Contes pour la paix 3: ROBBIE ET L’OURS POLAIRE

ROBBIE ET L’OURS POLAIRE

un conte pour parler de paix et de confiance par  Avril Rowlands

credit pixabay

L’hiver avait été froid et la neige avait posé une épaisse couverture sur les collines et les montagnes, les forêts et les vallées, les rivières, les ruisseaux et les lochs (lacs très allongés) du nord le plus lointain.

Quand les MacDorwuffs s’éveillèrent de leur sommeil d’hiver, à temps pour Noël et Nouvel-An, la première chose qu’ils firent fut de vérifier les trappes à ours polaires posées l’automne précédent. Car c’est un fait bien connu que les ours polaires, durant les hivers rigoureux, descendent d’Islande à la recherche de nourriture, et que les petits Mac, ronds et savoureux, sont tout à fait à leur goût. Cet hiver-là était froid.

Les petits lochs gelèrent et les plus jeunes Mac purent patiner dessus — les plus lourds passèrent à travers la glace et on dut les mettre au lit car ils avaient attrapé de gros rhumes – tandis que des glaçons se formaient sur les barbes des plus vieux Mac dont le travail était en plein air.

Les préparatifs habituels de Noël avançaient, souvent interrompus par les plus jeunes Mac pour faire des batailles de boules de neige et construire des bonshommes de neige. Mais le jour de Noël, lorsque tout le repas fut mangé et que jeunes et vieux furent rassemblés autour de grands feux dans la salle des fêtes des Mac, les plus âgés secouèrent sévèrement la tête et racontèrent des histoires sur les hivers passés, quand les ours polaires étaient arrivés jusque sur les bords du Loch Laxford et avaient mangé beaucoup de Mac.

Il neigea de nouveau après Noël et l’excitation recommença. Hamish Mac, le chef de clan, s’affairait ici et là d’un air inquiet tandis qu’il essayait de tout préparer à temps pour la grande fête du Nouvel-An. La neige tomba encore pendant la nuit, mais pour le Nouvel-An, le jour se leva étincelant et clair. Le soleil brillait, l’air était vif et la neige d’un blanc éblouissant.

C’est alors que vint un avertissement. Un Mac arriva, soufflant et haletant. On avait vu des ours polaires à Sheigra, et on recommanda à chacun de se tenir sur ses gardes. Personne ne devait voyager seul parmi les rochers et les collines, les forêts et les vallées, si les ours polaires rôdaient.

C’est-à-dire, personne sauf Robbie. Car Robbie était différent des autres Mac. C’était un solitaire qui agissait comme il l’entendait. C’était un Mac costaud et sans crainte qui n’était pas effrayé par les ours polaires.

Il faut dire que tous les Mac aiment profondément le pays du plus lointain des nords et se promènent des jours entiers tout seuls tandis qu’ils prennent soin des rochers et des collines.  Mais tous aiment aussi rentrer à la maison retrouver leurs amis, les chants, les danses, les fêtes.

C’est-à-dire, tous, sauf Robbie, qui était différent des autres. Il venait aux fêtes avec les autres Mac, mais s’asseyait toujours à part et parlait rarement.

Aussi, quand Robbie entendit l’avertissement au sujet des ours polaires, cela ne l’empêcha pas de poursuivre son projet de la journée, qui était de parcourir les collines dont il était le gardien et de profiter de la vue des pics, recouverts d’une neige brillante, qui se dressaient contre le ciel d’un bleu profond.

Robbie se mit en route et marcha à grands pas, respirant l’air glacé. Son haleine faisait comme de petits nuages blancs et sa barbe rousse était recouverte de fils de glace. Il traversa les forêts dont les branches des arbres étaient courbées sous le lourd fardeau de la neige. Il passa le long des lochs couverts d’une fine couche de glace étincelante. Il grimpa sur les collines, et le soleil   qui brillait sur la neige l’éblouissait, tandis que les cascades gelées avaient l’éclat d’une averse de diamants. Il regardait autour de lui en se promenant et il s’émerveillait de ce que son pays si familier lui semblait différent dans ses habits d’hiver. Il leva les yeux vers le ciel… et ce fut une erreur car son pied délogea une pierre. Avec un grondement et un bruit de tonnerre, la neige s’ébranla et glissa sous ses pieds et Robbie glissa avec elle, emporté par une marée blanche.

