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« Yaffa et l’ânon » est une narration imaginée par Christian Kempf, basée sur le récit de Marc 11,1-11.

À Bethphagé, la nouvelle du passage de Jésus de Nazareth, que tous appelaient « Seigneur » depuis qu’ils avaient entendu parler de lui, la nouvelle, donc, avait soulevé l’enthousiasme de tout le village. En réalité, tout ce qu’on savait, c’est que le Seigneur venait de Jéricho et qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Passerait-il par le village même de Bethphagé ou irait-il directement à Béthanie avant de se présenter aux portes de la Ville ? Les avis étaient partagés. Finalement quelqu’un suggéra que, pour être sûr de le rencontrer, le mieux était encore d’aller se poster directement dans la dernière montée vers Jérusalem, il passerait forcément par là en venant de Jéricho. On se rangea à cet avis et le village se vida presqu’entièrement de ses habitants. Ne restèrent que quelques mères de famille, des personnes invalides ou trop âgées pour marcher si loin, et deux ou trois râleurs qui ne croyaient plus en rien. Et Yaffa, la fille du forgeron.

Pourquoi Yaffa n’a-t-elle pas suivi ses frères et ses amies ? Parce qu’elle veut veiller sur l’ânon que son père vient de lui offrir pour ses 10 ans. Elle l’a appelé Titâne. Il est là, dans la rue près de la porte du forgeron, il est attaché à un anneau scellé dans le mur. Il est encore un peu sauvage et personne n’a encore eu le droit de s’asseoir sur son dos. Yaffa aurait pu confier la surveillance de la bête au voisin d’en face, assis sur son banc avec sa canne entre les genoux, mais elle se sentait vraiment trop responsable. Titâne l’avait fait grandir de plusieurs années d’un coup, et elle s’était vue grimper de plusieurs étages dans son estime d’elle-même, parce que son père, qui avait plutôt l’habitude de gâter les garçons, l’avait jugée digne de ce cadeau d’anniversaire.

Un grand calme règne maintenant. Le soleil écrase le village, l’air est immobile. Yaffa est assise à l’ombre dans un recoin de la cour, elle rêvasse. Dans ce silence, on entend de loin les deux hommes qui soufflent fort en remontant la rue du village d’un pas pressé. À quelque distance de la porte du forgeron, l’un des arrivants lève les yeux et s’arrête net : « Là ! Regarde ! L’ânon attaché dans la rue ! Exactement comme il l’a dit ! » Ils se dirigent droit vers Titâne et commencent à le détacher. D’abord pétrifiée de surprise, Yaffa se lève de son balluchon de fourrure et veut protester, mais le voisin d’en face la précède : « Hé dites donc vous deux ! Qui est-ce qui vous a permis de détacher cet ânon ? » Les deux hommes se retournent, saluent poliment et disent : « C’est que… c’est le Seigneur qui nous a dit de venir chercher cet ânon. Il le renverra ici dès qu’il n’en aura plus besoin, c’est promis. » Le voisin à la canne lève les bras : « Ah ! Si c’est pour le Seigneur, alors c’est bon, allez-y ! » Les deux hommes terminent de détacher l’ânon.

« Mais… mais… c’est mon âne ! » leur dit Yaffa, tout effrayée de ce qui arrive. « Est-ce que, au moins, je peux venir avec vous ? » Les deux hommes se regardent. « D’accord, tu peux venir ! Mais tu ne t’approcheras pas du Seigneur Jésus ! Il a vraiment d’autres soucis en tête. Tu reviendras avec nous quand nous ramènerons l’ânon. » Yaffa court chercher son bâton et sa gourde, qu’elle tient toujours prêts, au cas où, et elle s’en va avec les deux hommes et Titâne. Avant de disparaître au coin de la rue, elle se retourne vers le voisin assis sur son banc : « Dites à mon père que je reviens avec l’âne, s’il vous plaît ! » Il se contente d’opiner du bonnet.

