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L’HISTOIRE DE PETITE VAGUE est un conte de Soeur Myriam, pour célébrer la joie qu’apporte chacun. 

Petite Vague habitait la grande mer. Elle était née au printemps un samedi matin. Elle s’en souvient très bien, parce que les vagues ne sont pas comme les petits bébés humains auxquels il faut du temps pour comprendre ce qui se passe autour d’eux. Petite Vague sut tout de suite que c’était un samedi parce que le lendemain de sa naissance, on lui apprit qu’en ce jour, les hommes venaient se promener sur des drôles de choses en bois au-dessus desquelles étaient tendus des morceaux d’étoffe de couleur. On lui dit que c’était un grand jour pour la mer parce qu’il se passait un tas de choses comme il ne s’en passait pas tellement les autres jours.

Et Petite Vague qui, tout de suite aima la vie, dansait de joie et trépignait d’impatience le matin de très bonne heure, avant même qu’aucun homme ne vienne se promener car les vagues ne dorment jamais, jamais, jamais… Elles ont l’air de fermer les yeux et de se reposer un peu, mais en vérité elles sont toujours réveillées. Elles sont bien une des choses les plus réveillées, les plus vivantes que Dieu ait faites. Même les oiseaux dorment un peu et même les chats qui pourtant ne dorment que d’une oreille ou que d’un œil. Même le vent se repose. Mais les vagues de la mer, il faut aller très loin pour en trouver une qui dorme. Se repose même le vent ; Et les arbres qui jamais ne se couchent et paraissent veiller toujours, font de grandes siestes afin d’être frais et dispos lorsqu’il faudra beaucoup travailler, faire des bourgeons et puis des feuilles toutes tendres, toutes petites et puis des plus grandes, et puis des fleurs et puis des fruits. Quand ils ont fait tout ça, ils laissent leurs grands bras étendus au-dessus de nos têtes et ils font encore une sieste, puis tout recommence. Mais les vagues de la mer, elles n’arrêtent jamais et il faut aller bien loin pour en trouver une qui dorme.

Parmi toutes les vagues, Petite Vague, fraîchement née, était encore plus pétillante, plus joyeuse, plus malicieuse aussi. Les premiers jours de sa naissance furent remplis de drôleries : elle allait partout, courait ça et là, elle faisait des farces aux poissons en les poussant par le nez ou par la queue pour qu’ils apprennent à faire des galipettes et même lorsque c’étaient de gros poissons sérieux qui n’avaient pas l’habitude de rire, ils s’y mettaient parce qu’ils aimaient Petite Vague. Avec tous les petits, c’était encore plus merveilleux parce qu’ils faisaient d’interminables parties de cache-cache. Petite Vague passait aussi en courant près des huîtres endormies, elle les chatouillait sous le nez pour les faire éternuer et les huîtres cherchaient partout qui les avait dérangées mais Petite Vague était déjà loin en train de taquiner les méduses et les pieuvres qui ne lui faisaient pas peur du tout. Elle avait une telle manière de leur courir autour, dépasser entre leurs bras qu’elles en arrivaient à faire des nœuds et après c’était toute une affaire pour s’y retrouver et pour remettre chaque bras à la bonne place. Enfin vois-tu, pour Petite Vague la vie était passionnante du matin au soir et du soir au matin.

Mais ne crois pas qu’elle gambadait ainsi sans interruption et qu’elle ne pensait à rien qu’à s’amuser. Elle avait aussi des heures où elle était très sérieuse, presque grave : par exemple lorsqu’il y avait beaucoup d’étoiles au-dessus de sa tête, ou bien lorsque les très grosses vagues, sans se rendre compte de leur force, avaient renversé ces petites choses en bois sur lesquelles venaient les hommes. Elle était même songeuse lorsque les vents la poussaient tout près du rivage, là où jouent les enfants et qu’elle démolissait, sans le vouloir, leurs châteaux de sable. Petite Vague avait le cœur très tendre et elle n’aimait pas abîmer les choses, ni faire de la peine à quiconque. Elle savait très bien qu’un château de sable ou de gros pâtés maladroits n’ont pas beaucoup d’importance mais cela ne faisait rien. Elle était née le samedi – pour faire le bonheur de tout le monde – parce qu’elle continuait à aider les poissons sérieux à faire des galipettes, à chatouiller les huîtres et à emmêler les bras des méduses.