Enfin la glissade s’arrêta et Robbie se trouva au pied de la colline, dans un fossé, à côté de la route. Il avait froid, il était mouillé et, pire que tout, il était incapable de bouger car sa jambe était bloquée sous un rocher. Malgré tous ses efforts,– et Robbie était costaud – il ne put se libérer.

« C’est du beau, pensa-t-il. Enfin ! Je suis près de la route, quelqu’un passera certainement bientôt… » Mais personne ne passait, car après l’avertissement au sujet des ours polaires, chacun restait près de chez lui.

Robbie essaya de crier. Mais ses cris furent renvoyés par l’écho des hautes montagnes, et personne ne vint.

Il essaya de chanter pour garder courage. Mais son chant résonna faiblement dans le calme menaçant des collines, et personne ne vint.

Alors Robbie resta silencieux, fatigué par tous ses efforts, mais le silence était pire que tout, et personne ne vint.

Les jours sont courts durant les mois d’hiver dans le nord le plus lointain, et le soleil commença à disparaître à l’horizon, bien qu’il ne soit pas encore tard. A ce moment-là, le froid devint plus intense. La neige se mit à tomber et des flocons blancs se posèrent sur Robbie comme une couverture, mais une couverture glacée et mouillée qui le faisait grelotter. Enfin, Robbie s’adressa à Dieu, mais il le fit à contrecœur, car Robbie n’aimait demander de l’aide à personne, pas même à Dieu.

« Regarde-moi, Dieu, dit-il. Si tu n’envoies pas quelqu’un le long de la route assez rapidement, je mourrai gelé. »

Ce n’est pas ainsi qu’on doit parler à Dieu, mais Robbie avait froid, il était effrayé et Dieu, qui avait observé Robbie tout au long de l’après-midi, le comprit.

Le vent se leva, soufflant les flocons en une danse tourbillonnante avant de se poser, couvrant le sol d’une couche épaisse de neige fraîche, et Robbie aussi devint bientôt un tas blanc informe, couché dans le fossé à côté de la route. Les derniers rayons du soleil avaient juste disparu derrière la montagne quand soudain il entendit des pas.

« A l’aide, cria Robbie, à l’aide ! » Les pas se rapprochèrent : c’étaient trois personnes qui se dépêchaient. Hamish avait dû aller chercher à la dernière minute des provisions qui manquaient pour la fête de cette nuit. Il avait emmené deux compagnons costauds, et tous les trois étaient chargés de nourriture et regardaient bien s’il n’y avait pas d’ours polaires. Ils marchaient vite et en silence.

« A l’aide,  appela Robbie, à l’aide ! »

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Stuart Mac.

« Je n’ai rien entendu » dit Hamish, l’esprit tout préoccupé des choses qu’il fallait encore faire pour les festivités de la soirée.     

« A l’aide » dit Robbie d’une voix faible.

« Encore » dit Stuart, et il s’arrêta, regardant autour de lui.

« Allons-y ! dit Hamish impatiemment. Je dois être de retour avant la nuit. Il y a tant à faire. »

Alastair Mac, heureux de s’arrêter, posa ses paquets avec un soupir de soulagement. Il s’étira, regarda autour de lui, regarda encore, puis montra d’un doigt tremblant la forme blanche, couverte de neige, dans le fossé.

« Regardez ! dit-il, regardez ! »

« Qu’est-ce que c’est ? » dit Stuart avec crainte.

« Je crois que c’est un ours p.p.p.polaire. » bégaya Alastair, et il prit ses jambes à son cou et fila le long de la route aussi vite qu’il put. Stuart et Hamish le suivirent à toute allure. La route fut à nouveau silencieuse.

« Eh bien, merci beaucoup, Dieu », murmura Robbie en claquant des dents.

Il s’arrêta de neiger, mais un vent froid se leva, faisant bouger les branches au-dessus de la tête de Robbie.

« Je t’en prie, Dieu, envoie quelqu’un, n’importe qui, pour m’aider » pensa Robbie, incapable de chuchoter, tellement il était faible.

Les branches bougeaient et frémissaient dans l’air froid, et quelque chose d’autre aussi. Il y eut un reniflement et un éternuement, ainsi que le piétinement de pas qui avançaient avec précaution dans la neige haute. Les cheveux de Robbie se dressèrent sur sa tête car il était en train de deviner qui reniflait et piétinait. La grande forme blanche se rapprocha de plus en plus et Robbie essaya de ne plus respirer, dans l’espoir que s’il se tenait tout à fait immobile, l’ours polaire ne le remarquerait pas. Le piétinement s’arrêta et il y eut un grognement. Un nez froid et mouillé frôla la figure de Robbie.

