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ALASTAIR ET LA GUERRE DU CLAN,

un conte pour parler de la paix par Avril Rowlands

Si vous allez vers le plus lointain des nords,  vous découvrirez que toutes les routes se rejoignent pour n’en former qu’une seule qui serpente par les collines,  au bord des lochs aux eaux profondes,  à travers les forêts et parmi les rochers. De temps en temps, il vous arrivera de voir des signaux :  des triangles rouges sur lesquels sont représentés en noir des rochers qui dégringolent.

Peut-être penserez-vous que ces signaux ont été placés là pour avertir les voyageurs du danger. Mais vous auriez tort. Les MacDorwuffs ont mis ces signaux il y a très longtemps,  bien avant que des étrangers n’arrivent jusqu’au plus lointain des nords,  et ils les ont mis dans un but très différent.

Quand Dieu créa le plus lointain des nords,  Il créa aussi les Mac et les installa comme gardiens des rochers dans le pays,  pour balayer l’herbe,  prendre soin des rochers,  enlever les fougères mortes et ramasser puis arranger les pierres précieuses. En ce temps-là,  les Mac ne partageaient le pays qu’avec les animaux sauvages et les poissons qui nageaient dans les eaux profondes des lochs et les oiseaux qui faisaient leurs nids dans les grands arbres des forêts.

Les Mac furent des gardiens fidèles pendant de longues années  et durant ce temps-là,  ils ne virent personne qui leur ressemblait,  car aucun voyageur n’avait fait jusqu’alors le voyage sur la route du plus lointain des nords. Ils en étaient venus à penser qu’ils étaient les maîtres du pays  et le traitaient comme s’il leur appartenait.

Un beau jour,  le long de la route qui vient du sud,  d’étranges animaux blancs et laineux apparurent,  avec quatre pattes minces,  de petites têtes et des queues plus petites encore. Des moutons étaient arrivés dans le plus lointain des nords ! Les Mac n’avaient jamais vu de moutons auparavant   et ils s’alignèrent le long de la route et du pont de Laxford et les regardèrent avec étonnement,  stupéfaits par le bruit plaintif des bêlements. Derrière les moutons marchaient les bergers. Ils étaient petits,  mais pas aussi petits que les Mac. Ils étaient minces et non pas ronds comme les Mac,  et avaient des figures ridées, tannées par les vents. Ils marchaient d’un pas rapide et assuré,  poussant les moutons devant eux avec de longs bâtons. En avançant,  ils regardaient à gauche et à droite. Les Mac découvrirent qu’ils pouvaient comprendre leur langage.

  • Il y a ici de bons pâturages pour faire paître,  Dougal !  dit l’un d’entre eux.
  • Oui, mais les rochers poseront un problème,  répliqua Dougal.
  • Nous pourrons en utiliser pour construire nos abris,  et débarrasser le reste, répondit le premier.

Les Mac se regardèrent les uns les autres avec consternation. Débarrasser les rochers ? Utiliser les pierres pour construire des abris ? Faire paître ces étranges animaux  laineux sur leur territoire ?

Hamish Mac,  le chef du clan,  fit un pas en avant  et tous les autres Mac se pressèrent derrière lui. 

  • Excusez-moi,  mais pourriez-vous nous dire qui vous êtes  et ce que vous faites sur notre territoire ?

Les bergers s’arrêtèrent tout étonnés.

       – Regardez,  dit Dougal,  il y a de petites personnes ici.

Hamish se redressa de toute sa hauteur,  ce qui ne faisait pas très haut.

  • Savez-vous que vous êtes ici sans permission ?
  • Sans permission ?  dit Dougal,  ce n’est pas vrai. On nous a dit que ce pays n’appartenait à personne. Nous avons entendu dire qu’il y avait de bons pâturages pour nos moutons,  de la tourbe pour faire nos feux,  du poisson dans les lochs pour notre nourriture  et des quantités de pierres pour construire des maisons. Nous sommes venus pour le constater par nous-mêmes  et si cela nous plaît,  nous amènerons nos femmes et nos enfants et nous nous établirons ici. Donc,  si cela ne nous fait rien,  vous pourriez peut-être nous laisser continuer notre route.

