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Au petit matin, Alphonse ouvrit un œil, puis le second. Il enfila son masque, ses grosses lunettes de ski, et enfin ses cotons-tiges, un dans chaque oreille. Il se leva, descendit à la cuisine où sa mère lui fit un vague signe de la main pour lui dire tout à la fois « bonjour », « assieds-toi », et « mange ». Il s’assit, commença à manger, en faisant passer la nourriture par dessous le masque, sursauta lorsque son père, qu’il n’avait pas vu arriver, s’affala lourdement sur une chaise… trop près… prudemment, Alphonse se décala de deux chaises supplémentaires… Après avoir fini, il nettoya méticuleusement son coin de table, sa chaise, enfin ses chaises, puis il s’équipa de la tête aux pieds, combinaison, gants, grosse écharpe, avant de sortir dans la rue, sans un regard ni un au revoir pour ses parents. Commença alors un étrange ballet, un pas à droite, deux petits sauts à gauche, un pas en arrière, trois trots en avant… ça aurait pu être joli, vu du ciel, mais c’était fait sans grâce, tout le monde évitait chacun, chacun évitait tout le monde, mécaniquement, d’une distance de 2 chaises, sans se regarder, sans se parler…

Pourquoi ?

Personne ne le savait…

C’était comme ça…

C’était un temps où même les vieilles légendes s’étaient tues…

Il est temps que je vous dise qu’Alphonse ne s’appelait pas Alphonse… Alphonse n’avait pas de nom, Alphonse n’avait jamais entendu le son d’une voix, il n’avait jamais vu le visage de sa mère, ou de son père, ou de sa sœur, ou de son voisin, ou de n’importe qui dans la rue… les masques, les lunettes de ski et les cotons-tiges dans les oreilles, c’est pas ce qu’on fait de mieux en matière de communication humaine !

Ainsi donc, Alphonse – qui ne s’appelait pas Alphonse, mais qu’on va se permettre d’appeler Alphonse pour les besoins de l’histoire, parce que sinon on ne va pas s’en sortir – Alphonse vivait ainsi, de masque en coton-tige, toujours bien penser à mettre les coton-tige en dernier, pour ne pas se les enfoncer dans l’oreille, ça fait mal, le coton-tige enfoncé dans l’oreille… il se débarbouillait au gel hydroalcoolique, il n’avait pas de copains, il n’allait pas à l’école, il n’avait jamais eu de câlins, il n’avait jamais ri, il ne savait pas que le ciel s’appelait ciel, que la goutte de pluie faisait ploc dans la flaque, que la neige adoucissait les bruits mais craquait sous le pas, et que le truc à plein de poils qu’il croisait souvent sur les berges de la petite rivière, et sur lequel il mourrait d’envie de poser les mains mais résistait, résistait, résistait en fermant très fort les yeux, s’appelait autrefois un chat…

Alphonse ne savait pas pourquoi, et il ne se posait pas la question… sans doute que ses parents non plus… pas plus ou pas moins que les parents de ses parents, et ainsi de suite… Personne n’aurait pu dire que le monde n’avait pas toujours été comme ça… les vieilles légendes s’étaient tues, parce qu’il n’y avait plus personne pour les raconter… et plus personne pour les comprendre…

Alors Alphonse ne savait pas qu’il y avait eu un temps où les gens vivaient sans masque, sans grosses lunettes de ski, où on ne se mettait pas de coton-tige dans l’oreille dès le réveil ! Il ne savait pas qu’il y avait eu un temps où les gens se parlaient, où ils parlaient tout court, où les gens avaient un nom, où ils riaient aux éclats, où ils se touchaient, où ils se regardaient… où les enfants jouaient au ballon ou écoutaient des contes de fée, allaient à l’école, apprenaient plein de choses et, sauf allergie, caressaient les trucs à poils des berges de la petite rivière, lesquels ronronnaient en retour tout ce qu’ils pouvaient en se frottant amoureusement aux jambes humaines…

L’amour ? Oui, il y avait eu un temps où l’on caressait les bébés quand ils naissaient, où on les faisait rire aux éclats avec des faux bruits de pet sur le ventre, où on leur faisait des bisous pour de vrai ! Même, les grands, les adultes, se faisaient de gros bisous sur la bouche, quand ils étaient amoureux, avec la langue, carrément, avec la langue !

Et les gens faisaient des fêtes, oh oui, des fêtes à n’en plus finir, où on riait, papotait, mangeait, dansait, buvait, tournoyait jusqu’au petit jour ! On fêtait les anniversaires, les nouvelles années, les arrivées et les départs, les armistices, les amoureux, on fêtait tout ce que l’on pouvait ! Et la plus belle, celle qui réunissait tout le monde en même temps, c’était celle appelée Noël… on la fêtait au plus froid de l’hiver, au plus sombre des jours, et on mettait des lumières partout, dans les rues, dans les maisons, jusque même dans les cœurs… on se rappelait la naissance d’un bébé dans une étable, un bébé chanté par les anges, accueilli par des bergers et des mages étrangers, un bébé qui allait devenir le plus grand des rois, qui allait parler d’amour et de grâce… Toutes les générations se retrouvaient ensemble, près d’un sapin, et on s’offrait des cadeaux, pour se rappeler le cadeau de Dieu venu aimer les hommes dans ce petit bébé tout fragile…