« Je me demande quel morceau de moi il va manger en premier… pensa Robbie ; j’espère que cela se passera vite. »

Il ferma les yeux et se prépara au pire. Mais l’ours polaire ne le mangea pas. Il semblait étonné. Il recula et le piétinement recommença. Robbie pouvait entendre l’ours renifler et grogner, tandis qu’il passait lentement près de l’épaule de Robbie, de son bras, et jusque là où le gros rocher bloquait sa jambe contre le sol. L’ours polaire s’arrêta. Robbie ouvrit les yeux et vit une énorme patte s’avancer et, avec une toute petite tape, le rocher fut enlevé de sa jambe et poussé dans le fossé.

L’ours polaire grogna, et Robbie ferma de nouveau les yeux parce que l’énorme patte s’avança de nouveau et toucha sa jambe. Mais c’était une gentille petite tape que Robbie sentit à peine ; il ne sentit pas non plus les bras – si forts qu’ils pourraient écraser un Mac en quelques secondes – le soulever avec un soin infini. L’ours le tint tendrement contre sa poitrine froide et blanche et Robbie s’évanouit.

Lorsqu’il se réveilla, il se trouvait sur le sol, devant la salle des fêtes des Mac. Il n’y avait aucune trace de l’ours polaire. De la lumière, provenant des fenêtres, éclairait la nuit et Robbie pouvait     entendre de la musique et des rires. Sa jambe lui faisait mal, et, comme il était trop faible pour bouger ou crier, il frappa faiblement contre la porte. Mais la musique était forte et étouffait le son de ses coups. Il martela la porte jusqu’au bout de ses forces, puis se coucha, désespéré.

« C’est ridicule, Dieu, pensa-t-il. Si Tu désirais me donner une leçon, très bien, Tu me l’as donnée. Je regrette de n’avoir prêté aucune attention aux avertissements et d’être parti tout seul, et je regrette aussi d’avoir douté de Toi, bien que Tu aurais pu choisir quelqu’un d’un petit peu moins effrayant qu’un ours polaire pour me secourir… mais cela me semble un peu injuste de mourir de froid à quelques mètres d’un refuge. »

Dieu écouta les pensées de Robbie et le vit grelotter; Il fut triste pour lui mais Il ne lui parla pas, car Dieu agit autrement.

Dans la salle des fêtes, les sauteurs sautaient toujours plus haut; leurs figures étaient illuminées et brillantes. La figure d’Hamish était plus rouge et brillante que les autres, tandis qu’il racontait d’une voix forte à qui voulait l’entendre son aventure de l’après-midi avec l’ours polaire.

Au milieu de toute cette excitation, des chants et des danses, Robbie ne manquait à personne car il allait toujours de son côté, préférant sa propre compagnie à celle des autres, s’asseyant à part et parlant rarement.

Hamish finit son histoire avec un moulinet, se tourna vers la fenêtre… et regarda avec horreur. Car, pressée contre la vitre, il y avait la figure… d’un ours polaire.

« C’est… c’est… » il bégaya, la montrant d’un doigt tremblant.

La musique s’arrêta, les conversations et les rires cessèrent et chacun se tourna vers la fenêtre et regarda dehors. L’ours polaire, son haleine givrant la vitre, les regarda et fit un geste avec son énorme patte.

Les Mac attrapèrent des bâtons, des plats, des pots, des instruments de musique et tout ce qui leur tomba sous la main et se précipitèrent hors de la salle des fêtes. Ils contournèrent la maison jusqu’à la fenêtre… mais l’ours polaire était parti.

« Cherchez ses empreintes ! » cria Hamish.

Les Mac cherchèrent les énormes empreintes qui auraient dû être marquées dans la neige. Mais aussi étrange que cela puisse paraître, ils ne découvrirent aucune trace. La neige était lisse. Tout ce qu’ils trouvèrent, inconscient mais encore vivant, c’était Robbie.

Et Dieu sourit, tandis qu’ils soulevaient Robbie et l’emportaient dans la salle des fêtes. Car Dieu agit ainsi.  FIN 

 

L’auteure est madame Avril Rowlands et son site internet est www.mcdorwuff.com

Voici les coordonnées des 3 contes en anglais :

Alastair et la guerre du clan : ISBN 0-7197-0581-9.

Angus et le cadeau de Noël : ISBN 0-7197-0535-5.

Robbie et l’ours polaire : ISBN 0-7197-0536-3.