L’église de Kouryvoskoï


Un conte dédié au pasteur G.Q.(qui se reconnaîtra), à tous les enfants, aux architectes, ainsi qu’aux autorités et aux responsables des cultes…

Les habitants de Kouryvoskoï sont très fiers de leur ville, c’est la plus belle de toute la province !

Cependant, après y avoir vécu plusieurs années, tous les Kouryvoskovites  trouvent qu’il y manque quelque chose…  Il leur manque… une belle église ! « Il faudrait une église large comme le fleuve » disent les uns. « Et haute jusqu’au ciel » disent les autres. « Et dorée comme le soleil ! Et resplendissante comme une étoile ! Et… » Aussitôt dit, aussitôt fait. Au centre de Kouryvoskoï se trouve, en quelques semaines, une magnifique église…

Ah comme elle est belle ! Comme les habitants en sont fiers ! Les murs sont solides, le clocher touche le ciel… Jusqu’à la nuit, toutes les bonnes gens font la fête autour de l’église, jusqu’à ce que, d’un coin de la place, ils entendent la voix d’un petit garçon, sur le point de s’endormir blotti dans de la paille. Il a déjà son pouce en bouche, et murmure «Mhgrmh… »
« Hein ? Que dis-tu ? »
«Mhgrmh… »
« Quoi ? On ne comprend rien ! Ou tu dors et tu te tais, ou tu parles clairement ! »
« Vous n’avez pas mis de porte… » murmure l’enfant avant de sombrer dans un sommeil profond.

« Quoi ! Pas de porte ! » s’exclament ensemble le gouverneur, le bourgmestre*, les échevins*, le balayeur de rues, et le pasteur ! « Il nous faut entrer ! Il nous faut une porte ! » Aussitôt dit, aussitôt fait.

Un ouvrier bien qualifié retire quelques pierres et une petite porte est aménagée. Le lendemain, tout les Kouryvoskovites  peuvent entrer dans leur église. Qu’elle est belle, au-dedans comme au dehors ! Du moins, c’est ce qu’ils supposent, car ils ne peuvent voir que le petit espace près de la porte, là où un peu de soleil pénètre dans le bâtiment… Et encore, comme beaucoup de gens se pressent pour entrer, la lumière ne passe que par petits éclairs, entre les jambes des curieux…
Tout le reste de l’énorme bâtiment se trouve plongé dans un noir absolu.

« Mhgrmh… » grommelle le gouverneur.
« Pardon votre Excellence ? »
«Mhgrmh…  Il fait bien noir dans votre église…. Il est impératif d’amener de la lumière dans le bâtiment sinon nous aurons des accidents. Mais il faut que ce ne soit pas trop difficile, et surtout que ça ne coûte rien à la collectivité ! » Aussitôt dit, aussitôt fait ! Le collège des échevins publie un appel à la population : « À midi, au soleil tapant, chacun doit se munir d’un récipient, récolter autant de lumière que possible et l’apporter dans l’église ! »

Jésus, Marie, Joseph !!! Oufti**, kénaffair** à Kouryvoskoï ! Dans tous les sens, y a des gens qui courent, qui avec un seau, qui avec son chapeau, qui avec une bassine ou une cruche… (Certains ont des ‘clapbox’ mais ça ne marche pas très bien…) Tout l’après-midi, la population récolte la lumière du soleil sous l’œil attentif du bourgmestre, et tout ce soleil est apporté avec soin dans l’église.
Lorsque le soir tombe, la foule se précipite dans l’édifice… qui est, vous vous en doutez, aussi sombre que la veille, si pas plus… !

Près de la porte, une petite fille chuchote : « Mhgrmh… »
« Quoi ? Que dis-tu ? »
« Mhgrmh… »
« Allons, n’ait pas peur, parle petite ! »
« Vous n’avez pas mis de fenêtres… »

« Quoi ! Mais, c’est vrai, elle a raison ! Il fait tout noir ! Il fait si noir que je ne vois même pas mes mains ! » dit le bourgmestre. « Il nous faut des fenêtres ! » Aussitôt dit, aussitôt fait !
Toute la nuit, avec précaution, les Kouryvoskovites  les plus costauds de mettent à percer des fenêtres dans les murs : en haut, en bas, des petites fenêtres, des grandes, des larges, des hautes…
C’est ainsi que le lendemain matin, gouverneur, bourgmestre, échevins, balayeur de rues, pasteur et toute la population se retrouvent, ébahis, mains tendues, baignant dans la lumière du soleil, depuis les rues des faubourgs de la cité de Kouryvoskoï, jusque sur la place, sur le parvis et jusqu’à l’intérieur de la grande et belle église toute illuminée…

« Mhgrmh… » dit le pasteur…
« Que dis-tu, pasteur ? »
« Mhgrmh… »
« Ah non, tu ne vas pas encore nous faire un de tes sermons auquel on ne comprend rien ! Parle clairement, s’il te plaît ! »
« Toute cette lumière ! Comme c’est bon ! » dit le pasteur
Ce à quoi tout le monde répond en chœur : « Amen ! »

À Kouryvoskoï comme ailleurs, il ne suffit pas d’avoir de belles grandes églises dorées, il faut aussi y faire entrer la lumière, par la porte, par les fenêtres, … et surtout, en aménageant des ouvertures dans les murs qui repoussent cette lumière : la laisser entrer dans nos cœurs avec l’amour fraternel que nous manifestons les uns pour les autres, unis en Jésus-Christ.
Aussitôt dit, aussitôt fait ?

Crédits: Marie-Pierre TONNON
* Bourgmestre = maire; échevins = conseillers
** Oufti ! Kénaffair !: Expression populaire liégeoise très employée jusqu’à nos jours.
Illustration: Temple EPUB Seraing-Centre