Et il reprit son chemin avec les bergers,  poussant leurs moutons et piétinant presque Hamish.         Cette nuit-là,  les Mac organisèrent une rencontre dans la salle des fêtes, sur le bord du Loch Laxford. Beaucoup d’entre eux étaient en colère,  mais personne n’était aussi fâché qu’Alastair,  un grand Mac avec une barbe rouge en broussaille.

  • Ce n’est pas juste,  cria Alastair,   ce n’est pas juste du tout ! C’est notre territoire. Nous possédons ce pays. Ils ne peuvent quand même pas venir ici et faire paître leurs moutons sur nos collines  et prendre les pierres pour faire leurs maisons sans même dire « s’il-vous-plaît » ou « merci ». Ils vont détruire notre territoire et nos maisons  et peut-être nous faire partir. Je vous le dis, il faut les chasser.

Il y eut un chœur d’approbations de la part des Mac, mais Hamish secoua la tête.

  • Et bien, je ne sais pas,  dit-il lentement. Je ne sais pas s’il faut les chasser. Les Mac ont toujours vécu en paix dans ce pays. Je pense que nous devrions demander l’avis de Dieu avant de faire quoi que ce soit,  parce que nous avons toujours parlé de nos problèmes à Dieu.

Et parce qu’Hamish était le chef du clan,  il fut écouté avec respect. Ainsi, le lendemain, les Mac grimpèrent en masse au sommet de la montagne nommée Foinaven  pour demander à Dieu son avis.

Il faisait un froid terrible au sommet de la montagne  et des brumes glacées tournaient tout autour. Hamish leva les yeux vers les nuages menaçants  et raconta à Dieu ce qui s’était passé la veille  et toutes leurs discussions au sujet des bergers. Quand il eut fini de parler,  et cela prit un long moment car il y avait beaucoup d’arguments,  Alastair parla de l’idée de chasser les bergers.  Quand Alastair eut fini,  un autre Mac prit la parole,  puis un autre,  et bientôt ils parlèrent tous à la fois,  priant Dieu,  L’informant,  Lui disant ce qui devait être fait.

Et Dieu écouta tous ces arguments,  bien qu’Il les connaisse déjà parfaitement. Dieu écouta et Il fut triste  car Il savait que les Mac ne désiraient pas vraiment Son avis. Ils ne restaient même pas silencieux assez longtemps pour L’écouter. Alors Dieu ne dit rien,  car Il ne donne pas Son avis si on ne le désire pas.

Les Mac descendirent de la montagne appelée Foinaven,  chacun convaincu que Dieu approuvait leurs projets. Mais Hamish demeurait incertain.

  • Attendons de voir, dit-il.

Comme Hamish était le chef du clan et qu’ils respectaient ses opinions,  ils attendirent et virent que tout ce qu’Alastair  avait prédit se produisait.

Les bergers laissèrent leurs moutons paître là où ils voulaient sur les collines,  et les Mac eurent davantage de travail pour nettoyer leurs saletés.

Les bergers enlevèrent des rochers et des pierres qui avaient été placés à des endroits précis depuis le commencement des temps  et les écrasèrent puis les taillèrent pour faire des abris où s’installer.

Les bergers pêchèrent dans les lochs, attrapèrent les plus grands et les meilleurs poissons pour les manger,  et les Mac commencèrent à avoir faim.

Si les bergers se moquaient des Mac,  trouvant qu’ils étaient de petites créatures stupides,  faisant des histoires au sujet d’un tas de vieilles pierres,  on peut dire que les Mac ne faisaient rien pour les faire changer d’opinion. Ils ne prirent jamais contact avec les bergers,  ils ne leur parlaient jamais ni ne s’en approchaient. Les Mac, eux, ne se moquaient pas des bergers. Ils se mirent à les haïr  et leur haine grandit,  grandit,  jusqu’à ce qu’elle soit comme un grand feu brûlant. Mais personne ne haïssait davantage les bergers qu’Alastair.

Enfin,  ils organisèrent une autre rencontre.

  • Nous devons agir avant qu’il ne soit trop tard !  cria Alastair,  et les Mac crièrent qu’ils étaient d’accord.
  • Et qu’est-ce que tu proposes  de faire au juste?  demanda Hamish.  Ils sont beaucoup plus grands que nous.
  • Je vais vous le dire,  répondit Alastair,  et les Mac écoutèrent ses plans,  les approuvèrent et se mirent au travail.

