image_pdfimage_print

« Titâne et les Rameaux » est une belle narration du récit de  Marc 11,1 à 11  imaginée par le pasteur Christian Kempf pour présenter aux petits -et aux grands- ce qui est à l’origine du « Dimanche des Rameaux ».

Titâne tenait bon dans son projet, bien que tout le monde lui ait dit : « Tu es fou, Titâne ! Toi, un âne, tu ne peux pas t’inscrire à ce concours, c’est perdu d’avance ! » Eh bien ! il est allé s’inscrire, sans trop savoir pourquoi. Ou plutôt, si : il avait promis à son père, qui partait avec des marchands étrangers, que toujours il garderait la tête haute et qu’il ferait honneur à son nom. Alors, quand il a entendu parler de ce concours, il s’est dit, si je le gagne ce sera fini, plus personne ne pourra rien me faire. Je serai célèbre, on jettera des vêtements sur le sol pour que je marche dessus, on agitera des branches d’arbre à mon passage et on jouera aux trompes et aux cornes pour m’accompagner, on me traitera comme une bête sacrée. Voilà ce qu’il voulait. Pas pour lui-même, pour son père. Et pour tous les ânes avant lui et après lui.

Quel concours ? Le concours de la plus belle monture pour le roi. Personne n’avait idée de quel roi il s’agissait, mais on savait que des files de chevaux, des caravanes entières de chameaux et de dromadaires, des mulets, des autruches, des bœufs allaient se présenter au bureau des inscriptions. Et lui, le petit de l’ânesse, on lui disait à chaque coin de rue : « Titâne, arrête, tu n’as aucune chance ! » Et il y est allé quand-même. Et vous savez quoi ? Ils avaient tous parfaitement raison : le comité de sélection n’a même pas examiné sa candidature. Éliminé d’office, il était. Trop petit, pas assez prestigieux. Alors il est retourné chez son propriétaire, qui l’a attaché à un anneau à côté de la porte. Il avait les oreilles basses et le moral à zéro, Titâne.

Plus tard, quand il a remarqué les deux hommes qui remontaient la ruelle, il s’est dit « ça y est, c’est fini ! pour sûr, ces deux-là vont m’acheter à mon propriétaire pour trois pièces d’argent comme d’autres ont fait avec ma mère et mon père, ils vont m’emmener loin d’ici et je tournerai toute ma vie autour d’un puits d’eau ou d’une meule à farine. »

L’un des deux hommes a dit : « Tu as vu ? C’est là, exactement comme il l’a dit ! » Et ils se sont mis à détacher Titâne. Un voisin qui passait par là est intervenu : « Mais dites donc ! Qui est-ce qui vous a permis de détacher cet ânon ? » L’autre homme a expliqué que c’était Jésus de Nazareth, leur maître, qui leur avait dit d’aller au village, qu’ils y trouveraient tout de suite un ânon attaché que personne n’a jamais monté, qu’ils devaient le détacher et le lui ramener. Et si quelqu’un leur disait « Pourquoi faites-vous cela ? » ils devaient répondre : « Le Seigneur en a besoin et il le renvoie ici dès que c’est fini. »

Le voisin a incliné la tête : « Oh ! alors ! Si c’est Jésus de Nazareth qui vous envoie… » et il est rentré dans sa maison. Les deux hommes se sont mis en marche pour ressortir du village et Titâne les a suivis sans faire d’histoires. Il n’avait encore jamais entendu parler de Jésus de Nazareth, mais apparemment le voisin le connaissait et le respectait. Et Titâne avait bien envie de voir qui était ce personnage qui avait tout prévu de loin et à l’avance. Et en plus, c’était parfaitement vrai : jusqu’à présent, personne ne s’était encore permis de s’asseoir sur son dos, on l’avait toujours trouvé trop petit pour ça. Et on ne l’avait encore jamais chargé de rien, même d’un sac ou d’un panier. Mais bon, il y a un début à tout.

