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La crèche de Gehjetzheim est une narrration de la plume du pasteur retraité Christian Kempf, UEPAL.  Au lieu de « Gehjetzheim » (traduit littéralement « Rentre maintenant à la maison »), le village peut aussi s’appeler « Rhibovillé » ou « Chaulybourg ». Dans le même esprit, le nom du personnage de Mme Van Kom-Schweder ( littéralement  » Quand vas-tu revenir? ») peut s’appeler Mme Delaville ou Mme Delaho. 

Les cloches du village commencent à sonner – Dong ! – les douze coups de minuit. Dans les rues de Gehjetzheim, il n’y a plus personne depuis des heures, les échoppes du marché de Noël sont fermées, deux lampadaires seulement sont restés allumés, un à chaque bout de la place, tout le reste est éteint. Sauf bien sûr les fenêtres des maisons : même les volets clos ne parviennent pas à retenir la lueur de la fête qui anime les demeures.

Oh ! mince ! une toute petite lampe a été oubliée. C’est celle qui éclaire de l’intérieur une crèche en plâtre posée sur une table de brasserie coincée entre le stand de pains d’épices et l’échoppe du marchand de guirlandes. Dans ce qui ressemble vaguement à une étable bricolée à la va-vite avec quelques planches inégales, un socle en plâtre barbouillé en jaune porte une minuscule mangeoire brunâtre avec une boule rose piquée de deux points noirs et surmontée d’une tache blonde. De part et d’autre de ce berceau, si on peut dire, un personnage peint en bleu et avec des cheveux longs, et un autre, un peu plus grand, coloré en vert et avec une barbe blanche. Plusieurs autres figurines, les unes agenouillées, les autres debout, sont réparties dans la place restante, avec des boules blanches et bouclées évoquant des moutons. Et dans le fond la tête d’une vache ou d’un bœuf, et celle d’un âne. À moins que ce ne soit celle d’une ânesse. Et tout ça figé dans la matière.

Eh bien ! non, tout n’est pas figé. Sous la table ça renifle. C’est Léontine, la fille du boulanger. Doucement, sans faire grand bruit, elle pleure. Qu’est-ce qui lui arrive ? Elle est recroquevillée dans le noir, sur les pavés froids. Et c’est comme ça depuis un bon moment.

Or, voilà qu’au douzième coup de minuit – Dong ! – la scène change : l’étoile de carton fichée toute penchée au-dessus de l’étable en plâtre se redresse d’un seul coup et se met à briller comme une vraie, un vent léger souffle depuis le haut et fait comme une sorte de fine musique en passant entre les planches de l’étable, comme si quelque chose ou quelqu’un chantait « Noël ! Paix sur la terre ! » Sous le toit le personnage vert soulève sa main et se gratte la barbe. Il dit :

– « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? On ne peut pas la laisser là-dessous, dans l’obscurité ! »

– « Tu as raison, Joseph », dit l’un des bonhommes agenouillés. « Il faut lui apporter une lumière. »

– « Non », répond la dame en bleu. « Il faut la ramener chez elle. »

– « Oui, maman », fait l’enfant dans sa crèche. « Mais il faut d’abord savoir pourquoi elle pleure. »

– « C’est vrai, ça, Marie », glisse l’homme en vert, « et tu es la mieux qualifiée pour aller lui parler. »

– « D’accord », répond Marie. « Mais on y va tous ensemble. »

Et l’un après l’autre, les personnes en plâtre de la crèche, y compris les moutons et l’âne et le bœuf, descendent en glissant le long des guirlandes qui pendent du stand d’à côté et se retrouvent sur les pavés de la place. Un des bergers a pris la lampe qui avait été oubliée dans le fond de la crèche. Curieusement, elle continue à briller alors qu’elle n’est plus du tout rattachée à la prise électrique. Il y a de ces miracles, la nuit de Noël, je vous assure ! C’est incroyable.

D’ailleurs, à peine ont-ils posé le pied sur les pavés que les personnages, tous ensemble, grandissent et grandissent et prennent l’allure de gens comme vous et moi. C’est dingue, non ?

Marie s’accroupit devant la table portant la crèche : – « Hé ! fillette ! Tu ne peux pas rester comme ça ! Viens, sors de là et raconte-moi ce qui t’arrive ! »

Léontine enlève les mains de devant ses yeux et ouvre un œil : – « Je… je ne vous connais pas. »

– « Mais si, tu me connais ! Je suis Marie, la mère du petit Jésus de la crèche sur la table au-dessus de toi, à côté du stand de pains d’épices. »

Bouche bée, Léontine se penche pour regarder les personnages debout derrière Marie.

– « Mais… mais vous êtes tous grands et les bonhommes de la crèche, eux, ils sont tout petits ! »

– « Oui, mais c’est quand-même nous. Allez, viens, lève-toi et raconte ! »

Surmontant sa stupeur, Léontine fait le récit de ses malheurs. Ce matin – enfin : hier, au début du jour de la veillée de Noël – elle s’est levée tôt et elle est allée voir son père en train de pétrir la pâte pour le pain du matin. Ce n’était pas la première fois qu’elle l’observait dans son travail. Il ne fait pas que du pain, baguettes, pains ronds, pains longs et autres pains de céréales, il fait aussi des gâteaux et toutes sortes de pâtisseries. Elle sait déjà qu’un jour elle aussi sera boulangère. Dans la matinée, elle a entendu son père dire aux employés : – « Je n’en peux plus. On arrête à 11h et on reprend de 14h à 17h, mais après, c’est fini, on fête Noël. Pour le gâteau de Madame Van Kom-Schweder*, je verrai demain matin tôt si j’arrive à le faire, et si non je m’excuserai auprès d’elle et je lui dirai que nous n’avons vraiment pas eu le temps. » Tout en parlant, il a désigné une table poussée contre le mur et surmontée de plusieurs étagères avec des pots, des bouteilles, des boîtes, des sachets. Sur la table, des bacs et des moules de diverses tailles, les uns vides, les autres remplis de farine, de sucre en poudre, d’amandes émincées ou d’autres ingrédients. Tout ce qu’il fallait pour faire des gâteaux.

