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« Plus qu’un soldat de garde n’attend le matin » est une narration de la pasteure Florence Clauss, ayant pour thème le pardon.

Chambre 306. La porte est close. Le couloir est blanc, le sol brillant. Tout ici est impersonnel. Propre mais impersonnel. Au mur, quelques tableaux tentent de faire oublier que nous ne sommes pas dans un appartement cosi, mais dans un hôpital.

La visiteuse bénévole est inquiète. Qui va-t-elle trouver derrière la porte ?

Elle se remémore cet mot d’envoi qu’on lui a donné : « ce n’est pas vous qui faites une visite, vous êtes envoyée au nom de Dieu. Il vous précède ».

Dans le secret de son coeur, elle récite un passage du Psaume130 qui la tranquillise :  « De toute mon âme je compte sur le Seigneur, et j’attends ce qu’il va dire. Je compte sur le Seigneur plus qu’un soldat de garde n’attend le matin ; oui, plus qu’un soldat de garde n’attend le matin ».

Elle frappe à la porte, attends quelques secondes.

La main sur la poignée, elle se pousse sur le côté pour laisser le Seigneur entrer le premier.

Un des deux lits seulement est occupé. Un homme âgé au visage peu expressif est assis dans le fauteuil juste à côté. Il la regarde d’un air à peine étonné.

En lui serrant la main, la bénévole se présente et explique l’objet de ma visite. Après quelques banalités échangées sur le temps qu’il fait, l’homme déclare :

– Vous savez, je m’étonne que quelqu’un de l’Eglise vienne prendre de mes nouvelles.

– Pourquoi ?

– Parce que ma vie n’est pas intéressante, elle est même pitoyable.

Les yeux de l’homme auparavant posés sur moi se perdent dans le vide.

– Je suis sûr que Dieu ne pourra jamais me pardonner ce que j’ai fait.

Ils restent quelques instants dans un silence respectueux, comme une prière sans mot.

– Pendant la seconde guerre mondiale j’ai fait et vu des horreurs que je ne pourrai jamais oublier. On m’a envoyé sur le front russe, et vous savez, on n’avait pas le choix, c’était ‘marche ou crève’. J’étais un « malgré nous ».
Le vieil homme marque une pause dans son récit.

– Là-bas, nous vivions dans des baraquements. La vie était dure et le froid difficile à supporter. J’avais été envoyé avec mon meilleur ami qui était du même village que moi. Tous les deux nous avions le même âge et nous étions inséparables. Vu les circonstances, c’était vraiment une chance.

Un jour les Allemands ont donné l’ordre à quelques gars polonais et français de faire des exercices avec un nouveau mortier qu’ils venaient de recevoir. Je faisais partie de ces désignés.

Les polonais ne parlaient ni allemand ni français, et nous, français, nous ne parlions pas un mot de polonais. En plus de ça, aucun des soldats n’y connaissait rien à ce matériel. Et là un ‘sous-off’ allemand a voulu faire du zèle , il a dit qu’il voulait que son chef soit content de lui et qu’il allait lui montrer de quoi il est capable ! On a tous installé le matériel et il nous a ordonné de prendre comme cible les baraquements, il trouvait cette idée géniale.

D’abord on a refusé, mais le ‘sous-off’ est devenu comme fou. On était mort de trouille.

L’obus est parti et il a atterri sur une des baraques de notre camp. Tous ceux qui étaient dedans sont morts. Nous avions bouzillé 14 gars pour rien.

L’homme se tait. Il lève les yeux et regarde la jeune femme droit dans les siens :

– Dans ces 14 personnes, il y avait mon meilleur ami, dit-il en souriant. Ce n’était même pas les allemands qui l’ont tué, c’était moi, moi et les polaks, vous vous rendez compte…

L’homme part alors d’un rire sonore, inquiétant, maléfique.
Sa bouche entrouverte, bloquée aux commissures des lèvres laisse entrevoir deux canines plus longues. Aucune larme ne coule, il rit de ne pouvoir pleurer.

Interminable.

Puis c’est à nouveau le silence, un long silence qui enveloppe, apaise. Il raconte ensuite son retour au village, ce lourd secret sur la mort de son ami qu’il ne pourra jamais avouer à la mère de ce dernier. Un supplice, encore et toujours maintenant dans pratiquement chacune de mes nuits.

L’homme reste désormais silencieux. Il demande s’il est possible prier pour lui. Un seul passage s’impose à la visiteuse comme une prière pour remettre à Dieu cette vie-là :

‘Du fond de la détresse

je t’appelle au secours, Seigneur.

Ecoute mon appel,

sois attentif quand je te supplie.

Si tu voulais compter nos fautes,

Seigneur qui pourrait survivre ?

Mais tu peux nous pardonner,

C’est pourquoi nous te respectons.

Je compte sur le Seigneur

plus qu’un soldat de garde

n’attend le matin;

oui, plus qu’un soldat de garde

n’attend le matin.’

Psaume 130.

Tout le temps de la prière, le vieil homme tient avec détermination le bras de la jeune femme.

Ils séparent. Cette fois-ci, en sortant, la jeune femme est seule à quitter la chambre 306.

Crédit : Florence Clauss (UEPAL)