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« Le Noël d’Aurora » est une narration de la plume du pasteur Christian Kempf (UEPAL) écrite pour évoquer Noël mais aussi pour montrer que certaines  blessures de la vie peuvent guérir…

Quand Aurora arrive à Bethlehem avec ses parents Tullius et Cecilia, en ce deuxième jour avant les calendes de décembre, il fait déjà presque nuit. Tullius est le centurion romain chargé de surveiller, avec sa troupe, le bon déroulement des opérations de recensement dans ce village. Bethlehem compte en effet comme lieu de naissance du roi David, et cette haute figure du passé glorieux du peuple hébreu pourrait donner des idées à des individus révoltés contre l’occupation romaine. C’est du moins ce que craint Quirinius, le gouverneur de Syrie. Le recensement a été ordonné par l’empereur César Auguste. Son décret vise à compter les habitants du monde entier, ou pour le dire plus justement : ceux de l’empire romain. Pourquoi a-t-il donné cet ordre ? On ne sait pas au juste, mais on pense qu’il veut faire la liste complète de tous ceux qui doivent lui payer l’impôt, c’est tout.

Résultat, chacun doit aller dans son lieu d’origine et se faire inscrire avec les siens. Ce qui risque de provoquer pas mal de remue-ménage. D’où la mobilisation de la troupe. Et comme tout ça risque de durer pas mal de temps, Tullius a décidé de s’installer sur place, avec sa famille. Il a choisi une propriété près de l’entrée du village. La maison est grande, et il n’y a qu’une dame âgée qui y habite : Flora. Flora est une citoyenne romaine qui, dans sa jeunesse, était réputée comme actrice de théâtre. Elle a joué dans de nombreuses pièces grecques et latines dans les grandes villes de l’empire romain. Elle s’est retirée ici, à la fin de sa carrière, parce qu’elle a une grande admiration pour le roi David, justement. Et, depuis, elle y vit seule, entourée uniquement de ses souvenirs.

Flora n’est pas contente du tout de cette invasion. On ne lui a pas demandé son avis, et tous ces gens dans sa maison la dérangent dans sa tranquillité. Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur et en grande dame elle accueille la petite famille en l’invitant le soir même à sa table. Pour elle, ce sont des intrus, mais dès qu’elle voit Aurora, elle change complètement d’avis. Parce que, voyez-vous, la petite garde devant sa bouche une bande de tissu attachée derrière ses oreilles. Un peu comme elle, Flora, quand elle jouait sur scène avec sa « persona » devant la figure.

Cecilia, la maman, explique qu’à la suite d’un accident de cariole la petite, qui avait à peine deux ans, a eu la mâchoire fracassée. Elle a survécu, avec une vilaine cicatrice qui lui déforme le menton et la joue. Elle a beaucoup de mal à parler, parce qu’à cause de sa mâchoire bloquée elle ne peut pas articuler et quasiment pas bouger les lèvres. Elle ne peut pas non plus sourire, et ne peut prendre que des aliments liquides entre ses lèvres presqu’entièrement serrées. Ses parents sont les seuls à la comprendre, et encore : avec peine. En revanche, Aurora aime beaucoup chanter. Bouche quasiment fermée, bien sûr. Ce sont sa gorge et sa langue qui forment les sons et qui chantonnent. Aurora vit cachée, parce que les gens ne supportent pas de la voir avec sa… grimace. Quand elle est en présence de quelqu’un, elle met le tissu devant sa bouche. Pas à cause de l’air pollué ni à cause des virus : pour ne pas effrayer les gens. Elle n’a pas de frères ni de sœur, pas d’amis, très peu de relations.

« A sa naissance, elle avait été pour nous un rayon de soleil dans la nuit », soupire Tullius. « Après l’accident, elle l’était toujours, mais comme… rayée du monde. Pour lui donner malgré tout un avantage dans la vie, nous lui avons trouvé dès sa cinquième année un précepteur qui lui a appris à lire et à écrire. Cela s’est terminé dans sa dixième année, parce qu’à ce moment-là j’ai été muté en Palestine. C’était il y a deux ans. » Désormais, Flora tient Aurora en grande affection. Dès le lendemain, elles passent le plus clair de leur temps ensemble. Toutes deux lisent et relisent les textes que l’actrice interprétait sur scène, en son temps.