En bas du chemin, au croisement avec la route qui mène à Béthanie puis à Jérusalem, toute une troupe attend. Des hommes et quelques femmes. Tous sont à pied. Ils laissent passer les deux hommes avec Titâne et Yaffa jusqu’à un personnage qui n’est en rien différent des autres sauf qu’il paraît nettement plus calme et moins inquiet. On fait signe à Yaffa de rester en arrière. « Maître, voici l’ânon que tu as demandé. Nous l’avons trouvé exactement là où tu l’avais dit. » Jésus s’avance vers l’ânon, lui gratte le front entre les oreilles, lui tapote amicalement le flanc, se penche vers son oreille et lui souffle : « Ne t’inquiète pas. Je ne suis pas lourd, tu arriveras parfaitement à me porter. » Certains veulent étaler des tuniques sur le dos de l’ânon, mais Jésus leur dit que c’est trop tôt, qu’on fera ça quand on sera en vue de Jérusalem. Puis il demande : « Comment s’appelle cet ânon ? » Les deux hommes qu’il avait envoyés chercher l’âne se regardent, tout bêtes. L’un d’eux se tourne vers Yaffa : « Comment il s’appelle, ton âne ? » Yaffa fait un pas en avant : « Il s’appelle Titâne ! » Avec un grand sourire, Jésus dit : « Tiens donc ! C’est original, ça. Titâne ! Tout à fait sympathique. Et toi, fillette, comment t’appelles-tu ? » D’une voix claire, elle répond : « Yaffa, Seigneur ! » Il penche la tête en signe d’appréciation : « Yaffa ! La belle ! Je suis très heureux de faire ta connaissance. Et puisque Titâne est ton âne, c’est toi qui le conduiras par le licol jusqu’à la Ville. D’accord ? » Yaffa ne se sent plus de joie et de fierté.

Les hommes autour d’elle hochent la tête en grommelant, visiblement ils ne sont pas très contents. Jésus leur dit : « Vous vous rappelez ce que je vous ai dit à propos des enfants ? Qui n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas ? » Ils répondent : « Si, nous nous rappelons très bien de ce que tu as dit. Mais est-ce que cette fillette ne serait pas plus en sûreté auprès de ses parents ? » Jésus sourit : « Tu n’étais pas beaucoup plus âgé qu’elle quand tu as quitté tes parents pour me suivre, non ? » Un autre reprend : « Oui, mais cette route n’est pas sûre. Si les serviteurs du Temple ou les soldats du gouverneur Pilate nous attaquent par surprise, nous ne pourrons pas longtemps protéger cette enfant. » Jésus lui met la main sur l’épaule : « Mon ami, n’aie pas peur. Je dois monter cette route jusqu’au bout. Je serai arrêté, puis livré aux Romains. Ceux-là me tueront et trois jours après je ressusciterai. Mais tout ça n’est pas encore pour aujourd’hui, rassure-toi. »

Et le cortège se remet en route. Au bout d’une heure ou deux, au sortir d’un vallon ombragé par les arbres, le chemin prend un virage vers la gauche et commence à gravir une pente. Là-haut on aperçoit les contours de la Ville. Des deux côtés du chemin, des gens attendent sous le soleil. Une vraie foule qui s’étire jusqu’à la porte dans la muraille, là-bas. Dans le cortège, on dispose les tuniques sur le dos de Titâne. Jésus n’a pas besoin de sauter très haut pour s’asseoir dessus. Yaffa tire sur le licol pour donner l’ordre à Titâne d’avancer. Le cortège s’ébranle.

L’accueil de la foule est extraordinaire. Les acclamations fusent, les bras se tendent, Titâne marche sur des vêtements qu’on pose parterre devant lui au fur et à mesure qu’il avance, les gens coupent des branches d’arbre et les agitent en l’air en l’honneur de leur héros, quelqu’un se met à crier sa joie : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient ! » et la foule reprend le cri : « Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père ! » Et de l’autre côté du chemin le reste de la foule répond : « Hosanna au plus haut des cieux ! » Tout le long de la route jusqu’à l’entrée dans la Ville, Yaffa assiste à un réel événement d’accueil et de joie. Peu avant d’arriver à la porte, elle voit son père et ses frères qui la regardent en faisant des yeux ronds. Par contre, ce que ni elle ni les autres compagnons du cortège ne remarquent, ce sont les prêtres du Lieu Saint qui se tiennent dans un recoin près de la grande porte de la ville, le visage sombre et les bras croisés sur leur poitrine. Ceux-là ne semblent pas apprécier le spectacle. Qu’est-ce qui peut bien leur passer par la tête ?

Un peu plus tard, Yaffa reprend le chemin du retour avec Titâne. En arrivant près du Temple, Jésus était descendu de l’âne. Il avait longuement remercié Yaffa, il lui avait demandé de rentrer tout droit à la maison et de toujours veiller avec soin sur Titâne : « Va maintenant retrouver ton père et tes frères qui t’attendent près de la porte de la Ville, va. Et que Dieu te bénisse. » Yaffa retrouve facilement son père et ses frères qui la cherchaient partout. Elle doit leur faire plusieurs fois le même récit, tellement ils ont de la peine à croire ce qu’elle leur raconte. Et c’est vrai que c’est à peine croyable !

Crédit Christian Kempf