Elle avait trouvé un tas d’autres jeux qui ne faisaient de mal à personne. Par exemple, il y avait un gros rocher qui n’aimait pas être mouillé plus loin que la ceinture, il n’aimait pas du tout qu’on joue à saute-mouton avec lui et qu’on lui passe par-dessus la tête. C’était un gros bougon tout rouge mais, au fond, pas méchant. A chaque fois qu’elle y arrivait, elle venait à toute vitesse tandis qu’il se séchait au soleil et hop ! elle prenait son élan et vlan, il était tout mouillé et Petite Vague riait, riait sans pouvoir s’arrêter tellement c’était drôle. Elle avait aussi découvert qu’on peut sauter dans les bateaux quand personne ne s’y attend et tout arroser, juste un petit peu, de quoi surprendre tout le monde et cela l’amusait beaucoup.

Donc personne ne savait que Petite Vague avait parfois des soucis jusqu’au jour où un vieil homme posa son bateau juste à côté d’elle. Elle l’observa longtemps en clapotant contre le bois de sa barque et elle le trouva très beau. Il avait beaucoup de rides sur le visage et des cheveux tout blancs mais quand il levait la tête pour regarder autour de lui, elle voyait des yeux plus purs que le ciel à la belle saison, des yeux qui en savaient long sur la vie et qui donnaient confiance parce qu’ils étaient tranquilles et clairs comme le ciel à la belle saison. Et Petite Vague se mit à l’aimer. Elle vivait le plus souvent possible, tout près de lui sans rien faire d’autre que de chanter doucement le long de la barque brune.

Elle n’avait pas du tout envie de lui faire des farces parce qu’il était tranquille et pur comme le ciel à la belle saison. Et lui paraissait ne rien faire. Il ne prenait pas de poissons, il ne remplissait pas de panier avec de pauvres huîtres affolées. Il était là, comme on est à côté de tout ce qu’on aime. Il regardait, il pensait, il se taisait et à cause de ses yeux bleus et calmes Petite Vague eut envie de lui expliquer ses problèmes, ceux des grosses vagues qui faisaient du mal aux hommes. Les hommes qui faisaient du mal aux poissons. Les poissons qui se faisaient du mal entre eux. Elle lui confia même, en tremblant un peu, que sans le vouloir, elle détruisait les châteaux de sable des petits enfants.

Quand elle eût terminé son histoire, elle se tint tout près de lui, contre la barque de bois sombre espérant qu’il aurait quelque chose à lui dire. Le vieil homme resta longtemps silencieux – du moins si l’on compte les heures comme les vagues qui sont si rapides – un jour leur semble une éternité, puis un matin, il lui parla :

« Ecoute Petite Vague » lui dit-il, « je vais te dire quelque chose que peut être tu ne sais pas : nous habitons tous sur la Terre et sur la Terre la vie ne peut jamais être une fête perpétuelle. Il y a et il y aura toujours des choses qui te laisseront songeuse. Tant qu’il y aura la Terre, les grandes vagues renverseront les bateaux des hommes et les hommes feront du mal aux poissons et les grands poissons en feront aux petits poissons et toi, tu détruiras en passant les châteaux de sable des enfants. Cela, Petite Vague, il faut bien que tu l’admettes. Mais aussi, tant que nous somme sur la Terre, beaucoup d’hommes peuvent, comme toi, naître un samedi et rendre les hommes heureux. Le chagrin que tu te fais pour les châteaux de sable reviendra souvent, souvent, mais surtout qu’il ne t’empêche jamais d’essayer tout de suite de rendre heureux les petits poissons qui jouent et les barques qu’enchante ton clapotis et même le gros rocher bougon et rouge qui au fond de lui est joyeux parce que tu l’éclabousses de ta fine poussière de joie ».

Crédit : Sœur Myriam