Un soir, reprise par sa passion de toujours, Flora se lève et déclame sa tirade préférée. Avant de commencer, elle sort d’une malle sa « persona », un masque en terre cuite muni d’un manche. Le masque a l’apparence d’un visage, avec des trous pour les yeux, les narines et la bouche. Le manche permet à Flora de tenir la persona devant elle, comme font tous les acteurs de son époque. Dans sa tirade, il est question d’hommes et de femmes, d’amour et de trahison, de dieux et de destinées, de rois et de reines, de prédictions et de malédictions, d’amitié et de fidélité. Sa voix laisse passer toutes les émotions qu’un être humain peut ressentir dans sa vie. Derrière la persona. Quand la tirade est finie, Aurora applaudit.

Flora lui tend la persona : – « Tiens, Aurora, je te la donne, elle est à toi maintenant. La persona, c’est ce qu’on verra de toi, mais ce ne sera pas toi. Derrière la persona, tu seras et tu resteras toujours celle que tu es, quel que soit le rôle que tu joueras dans la vie. » Les jours suivants, grâce à la persona, Aurora ose enfin sortir de la maison. Elle se promène dans les rues de Bethlehem. Avec l’aide de Flora, elle fait connaissance avec les gens du village. Elle voit arriver petit à petit les habitants du pays qui viennent s’inscrire sur les listes demandées par l’empereur de Rome.

Flora l’emmène entre autres chez son amie Salomé, la sage-femme du village, qui elle aussi vit seule, dans une petite maison au coin de la place. Aurora n’a plus connu une telle joie depuis l’époque de Rome, où elle a vécu et grandi comme dans un cocon. Ici, elle rencontre des gens qui l’accueillent, qui l’acceptent et qui s’intéressent à elle. En tant que sage-femme, Salomé s’occupe des femmes qui portent un enfant dans leur ventre. Elle les conseille pour leur santé, leur nourriture et leur habillement. On la prévient quand l’heure est là où le bébé doit naître. Elle se rend chez la femme, la future maman, et elle prépare avec elle la venue de l’enfant. Elle soutient la femme pour qu’elle surmonte ses douleurs, pour qu’elle pousse de tout son ventre au bon moment et qu’elle se repose bien entre deux contractions. Plus tard elle aide l’enfant à finir de sortir du ventre maternel, elle le sépare de sa mère, elle le lave avec de l’eau tiède et l’enveloppe dans un tissu propre avant de le poser dans les bras de la maman.

Aurora assiste plusieurs fois à cette sorte d’événements.

D’abord elle est effrayée de voir quelle intense épreuve les mamans ont à traverser pour permettre à leur enfant de parvenir à l’air libre, puis très vite elle est enchantée par la grandeur, la beauté et la joyeuse promesse de ces naissances. Y compris le hurlement de la plupart des nouveau-nés quand ils font l’expérience de l’air qui remplit leurs poumons.

Au retour d’une de leurs promenades, Aurora et Flora sont assises sous la charmille derrière la maison. Avec une baguette, Aurora inscrit une question dans le sable devant ses pieds :

  • « Qui est le roi David ? »
  • – « Tu demandes ça parce que nous sommes à Bethlehem, la ville de David ? » Aurora opine de la tête.
  • – « Demain nous demanderons à Salomé. Elle pourra mieux te répondre. Moi, je ne connais que le roi David de mes tragédies de théâtre. Salomé, elle, saura te parler de la vraie histoire du peuple juif. D’accord ? » A nouveau, Aurora opine de la tête.
  • – « Oh, alors là ! » fait Salomé le lendemain, en levant les bras au ciel. « Il me faudra quinze ans pour te raconter tout ce qu’il y a à dire sur le roi David, son histoire, son importance pour le peuple juif, les promesses des prophètes à son sujet, sans oublier les psaumes qu’il a composés ! Tu ne veux pas que nous allions interroger le rabbin, plutôt ? »
  • – « Non ! » intervient Flora, « ce serait encore plus long ! Raconte-lui toi-même. »

