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« Le trésor de Madeleine » est une narration de Florence Clauss.

Comme tous les matins au petit jour, Madeleine, les mains jointes pour la prière est assise à la table de la pièce qui jouxte la cuisine. Ses cheveux blancs, ses yeux alourdis par les années, les joues ridées et cependant pleines, révèlent son grand âge. Entre ses mains de travailleuse, un grand livre aux coins usés, aux pages recollées, et dont la reluire trop fatiguée, continue à maintenir miraculeusement l’ensemble.

Après ses lectures et prières quotidiennes, son esprit vagabonde dans ses souvenirs d’enfance :

« Elle est aussi vieille que moi, cette bible, elle est même plus vieille que moi…il y a si longtemps…à l’époque je ne savais pas que je passerais tant de temps dans cette maison. »

Madeleine se revoit endimanchée, ses longs cheveux tressés en deux nattes. Comme tous les dimanches, elle vient manger ici, dans cette maison qui est celle de ses grands-parents, des gens très pieux. Après le repas dominical, elle est autorisée à monter dans la chambre de l’oncle Martin, héros familial tombé à la guerre, et se consacre à son occupation favorite : la lecture.

Absorbé par leurs discussions d’adulte, plus personne ne songe à surveiller cette enfant sage, silencieuse et si sérieuse.

Mais depuis quelques dimanches, Madeleine attend avec plus d’ardeur la fin du repas pour une seule raison : poursuivre sa chasse au trésor.

– Cette histoire, je vais la raconter à Zoé aujourd’hui puisqu’elle vient manger. Et oui, le temps passe, maintenant la grand-mère, c’est moi, et Zoé est déjà  adulte ».

Grand-mère et petite fille se font face, attablées devant une assiette à gâteau vide et une tasse de café encore fumante. Et la vieille dame raconte ce fameux dimanche :

– Zoé, je voudrais te raconter un souvenir de mon enfance, lorsque j’avais 11ans. Un dimanche après-midi  je monte les escaliers pour me rendre dans la chambre de l’oncle Martin, et je ne sais pas pourquoi mon regard est attiré par la dernière porte de la maison, celle tout en haut de l’escalier au dernier étage de la maison : la porte interdite ! Je l’avais surnommée ainsi à cause de toutes les mises en garde de mes grands-parents qui m’interdisaient d’y monter, invoquant d’obscures raisons de sécurité, de saleté et d’autres choses encore. Mais si c’était interdit, c’est bien qu’il devait y avoir quelque chose …

Avec une audace inhabituelle, je décide d’aller explorer ce qui peut bien se cacher derrière cette porte. Voilà comment ma chasse au trésor à débuté.

Avec la plus grande discrétion, je tourne la clef…

Après avoir évalué les dangers potentiels dus à l’état de délabrement su sol du grenier, je trouve un vrai trésor : deux malles oubliées remplies de livres, de documents rassemblés par un ruban, de photos diverses. Quel bonheur, ce temps suspendu sous ce toit pointu dont la lumière rare et précieuse ne pénètre que par deux lucarnes salies par le temps.

Je te promets que j’y ai passé du temps avec tous ces documents !

La vieille dame se lève et va chercher le livre vieilli.

« Et un dimanche après-midi je l’ai trouvé au fond de la seconde malle, murmure la vieille dame, une main caressant l’épais ouvrage. Elle me semblait ancestrale. Ce qui m’a le plus fasciné, et pendant longtemps, ce sont les lithographies. Comme j’aimais regarder les détails des scènes bibliques illustrées : le jardin luxuriant d’Eden, la barbe de Moïse, la galette et la cruche d’Elie, les longs cheveux parfumés de la femme qui vient à Jésus, la crucifixion  tragique et la lumière de la pentecôte …Le temps n’existait plus. Et ce n’est que lorsque je n’y voyais plus assez que je prenais conscience qu’il me fallait descendre rapidement avant d’attirer l’attention sur moi.

Si au fil des dimanches les inconnus des photos, les personnages des livres sont devenus des ‘intimes’ pour moi, aucun d’eux n’a jamais quitté le grenier.

Deux ans plus tard, mon père est muté et nous devons quitter ce village, cette maison et mes grands-parents. Ça a été un déchirement pour moi. Alors j’ai eu une idée : emporter avec moi, quelque chose d’ici que je chérissais particulièrement : la grosse Bible et ses lithographies ! Pour cela deux solutions : soit partir avec la Bible sous le bras et cela ressemble fort à un vol, soit oser la demander à grand-père, et avouer donc m’être laisser aller à la curiosité…

Je me souviens encore très bien que ma gorge était passablement sèche lorsque je me suis décidée à lui en parler et je me souviendrai toujours de sa réponse : d’abord je me suis faite sacrément réprimandée, mais c’était à ce prix-là et  puis il m’a dit :‘Oui, d’accord, tu peux l’emporter, mais Madeleine, ce ne sont pas les images qui comptent, ce qui est important, c’est de se nourrir de sa parole.’ J’ai répondu par un hochement du menton, les joues rouges de honte mais toute contente de cette réponse positive. …Ah si Papy Fritz avait pu savoir l’impact que sa phrase a eu dans ma vie…Mais il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre…S’il savait quelle saveur a eu cette parole de Dieu dans les moments de ma vie. Elle a été savoureuse comme du bon pain pendant toutes ces années partagées avec Charles, elle a été amère et salée et pourtant source de paix à la mort de Gérard sur cette moto. Pendant la maladie de Marie-Louise, elle m’a donné les mots pour prier, le courage dont j’avais besoin. Elle avait le goût des promesses de vie, de bonheur et d’avenir lors de ta naissance et de celles de Barbara, David et Louis. Chaque jour, chacun matin, je peux dire que ses bontés, sa force et sa paix se sont renouvelées pour moi.

C’est pour cela que pour les jours à venir, je n’ai pas peur, dans mon être et dans mon cœur, je serai encore une fois rassasiée. Alors comme tu es l’aînée de mes petits-enfants, cette bible sera pour toi lorsque je ne serai plus là. Et pour toi aussi, j’espère qu’elle sera un vrai trésor auprès duquel tu pourras venir te rassasier. »

Crédits : Florence Clauss (UEPAL)