image_pdfimage_print

Image

Marthe s’affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider. »  Luc 10.40

Le récit ci-dessous est extrait de l’ouvrage « Femmes de terre et femmes du ciel » écrit par Laurence Fouchier, pasteur de l’Eglise réformée de France, en poste dans la région parisienne. Laurence Fouchier est aussi comédienne.L’ouvrage contenant 14 récits bibliques est disponible aux éditions Olivétan cliquez ici

MARTHE : Elle court, elle court

Image

Travailler, travailler, travailler, je ne veux plus travailler. Notre ami de Nazareth vient chaque samedi chez nous pour déjeuner. Ils sont de plus en plus nombreux à l’accompagner. Ils discutent au salon. Ma sœur Marie, au lieu de m’aider, s’assoit près de lui et l’écoute parler. Comme le disait mon père, dans cette famille, il y a ceux qui travaillent, et ceux qui les regardent faire. Moi, je pense que Marie est une tire-au-flanc ! Est-ce que je philosophe, moi ? Surtout quand vingt-cinq personnes attendent le déjeuner !

Comme d’habitude, je suis seule pour tout faire. Ils s’installent, pendant que je cours dans tous les sens. Les boulettes de viande ne sont pas prêtes, les herbes ne sont ni lavées, ni hachées, l’ail n’est pas épluché, l’agneau est coupé mais pas cuit, les marinades apprennent à nager dans l’huile d’olive, et les fruits ne sont pas disposés dans la corbeille. Tout est sens dessus dessous. Pour couronner le tout, en tirant les galettes du four, je me brûle. Le plat de viande tombe et se casse. Fatiguée de lutter contre les éléments, je vais chercher Marie. Non seulement elle ne bouge pas, mais en plus notre ami de Nazareth me dit :

« Marthe, pourquoi tu t’agites autant ? Fais comme Marie, elle a choisi la meilleure place. Viens t’asseoir avec nous. »

Là, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
Nous sommes vingt-cinq. Rien n’est prêt, et lui trouve normal que ma sœur reste là, assise, à l’écouter.
Les bras m’en tombent.
Ecœurée, je retourne à la cuisine. Je me remets au travail.

Cette Marie… Ah si je pouvais passer mes nerfs sur elle ! Ça me ferait un bien fou !
Un peu plus tard, je leur apporte le repas, enfin, ce que j’en ai sauvé.
À leur tête je devine que c’est un désastre.

Les boulettes sont trop cuites, l’agneau pas assez, et les marinades trop épicées, les fruits mal choisis, et le pain trop sec.
Je repars à la cuisine, et je craque.

Le soir, quand tout le monde est parti, Marie vient s’asseoir près de moi comme s’il ne s’était rien passé, et me raconte ce qu’elle a découvert.
Comme si je n’avais que ça à faire !
Je m’en fiche de sa théologie, et royalement !

Elle continue comme si de rien n’était. Elle dit :
« Cesse de t’agiter, Marthe. Ton attitude ne fait pas avancer les choses plus vite. Viens avec nous la prochaine fois, et profite de l’enseignement du Maître. Il ne sera peut-être pas toujours là. »

Puis elle finit de ranger la cuisine.

Je la laisse seule.
J’en ai assez fait pour aujourd’hui. Le jour où elle comprendra qu’il faut vraiment s’y mettre pour que le monde avance, on inaugurera la semaine des deux Sabbats.

C’est pourtant simple.
Les hommes au salon, les femmes à la cuisine.
Même mon frère la soutient.

Et si elle avait raison ?

Et si elle avait raison ?

Qu’est-ce qui ce passerait si on changeait nos traditions ? Ce serait la fin du monde !
Moi, j’ai besoin du travail pour exister. Mon plaisir, c’est de m’occuper des autres, de les régaler, et de les savoir heureux.
Pas plus tard qu’hier soir, elle est revenue à la charge.
« Marthe, Jésus vient demain pour le Sabbat. Il m’a dit qu’ils seront nombreux. Je t’aiderai avant si tu veux, comme ça tu pourras participer à la discussion. »
Je n’ai rien répondu.
Et si elle avait raison ?
L’idée de m’asseoir et d’écouter me donne le vertige. On ne m’a pas éduquée comme cela.
Pourquoi insiste-t-elle ?
Pourquoi notre ami me taquine-t-il à chaque fois qu’il vient ? Qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir me changer ?
Est-ce que je me mêle de leurs affaires ?
Aujourd’hui, c’est Sabbat.
Ils sont tous là.
Ils ne sont pas vingt-cinq, mais trente.
Marie est avec eux.
Comme d’habitude, je suis dépassée par les événements. Côté salon, on parle, on rit.
 J’ai eu envie de mettre une pancarte au dessus de la porte.
« A l’auberge de Tibériade. Restauration et discussion. »
Et en tout petit, en dessous je vais ajouter :
« Certains travaillent! N’oubliez pas le service ! Merci ! »
Image
Soudain la porte s’ouvre. Je sursaute : voilà la corbeille de fruits par terre !
« Qu’est-ce que tu m’as fait peur ! Jésus, regarde ce que tu m’as fait faire ! Un désastre ! Je suis en retard, et en plus tu mets tout par terre, tu n’es vraiment pas possible. »
Il entre, il se baisse pour ramasser les fruits un à un avec précaution, et les remet dans la corbeille.
Je n’en crois pas mes yeux.
Un homme dans une cuisine. On n’a pas vu ça à Tibériade depuis des années.
Il me prend la corbeille des mains, va au salon, revient, et me demande ce qu’il peut encore emporter.

Il me dit :
« Laisse tout ça, Marthe, et viens nous rejoindre. »

Je suis toute rouge, je bafouille, ne sais plus où me mettre. J’essuie mes mains sur mon tablier, l’enlève, réajuste mon voile… Je vais rejoindre tout le monde dans la pièce d’à côté.
Je m’assieds dans un coin, je me fais toute petite.
Je m’aperçois qu’il manque de l’eau. J’en profite pour repartir à la cuisine.
Vingt fois il est venu me chercher, vingt fois je suis repartie en courant, pensant que je n’étais pas à ma place.
J’ai fini par me laisser faire. Il a recommencé le samedi suivant, et tous les autres.
Depuis, je ne culpabilise plus. Ce qui n’est pas fait attendra. Après tout, ce n’est pas la fin du monde. On mangera mieux ce soir !
Crédit : Laurence Fouchier