Les jours suivants, chaque fois que l’occasion s’en présente, Salomé expose à Aurora ce que la tradition lui a transmis au sujet du roi David.  En commençant par les patriarches Abraham, Isaac et Jacob, puis Moïse et la sortie d’Egypte, la traversée du désert, les Dix Paroles qu’on appelle aussi les Dix Commandements, l’installation du peuple d’Israël en terre de Canaan, Saül le premier roi… Puis la venue du prêtre Samuel à Bethlehem et la désignation du petit berger David, le plus jeune des fils de Jessé, comme futur roi, la musique que David fait avec sa cithare pour calmer les fureurs du roi Saül, la victoire de David sur le géant Goliath, et enfin David devenant roi d’Israël. Aurora écoute les récits et se les répète le soir en chantonnant dans son lit. Elle les trouve tellement plus profonds et parlants que tout ce que le précepteur lui a dit au sujet des mille et une divinités et héros de l’antiquité grecque et latine.

Au soir du septième jour avant les calendes de janvier, Salomé s’apprête à raccompagner Aurora chez ses parents. Flora n’est pas là, elle s’est sentie malade et elle est rentrée plus tôt.

Aurora est déjà dans la rue, Salomé est occupée à fermer la porte derrière elle quand un homme arrive en courant :

  • – « Salomé ! Salomé ! Vite, il faut que tu viennes à l’auberge, il y a une femme là-bas, dans l’étable. Elle dit qu’elle a très mal au ventre, elle va avoir un bébé mais elle n’a personne avec elle que son mari ! »
  • – « Yacov ! Qu’est-ce que tu me chantes là ? Personne ne met un bébé au monde dans une étable ! »
  • – « Oui, mais cette femme n’est pas d’ici ! Avec son mari ils sont venus pour se faire inscrire sur la liste, il n’y avait plus de place pour eux dans l’auberge, alors je leur ai dit de s’installer dans l’étable, pour être à l’abri ! Je ne suis qu’un gardien de chameaux, mais je suis sûr que cette femme a besoin d’aide. »
  • – « Bon, bon… je vais venir, mais d’abord je dois reconduire cette jeune fille. »
  • – « Non ! » insiste Yacov, « il faut venir tout de suite, c’est urgent ! »

Aurora tire Salomé par la main et fait un signe de la tête vers Yacov, pour dire qu’il faut écouter cet homme.

  • – « Bon, d’accord », fait Salomé. Elle rentre dans sa maison, charge les bras de Yacov de tout ce qu’il lui faut d’habitude pour aider une femme à donner naissance à un bébé, referme la porte et s’en va avec Aurora et l’homme.
  • – « Dès qu’on sera là-bas », dit-elle à Yacov en marchant vite, « tu raccompagneras Aurora chez son père, le centurion Tullius. Promis ? »
  • – « Entendu, Salomé. Je n’y manquerai pas. »

Dans l’étable de l’auberge, il y a quelques vaches et un veau. Un homme qui se tord les mains d’inquiétude. Et une femme couchée dans la paille, se tenant le ventre des deux bras et gémissant de douleur. Une lanterne accrochée à une poutre éclaire un peu le lieu. Immédiatement, Salomé se met au travail, étale des couvertures propres sur la paille, cale la tête de la jeune femme sur un coussin, lui essuie le front tout mouillé de sueur et lui parle fermement pour la rassurer. Yacov fait signe à Aurora de la suivre. Elle secoue la tête et se cache derrière Salomé, elle veut voir cette naissance-là aussi.