Alors Léontine a pris une décision. Le soir, quand tous étaient à table et fêtaient Noël, elle est redescendue dans le fournil. Elle voulait le faire, le gâteau de Madame Van Kom-Schweder, elle était sûre qu’elle y arriverait, elle avait si souvent vu comment son père s’y prenait ! Et elle voulait lui faire la surprise : il se lèverait au matin de Noël pour faire le gâteau et dadada ! il serait déjà prêt !

Léontine a préparé sur la table tout ce qu’il lui fallait, sans oublier l’eau, le lait, la crème, le beurre, le miel et tout le reste. Elle a contemplé ses préparatifs et elle a constaté qu’il lui manquait encore la pâte d’amandes, qui se trouvait sur l’étagère du haut, au-dessus de la table. Elle a pris une chaise, elle a grimpé, et patatra ! elle a glissé, elle est tombée, elle s’est accrochée à une étagère qui est tombée à son tour et a entraîné le reste avec la table qui s’est renversée : tout était parterre, les pots étaient cassés, les denrées étaient gâchées, c’était la catastrophe.

– « Mais… tu ne t’es pas fait mal en tombant ? » lui demande Joseph.

– « Non, même pas », répond Léontine. « J’ai juste eu peur et j’étais malheureuse et je ne savais plus quoi faire, alors je suis partie en courant et je suis venue me cacher au milieu du marché de Noël. Comment vais-je réparer ce gâchis ? Et comment est-ce que je vais expliquer ça à mon père ? »

– « Vous savez quoi ? » dit une petite voix, celle de l’enfant dans les bras de Marie. « On va tous aller à la boulangerie et on va le faire, ce gâteau. Ce n’est pas sorcier. »

Joseph et les bergers et Marie se regardent, surpris. Ainsi que les moutons et l’âne et le bœuf. Oui, eux aussi sont descendus de la crèche, vous aviez remarqué ?

L’un des bergers s’interroge : – « Euh… nous ne sommes pas des boulangers, nous ne saurons certainement pas faire un gâteau, non ? »

L’enfant reprend : – « Est-ce que tu as envie d’aider Léontine et son père, oui ou non ? Le reste n’a pas d’importance. »

Un autre berger : – « Oui, mais… On n’aura pas le temps, avant l’aube quand le boulanger se lèvera pour reprendre son travail ! »

Marie intervient : – « Vous avez entendu ce qu’a dit l’enfant ? L’important, c’est de commencer par avoir envie d’aider. Et ensuite d’y aller. Alors allons-y. Conduis-nous, Léontine. » Et toute la troupe quitte la place.

Vers midi du Jour de Noël, les échoppes de Gehjetzheim rouvrent l’une après l’autre, quelques touristes sont en train d’arriver, les affaires reprennent. Une famille s’arrête près du marchand de pains d’épices. – « Oh ! Maman, regarde, une crèche de Noël ! » Enfants et parents se penchent pour contempler les figurines de plâtre réparties dans l’étable avec son toit de planches inégales.

Un socle en plâtre barbouillé en jaune porte une minuscule mangeoire brunâtre avec une boule rose piquée de deux points noirs et surmontée d’une tache blonde. De part et d’autre de ce berceau, si on peut dire, un personnage peint en bleu et avec des cheveux longs, et un autre, un peu plus grand, coloré en vert et avec une barbe blanche. Plusieurs autres figurines, les unes agenouillées, les autres debout, sont réparties tout autour, avec des boules blanches et bouclées évoquant des moutons. Et dans le fond la tête d’une vache ou d’un bœuf, et celle d’un âne. À moins que ce ne soit celle d’une ânesse. Et tout ça figé dans la matière.

Un peu plus tard, Léontine arrive en marchant comme si elle dansait. Elle s’arrête entre l’échoppe du marchand de guirlandes et le stand de pains d’épices et elle parle à voix basse : – « Je veux encore une fois vous remercier, mes amis. C’est vraiment super, ce que vous avez fait, un vrai miracle. Le petit ange en sucre que tu as mis au centre du biscuit, Joseph, c’était… la cerise sur le gâteau ! Quand je pense que peu après notre arrivée dans le fournil tout était propre et rangé. Et que le gâteau s’est monté en un tournemain ! Et hop ! dans le four ! Et hop sur la table ! Et hop une couche de sucre ! Et hop un décor de poudre d’amandes ! Vous pouvez pas savoir comme mon père est content, mais alors content ! Il m’a embrassée, il m’a félicitée, il m’a demandé comment j’avais fait mais je n’ai rien dit, j’ai juste haussé les épaules et j’ai souri et j’ai dit ‘cadeau’. Et Madame Van Kom-Schweder était contente elle aussi, elle a fait des compliments à mon père et elle lui a promis de revenir souvent. Et moi, un jour je serai boulangère, nananère ! »

Dans l’échoppe des guirlandes, le marchand a entendu Léontine. Il n’a de loin pas tout compris, et il se demandera encore dans cent ans ce que cette fillette faisait là, sur ce marché de Noël à Gehjetzheim, à parler avec des figurines en plâtre immobiles dans leur crèche.

Christian Kempf, pour Noël 2018