Les anciennes légendes disaient que Noël était la plus merveilleuse des fêtes…

Mais ça, c’était avant…

C’était avant le virus…

Plus personne ne se souvenait de quand ni comment ça avait commencé… Mais en quelques années, plus personne n’eut le visage découvert dans la rue…Encore un peu de temps, plus personne non plus dans les foyers, et les mains se parèrent de gants … Encore un peu, et les enfants étaient masqués dès la naissance…puis on s’est dit qu’il fallait aussi protéger les yeux… tout le monde s’est mis à porter des grosses lunettes de ski… Puis on s’est dit qu’il fallait aussi protéger les oreilles… tout le monde s’est mis à porter des cotons-tiges, un dans chaque oreille… Au final, tout le monde avait les oreilles propres…

Mais plus personne ne pouvait se parler…

Mais plus personne ne pouvait se voir…

Mais plus personne ne pouvait s’entendre…

Au début, ils ont bien essayé de garder le contact…

Mais plus personne ne voyait les sourires…

Plus personne n’entendait les sons…

Alors à quoi bon sourire, à quoi bon émettre des sons ?

Alors le langage se perdit…

Alors l’amour se perdit…

Alors l’espérance se perdit…

Alors même les vieilles légendes se perdirent…

Alors l’humain dépérit…

Et ça devint comme ça…

Alors Alphonse sortait chaque matin, et pendant des heures il marchait, un pas à droite, deux petits sauts à gauche, un pas en arrière, trois trots en avant… et quand il en avait marre de cette triste danse, il rejoignait la petite rivière, il s’asseyait sur la berge, il regardait l’eau couler… le truc plein de poils venait et s’asseyait aussi, ni trop près, ni trop loin… ensemble, ils regardaient l’eau couler… Quand il était las de l’eau qui coule, Alphonse ramassait des cailloux. Tout le monde avait des cailloux dans ses poches, pour les lancer sur ceux qui ne respectaient pas la distance de deux chaises, mais ce n’était pas pour ça que lui les ramassait. Sous l’œil attentif du truc à poil, il en faisait des petits tas, il les mettait les uns sur les autres, jusqu’à ce que le tas s’écroule… il pouvait se passer plusieurs jours, avant que cela n’arrive… mais quand cela arrivait, il y avait quelque chose qui le grattait à l’intérieur de son ventre, quelque chose de bizarre, qui remontait à la commissure de ses lèvres… Bizarre, mais pas désagréable…

Ce jour là, quand Alphonse arriva à la petite rivière, et s’assit pour regarder l’eau couler, aucune trace du truc à poils… il regarda tout seul l’eau couler, puis il remarqua un caillou qui paraissait parfait pour finir son tas de cailloux et le faire s’écrouler, avec un peu de chance… il le ramassa et, au moment où il allait le déposer en équilibre instable sur son œuvre, un son déchira le silence !

Un son inouï !

Les oreilles bouchées depuis sa naissance, Alphonse n’ avait jamais entendu que les gargouillis de son ventre et les battements de son cœur… et ça, ça ne venait pas de son ventre ! Ça passait la barrière du coton-tige !

Le même son retentit, encore plus vigoureux !

Le caillou toujours à la main, Alphonse se dirigea prudemment vers la source du bruit, d’ailleurs il n’était pas le seul… à distance de deux chaises, plusieurs personnes s’approchaient, la main déjà à la poche des cailloux…

Enfin, il aperçut la source du bruit… un bébé… oui, sans doute, c’était un bébé, difficile à dire, parce qu’il était tout nu, sans masque, sans gant, sans lunette de ski, sans coton-tige dans les oreilles… et le truc à poil s’y frottait tout ce qu’il pouvait, et le bébé agitait les bras pour toucher le truc à poils ! Sur le visage du bébé, tout gigotait, et c’est de sa bouche que ne cessait de sortir l’étrange son qui passait la barrière du coton-tige !

Devant ce spectacle complètement incongru, scandaleux, le premier réflexe des uns fut de sortir des cailloux de leur poche pour les jeter sur tout ça, tout le monde sait sans le dire ni l’entendre que tout ça ne devrait pas exister, que c’est dangereux ! Chez les autres, incapables de sortir de leur stupeur, les yeux écarquillés remplissaient presque toute la surface de leurs grosses lunettes de ski !

Mais au cœur d’Alphonse, quelque chose s’enclencha… une question… alors, lentement, il ôta ses gants, et avec ses mains nues, il ôta ses cotons-tiges, puis ses grosses lunettes de ski… tout le monde recula… puis son masque… respira… puis il s’assit près du bébé, il le mît sur ses genoux, se perdit dans les yeux qui le regardaient, et tendit la main vers le truc à poil, qui vint s’y frotter tout ce qu’il pouvait en produisant un son puissant qui lui faisait vibrer tous les poils… Bientôt, Alphonse produisit le même son que le bébé, à l’unisson…

Alors les cailloux tombèrent des mains, une à une…Alors les masques tombèrent, un à un… et les grosses lunettes de ski… et les cotons-tiges… Et tous se regardèrent… et la commissure des lèvres leur picota… Alors l’espérance s’éveilla… Alors le langage s’ouvrît… Alors l’amour ressuscita… Alors l’humain naquit… Bientôt, Alphonse s’appellerait Alphonse et on appellerait un chat un chat ! Ou autrement, qu’importe, pourvu qu’il s’agisse du langage de l’amour !

Moi, je le dis en mon langage, ce jour là, ce fut la Noël d’Alphonse !

Crédit : Corinne Scheele (EPUdF) – Point KT