image_pdfimage_print

« Mademoiselle Esther » est une belle narration de Florence Clauss. Elle a pour thèmes le temps qui passe, la vieillesse, le dévouement, les relations mère-fille, le célibat, les bons mots. 

Esther Nicolas – mais tout le monde appelle Mademoiselle Esther- est une figure du village.

Ses jupes plissées d’un obligatoire bleu marine lui arrivent aux mollets. Ses chemisiers d’un blanc toujours impeccable, sont couverts par ses éternels petits gilets en laine écrue ou bleu foncé sur lesquels elle tire afin qu’ils ne froncent pas mais qu’ils épousent parfaitement le haut de la jupe.

La coupe de cheveux est courte, stricte mais ‘toujours propre’ précise-t-elle.

Depuis quatre ans sa mère et elle vivent seules dans la grande maison familiale. Le père de mademoiselle Esther est mort brusquement, laissant une épouse forte et malade à la charge de sa fille.

Pour tous les habitants du village Melle Esther est ce que l’on appelle une »vieille fille ».

Si pendant quelques années la vie allait à peu près, depuis un an et demi la vie des deux femmes est devenue difficile.

La santé de Madame Nicolas s’est dégradée. Elle nécessite de nombreux soins et attentions journaliers. Chaque matin avant de partir au bureau et chaque soir à son retour, Melle Esther doit être là pour tout. Elle refuse les invitations en soirée de peur de laisser sa mère seule. Elle réduit ses engagements afin d’être pleinement disponible à la maison. Les cernes sous les yeux traduisent les nuits de mauvais sommeil.

Un jour, Mademoiselle Esther aide sa mère à mettre ses chaussons. Cette dernière lui déclare : « Tu sais Esther, je suis contente que tu sois célibataire, comme ça, tu peux t’occuper de moi. C’est bien d’avoir quelqu’un qui s’occupe de vous. Les enfants sont là pour ça, pour s’occuper des vieux jours de leurs parents ». D’un seul coup le chausson traverse la pièce, heurte une lampe. Celle-ci tombe, brisée en mille morceaux.  Puis c’est un vase jeté avec fureur qui atterrit sur le sol.

–  « Non maman, je ne suis pas là pour ça, je ne suis pas là pour ça. J’en ai assez, je supporte plus » hurle la jeune femme devant sa mère atterrée.

Melle Esther quitte la pièce les points serrés et les yeux mouillés.

Depuis, seul le silence habite la maison. Les rares mots échangés ne concernent que les strictes nécessités. Le temps passe.

Un dimanche midi, Madame Nicolas ose :  » Esther … Excuse-moi pour mes paroles blessantes. Excuse-moi je ne me suis pas rendu compte. Je ne m’étais jamais mise à ta place…

– Pardonne-moi aussi maman, je ne voulais pas te parler comme ça… je ne suis pas à la hauteur, je ne suis pas comme il faut. Je crois que je suis vraiment fatiguée, maman, fatiguée…

– Oui je crois que je comprends. Et si nous faisions autrement. Si on réfléchissait ensemble pour faire autrement. Qu’est-ce que tu en penses ?

Mademoiselle Esther reste muette. Elle tripote son couteau posé sur la table.

Sa mère coupe le silence :

– Tu ne m’as déçu Esther, tu m’as ouvert les yeux et désormais j’espère que l’on pourra se …envisager de vivre autrement… »

Aujourd’hui, Mademoiselle Esther – que tout le monde continue d’appeler ainsi- porte toujours ses jupes plissées bleu marine, mais elle rit plus volontiers et certains l’ont vu marcher en chantonnant.

Crédits : Florence Clauss (UEPAL).