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Elle avait la terre en héritage, la terre avec tous ses décors du plus glacé au plus exotique, avec toutes les  bêtes à poils, à plumes et à écailles, avec les hommes et leurs histoires sans fin. Comme elle court  de par le monde et se fait connaître de tous, elle veut se trouver un nom. Elle décide de s’appeler Tradition Orale. C’est un peu long, alors après quelques temps, on l’appelle tout simplement Abel.

Une petite sœur naît bientôt. On l’appelle Caïn. Abel et Caïn, ça sonne bien, non ? La petite admire son aînée et veut tout faire comme elle. Pour ne rien oublier, elle se met à dessiner sur le sable. Le vent vient lui reprendre sa mémoire et elle doit recommencer… Elle se met à dessiner sur l’eau. Une vague passe qui emporte tout vers le fond des mers océanes. Elle dessine alors sur les murs des grottes à l’abri des eaux du ciel, elle martèle la roche, façonne la glaise, griffe les peaux… Mais Abel court vite et Caïn ne peut suivre. Alors Caïn simplifie ses dessins : «Une ligne à gauche, une ligne à droite, un point au dessus, un tiret en dessous, voilà qui devrait suffire ! »
Pour les hommes avec leurs histoires sans fin, la trouvaille de Caïn s’avère bien pratique : plus besoin  de veiller jusqu’à pas d’heure pour écouter la fin du récit d’Abel, on pourra bien n’en savourer qu’une partie maintenant et connaître la suite demain ou la semaine prochaine : désormais, c’est écrit.
Peu à peu, les hommes oublient d’inviter Abel durant les longues soirées d’hiver. Elle n’est plus conviée aux fêtes, ils ne la laissent plus approcher du lit des petits enfants, ils l’écartent du fauteuil du Grand-papa, ils condamnent au silence toute aventure qui n’est pas passée entre les mains scribouillardes de Caïn.
Et c’est ainsi que, sans le vouloir, Caïn tua Abel.

Crédits: Marie-Pierre TONNON

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