Quand Jésus de Nazareth a vu venir les deux hommes qui amenaient Titâne, il est allé au-devant d’eux : « Ah ! Voilà qui est bien ! Exactement ce qu’il me fallait ! » Il a gratté le front de Titâne entre les deux yeux et lui a tapoté le flanc d’un geste amical. Puis il s’est penché vers son oreille et lui a soufflé : « Ne t’inquiète pas. Je ne suis pas lourd, tu arriveras parfaitement à me porter. » Des amis du maître ont étalé leurs tuniques sur le dos de Titâne. Jésus n’a pas eu à sauter bien haut pour s’asseoir dessus, et effectivement Titâne n’a eu aucune peine à supporter ce poids, comme si la capacité de Jésus à porter les fardeaux des autres faisait que lui, par contre, n’était pas du tout lourd à porter. Enfin bon… cette pensée-là n’a pas traversé l’esprit de Titâne. Lui, il était juste content d’être capable de faire son travail, voilà.

Et tout le cortège s’est mis en route. Pour aller où ? Eh bien ! à Jérusalem, tiens donc ! Les deux hommes qui étaient venus chercher Titâne marchaient en tête. Titâne a entendu l’un d’eux dire à l’autre : « Tu sais quoi ? Tout ça me fait penser à ce que dit le prophète Zacharie : ‘Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit d’une bête de somme.’ » L’autre lui a répondu : « Mais pourquoi pas un âne adulte, solide et bien dressé ? Ce serait mieux quand-même ! » Le premier a secoué la tête : « Non, je ne crois pas. Jésus, notre maître, prend certes la suite des pères du peuple d’Israël en se faisant porter par un âne, mais il ne répète pas simplement ce qu’ils ont fait, il monte sur un âne que personne n’a encore jamais monté, il réalise quelque chose de tout à fait neuf. »

Plus le groupe autour de Jésus se rapprochait de la ville, plus les gens au bord du chemin devenaient nombreux. Ils se passaient le mot, on appelle ça le téléphone arabe, quelqu’un prévient son voisin qui avertit son voisin qui le dit à quelqu’un d’autre et ainsi de suite et bientôt toute une foule est là. Certains prenaient des vêtements et les jetaient sur le chemin où allait passer l’ânon portant Jésus, d’autres coupaient des branches d’arbres et les agitaient en l’air pour saluer le héros qui arrivait, quelqu’un s’est mis à crier sa joie : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient ! » et la foule a repris le cri : « Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père ! » Et de l’autre côté du chemin le reste de la foule a répondu : « Hosanna au plus haut des cieux ! »

Titâne, lui, ne se sentait plus de joie et de fierté. Voilà donc le roi qu’il s’agissait de porter, Jésus de Nazareth ! Et lui, Titâne, qui n’avait même pas eu le droit de s’inscrire au concours, c’est lui qui a eu l’honneur extraordinaire de lui servir maintenant de monture. Aucun cheval, aucun chameau ni aucun autre animal n’avait été jugé digne de ce service, sauf lui, Titâne ! Quand mon père apprendra ça – se dit-il – il sera fier de moi.

Ce que ni Titâne, ni les amis de Jésus, ni la foule le long du chemin n’avait remarqué, c’étaient les prêtres du Lieu Saint qui se tenaient dans un recoin près de la grande porte de la ville, le visage sombre et les bras croisés sur leur poitrine. Ceux-là ne semblaient pas apprécier le spectacle. Qu’est-ce qui leur passait donc par la tête ?

Le soir, quand les deux hommes ont ramené Titâne dans son village et qu’ils l’ont attaché à nouveau à l’anneau près de la porte du propriétaire, il s’est promis que partout où il irait au cours de sa vie, il raconterait ce qui lui était arrivé. Il se sentait chargé d’annoncer que ce Jésus, ce n’était vraiment pas un roi comme un autre : il ne portait pas d’épée et il n’y avait pas de soldats autour de lui. Il n’était pas accompagné par des princes et des gens importants, mais par de simples amis et par les gens du peuple. Pas de chevaux ni de caravanes de chameaux. Un roi pour servir, pas pour dominer. Pas pour profiter, pour aimer. Et ça, Titâne en était sûr et certain. Parce que Jésus avait eu confiance en lui, assez pour se laisser porter par lui.

crédit Christian Kempf