  • – « Laisse », fait Salomé à Yacov, « je m’en occuperai moi-même tout à l’heure. »
  • Le compagnon de la femme s’est agenouillé à côté de celle-ci et lui tient la main. Tout en s’activant, Salomé lui dit : – « Comment vous appelez-vous ? Et d’où venez-vous ? »
  • – « Je suis le charpentier Joseph, de Nazareth en Galilée, et avec Marie mon épouse nous sommes venus à pied jusqu’ici, en Judée, parce que je suis de la famille et de la descendance de David et c’est ici que je dois me faire inscrire. »
  • – « Bon, eh bien ! Joseph, mettez-vous derrière Marie, soutenez-lui la tête, elle va avoir besoin de toute votre sollicitude. Je n’ai jamais mis les pieds à Nazareth, je ne sais même pas où c’est. »

Yacov retourne auprès de ses chameaux, Joseph aux soins de son épouse est si beau, Salomé se demande si c’est des jumeaux, Marie souffre de mille maux, Aurora assiste aux travaux.

D’après certains, il faudrait parler aussi d’anges qui, logés sur les poutrelles, se rongeraient les ongles. Et d’araignées dans les angles, qui tisseraient leurs dentelles. Je ne sais pas. Qu’importe, l’enfant naît. C’est un garçon. Il n’y en a qu’un seul. Un fils unique. Salomé l’a déposé dans les bras de Joseph, en attendant d’avoir fini de soigner Marie.

  • Joseph, les yeux évaporés, dit à mi-voix : – « Toi, petit garçon, nous t’appellerons comme l’ange me l’a dit… »
  • – « Chut ! » intervient Salomé, « le nom, vous le direz dans huit jours, quand vous irez présenter l’enfant dans le Temple de Jérusalem, pas avant. »
  • Mais Joseph n’entend pas, tellement il est dans la bulle de son ravissement. Il termine sa phrase : – « …ton nom sera : Jésus ! »

Lavée, rhabillée et légèrement redressée dans son siège de paille, Marie finit par pouvoir prendre son bébé contre elle. Elle est épuisée, et pourtant heureuse. Si heureuse. A ce moment-là un groupe de bergers se présente à l’étable. Dans les champs où ils gardent leur troupeau de moutons durant la nuit, ils ont entendu parler de la naissance de l’enfant. Ils viennent l’admirer et féliciter les parents. En repartant dans les rues de Bethlehem, ils chantent à tue-tête les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils ont vu et entendu, conformément à ce qui leur avait été annoncé. Le calme revient dans l’étable. Salomé a décidé de rester, elle est un peu inquiète pour la maman à cause des possibles suites de la naissance, c’est une si jeune mère.

Le bébé et la maman doivent absolument dormir, elle dans son lit de paille, lui dans la crèche qui lui sert de berceau. Joseph aussi, qui a une longue et difficile journée derrière lui. Salomé dit à Aurora : – « Tu devrais chantonner comme tu sais si bien le faire, ça les aiderait à trouver le sommeil. » La fine voix de la fillette remplit l’étable. Les araignées sont aux anges. Les anges sont au paradis. Le veau dresse les oreilles.

A la fin de la chanson, sa persona devant la figure, Aurora se penche sur la crèche pour fredonner une dernière fois aux oreilles de l’enfant le refrain, à peine plus fort qu’un murmure : « Doucement, doucement, doucement s’en va le jour. Doucement, doucement, à pas de velours. »

Le bébé ouvre les yeux et sourit. Si, si. Aussi incroyable que cela paraisse : le nouveau-né sourit ! Et voilà que, derrière la persona, Aurora sourit à son tour. D’un vrai grand sourire, qui lui ouvre la bouche et lui tire les lèvres d’une joue à l’autre. En toute liberté. Sans aucune douleur. D’une voix toute neuve, distincte et parfaitement articulée, elle dit, après avoir enlevé le masque : « Merci ! » L’enfant ferme les yeux et s’endort.

Crédit : Christian Kempf (UEPAL) – Point KT – Illustrations et photos Pixabay