Pierre. Cela ne modifie pas fondamentalement le sens de la première affirmation. En effet, le Psaume 2, psaume d’intronisation du roi, fait de celui-ci aussi le « Fils » de Dieu, marquant par là le lien particulièrement étroit qui unit le descendant de David au Dieu d’Israël : le roi est celui qui accomplit la volonté de Dieu.

Quant à l’expression « Dieu vivant », elle désigne le Dieu qui se manifeste et intervient dans l’histoire. Dieu n’est pas celui qui, dans les cieux élevés, est indifférent à ce qui se passe sur la terre. Il est vivant, il se mêle de l’histoire des hommes, il la fait.
Et, pour Matthieu, il la fait au travers de Jésus, le Christ.

heureux es-tu : Jésus félicite Pierre. Il approuve donc cette réponse là. Mais Pierre n’est pas « heureux » parce qu’il serait le bon élève qui a trouvé la bonne réponse ou bien appris sa leçon. Pierre est « heureux » parce que cette réponse, qu’il n’aurait jamais pu trouver tout seul, lui a été donnée, révélée.

– Simon, fils de Jonas : En appelant Pierre par son nom d’origine, Jésus rappelle d’où Pierre est parti : c’est bien le simple pêcheur de Capharnaüm qui vient de dire que, derrière le rabbi de Nazareth qu’il a suivi, il a reconnu le Messie d’Israël. Mais, malgré cette découverte, il reste Simon, fils de Jonas.

Ce n’est pas la chair et le sang : La chair et le sang ne désignent pas le corps qui serait opposé à l’esprit ou à l’âme, mais l’être humain tout entier, dans sa fragilité et sa faiblesse d’homme, dans son infirmité lorsqu’il s’agit de reconnaître Dieu à l’œuvre.

Simon a donc bénéficié d’une révélation divine qui lui a ouvert les yeux, qui lui a permis de voir qui est Jésus. C’est tellement vrai que Pierre va bientôt montrer qu’il n’a pas vraiment compris la portée de sa découverte.

Tu es Pierre…

– Tu es Pierre : Pierre, ou Roc. De toute évidence, Jésus donne à Simon un surnom. En effet, le mot n’a jamais servi de nom propre auparavant. On peut dire que Jésus donne à Simon un nom nouveau.
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Ce n’est pas qu’un simple jeu de mots, ni une image de la personnalité de Pierre qui aurait été particulièrement solide. Les grands rois assyriens et babyloniens changeaient les noms des roitelets qu’ils mettaient à la tête des pays vaincus pour marquer qu’ils étaient leur chose, leur créature. Même si, à leur origine, il y a peut-être des formes dialectales différentes, voire des confusions de personnes différentes  par la tradition, les changements de nom d’Abram en Abraham, de Jacob en Israël (Genèse 17, 5 32, 28) ont la même signification : à un moment de leur existence, ils sont devenus des hommes qui appartenaient à Dieu, des hommes que Dieu avaient faits à son usage. Il en va sans doute ici pour Pierre.

– Je bâtirai mon Église : Pierre est, pour la construction de l’Église de Jésus, la première pierre. Parce qu’il est le premier à l’avoir confessé comme le Christ. Pour autant Pierre n’est pas le bâtisseur de l’Église C’est toujours et encore Jésus lui-même qui la construit, en ajoutant à Pierre tous ceux qui vont l’accueillir, l’accepter et le reconnaître comme leur roi.

Car l’Église, c’est l’assemblée, la congrégation, le peuple qui se rassemble autour de Jésus.

– La puissance de la mort : C’est le « séjour des morts », le lieu où sont retenus les morts, arrachés au monde des vivants. La promesse que Jésus fait ici, c’est que la mort ne pourra pas retenir ceux qui font partie de la communauté réunie de lui.

– les clefs du Royaume : Cette image ne donne pas à Pierre le pouvoir du portier qui pourrait ouvrir ou fermer la porte du royaume selon son bon gré. Mais elle lui confie l’autorité du témoin : il a le pouvoir de faire entrer dans le royaume, d’agréger au peuple de Dieu ceux auquel il va annoncer l’évangile, transmettre l’enseignement de Jésus, en étant son témoin. Et d’en tenir à l’écart ceux auprès desquels il ne sera pas témoin.

– ce que tu lieras … : Cette image différente redit pourtant la même chose. Pierre a le pouvoir d’introduire ou d’exclure de la communauté de l’église, non par décision arbitraire, mais du fait même de cette possibilité qui lui a été donné par Dieu de reconnaître le Messie d’Israël sous les traits de Jésus.
Par ailleurs le silence demandé aux disciples délimite bien le rôle de Pierre et des autres disciples : ils ne sont pas des initiés qui détiennent une vérité, un savoir à transmettre par des formules toutes faites. Leur rôle est celui du témoignage.– Ne dire à personne : Le silence demandé n’est pas une affaire de secret. C’est un problème de compréhension. Pierre n’a pas compris plus que les autres la nature de la mission de celui qu’il vient de reconnaître comme le Messie. La suite va le montrer.

Tournant essentiel  : Jésus prépare ses disciples à la Passion

– A partir de ce moment : Tous les évangiles marquent, chacun à sa manière, ce tournant essentiel dans le ministère de Jésus : jusqu’ici les disciples ont suivi Jésus, ont suivi son enseignement, assisté à certains de ses miracles. Mais une fois que Pierre, au nom du groupe, a déclaré leur foi en Jésus, le Christ, Jésus entreprend de les préparer à la passion.

Nous sommes donc à une étape pédagogique dans la relation de Jésus avec ses disciples : Jésus ne leur a pas tout dit tout de suite. Il les a d’abord conduits à cette confession de foi indispensable, mais encore insuffisante. Maintenant il entreprend une nouvelle phase de son enseignement, afin de rectifier ce que leurs mots mêmes peuvent impliquer de fausse compréhension de sa propre mission.

– il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir : Jésus exprime ici l’idée que ses souffrances et sa mort sont une nécessité. Non au sens d’un destin qui s’imposerait à lui et auquel il ne pourrait échapper, mais parce que la passion reste nécessaire à l’accomplissement du plan de Dieu pour sauver son peuple. Les quatre évangiles expriment la même foi : Jésus, fils de Dieu, sait quel le plan de Dieu et veut l’accomplir. Toute l’Église comprendra ainsi les annonces de la passion par Jésus, après qu’elle aura pris conscience de la résurrection.

Mais le « il faut » peut tout aussi bien exprimer la nécessité qui est de l’ordre des choses immédiates : Jésus a de bonnes raisons de savoir que son entreprise va mal finir, que ses opposants vont avoir le dessus et se débarrasser de lui. Mais autant il veut y préparer ses disciples, autant il semble vouloir choisir le moment et le lieu de la fin qui l’attend, de sorte que « il lui fallait aller à Jérusalem » exprime aussi sa propre volonté.

– anciens, grands prêtres, scribes : les trois composantes du Sanhédrin, qui prendra la décision juridique formelle de la mort de Jésus, sont cités.

– Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander : Pierre, sous le coup des félicitations qu’il vient de recevoir, se permet de discuter avec Jésus. Il n’est pas d’accord : le Messie, le fils du Dieu vivant ne peut pas souffrir et mourir. Il ne peut que monter à Jérusalem pour y prendre le pouvoir et débuter son règne sans fin. L’attitude de Pierre montre à quel point il se méprend sur le rôle et la mission de Jésus.

– Derrière moi, Satan : Jésus rappelle Pierre à l’ordre, sans ménagement. En s’opposant à l’idée des souffrances et de la mort du messie, Pierre est « Satan », c’est-à-dire le tentateur, celui qui veut provoquer la chute du Messie, l’entraîner dans la désobéissance aux volontés de Dieu. En effet, ce que suggère Pierre, c’est aussi ce que propose Satan à Jésus dans les récits de la tentation (Matthieu 4, 1-11). Jésus invite donc Pierre à passer derrière lui, à rentrer dans l’obéissance et à accepter de suivre son maître.

– tes vues ne sont pas celles de Dieu : si sa confession de foi était inspirée par dieu, son refus de la passion est profondément humain. Là, pierre parle de lui-même, oppose à Jésus les idées toutes faites sur le rôle du Messie qui avaient cours dans le pays et qu’on lui avait enseignées.

Conclusion

Tous les évangiles rapportent, chacun à sa manière la confession de foi de Pierre. Tous en font une ces articulations majeures du ministère de Jésus et de sa relation avec ses disciples (Marc 8, 27-30 ; Luc 9, 18-21 ; Jean 6, 60-71). Matthieu est sans doute celui qui valorise le plus le personnage de Pierre. C’est chez Matthieu en tout cas que Pierre se voit confier une mission essentielle et dirigeante dans l’Église.

Cette mission d’ailleurs n’est pas donnée à Pierre pour l’immédiat. Toute la promesse que lui fait Jésus est au futur : si la confession de foi à laquelle il est parvenu met Pierre sur la voie, il lui reste du chemin à parcourir jusqu’à ce qu’il soit capable d’accomplir cette mission.

Il fait preuve dans notre épisode de beaucoup d’enthousiasme en faveur de Jésus. Et c’est sans doute aussi toute son amitié qui parle quand il refuse d’admettre que Jésus doive mourir. Ses réprimandes partent aussi beaucoup de bons sentiments. Mais tout cela témoigne aussi de son incompréhension : il ne sait pas encore, il ne pourrait pas l’admettre, par où Jésus va le mener.

Mais s’il lui reste des étapes à franchir, nous trouvons aussi dans cet épisode un Pierre qui a déjà fait bien du chemin. Ce n’est pas simplement son amitié ou sa sympathie pour Jésus qui s’expriment. Au fil des jours, avec les autres disciples, il a fait connaissance avec Jésus. Il l’a entendu, il l’a vu agir, il l’a suivi partout. Et sans qu’il sache quand ni comment, une certitude s’est imposée à lui : cet homme qu’il a suivi est plus qu’un prophète, et bien autre chose qu’un maître à la manière des rabbins : Il est le Sauveur, l’espérance unique du Salut pour Israël, celui qui va accomplir la volonté d’amour de Dieu.

Maintenant, il va encore devoir découvrir et accepter la manière d’accomplir cette volonté de Dieu qui est celle de Jésus.

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