Ils placèrent des rochers et de grosses pierres sur le chemin des bergers  et le résultat fut que plusieurs moutons furent blessés.

Ils percèrent des trous dans le fond des bateaux  et quand les bergers sortirent dans les lochs pour pêcher, leurs bateaux coulèrent. Les bergers durent nager  et rentrèrent mouillés et affamés à la maison. Les Mac rirent en les observant.

Ils utilisèrent leurs sentiers cachés et leurs chemins secrets pour retirer les repères des bergers  et ceux-ci retrouvèrent difficilement leur chemin pour rentrer.

Ils démolirent des abris en construction  et remirent les rochers et les pierres à leur place. 

Tout cela prit naturellement beaucoup de temps  et les Mac durent négliger leur travail de gardiens des rochers. Les rochers n’étaient pas nettoyés,  l’herbe était sale  et les fougères pourrissaient sur place. Le pays du plus lointain des nords était comme abandonné, privé d’amour.

Et Dieu vit le territoire négligé,  la haine et la crainte dans le cœur des Mac,  mais Dieu ne dit rien, car Dieu agit autrement.

Les bergers aussi se fâchèrent  et se mirent à poser des trappes pour attraper les Mac. Ils n’en attrapèrent jamais,  mais ces trappes dérangeaient beaucoup les Mac.

  • C’est la guerre !  dit pour finir Alastair. C’est à nous de les attraper et de nous en débarrasser définitivement.

Alors il s’en alla tout seul et marcha à travers les collines,  à la recherche d’endroits où il pourrait piéger les bergers. Il rassembla des rochers et de grosses pierres et les plaça en grands tas. Il travailla d’arrache-pied et à la nuit tombante,  il avait fini.

Sur les pentes des collines,  au moins une douzaine de dangereux tas de rochers tenaient en équilibre,  prêts à dégringoler sur la route au-dessous. Le moindre geste ou soupir les mettrait en mouvement. Tout ce qu’Alastair avait à faire le lendemain matin  était d’amener les bergers à marcher sur cette route.

Il se sentit soudain très fatigué et s’assit sur une touffe d’herbe. La route au-dessous s’étendait et s’éloignait de lui,  vide et désolée dans le crépuscule. Tout était tranquille.  Aucun animal ne bougeait à cet endroit qui était devenu dangereux,  et même les oiseaux demeuraient silencieux. Alastair commença à avoir peur.

  • Je regrette, Dieu, dit-il; peut-être que Tu n’aimes pas ça,  mais nous n’avions pas le choix.

Les rochers grondaient,  en écho à ses chuchotements,  mais Dieu ne parla pas,  car Dieu agit autrement.

Soudain,  Alastair entendit un bruit,  un léger bêlement,  et il vit une petite tache blanche assez loin d’où il se trouvait. Un minuscule agneau laineux courait le long de la route,  il courait apeuré à la recherche de sa mère.

Les rochers grondèrent,  bougèrent  et Alastair resta glacé,  incapable de détacher ses yeux du petit agneau qui courait de tous les côtés et se rapprochait du piège qu’il avait mis en place.

Puis il y eut un autre son,  des bruits de pas se hâtant le long de la route. La grande silhouette de Dougal apparut,  courant après l’agneau pour essayer de l’attraper pour le ramener chez lui.

Toute l’horreur de ce qu’il avait manigancé submergea Alastair  et il se sentit très mal à l’aise.

  • Non, chuchota-t-il, non !

Mais l’agneau était juste au-dessous des tas de rochers. Dougal l’avait presque attrapé lorsque les pierres grondèrent et commencèrent à glisser vers la route,  d’abord assez lentement. Alastair se leva.

  • N’approchez pas ! cria-t-il de sa voix la plus forte;  et il se précipita en bas de la pente. Secoués par ce bruit,  les rochers et les grosses pierres accélérèrent leur mouvement,  craquant, grondant,  dégringolant avec lui de plus en plus bas.

Les Mac et les bergers accoururent tous  des quatre coins du plus lointain des nords,  mais quand ils arrivèrent,  ils ne purent rien voir,  car un voile de poussière,  comme un épais brouillard, montait de la route. La dernière pierre dégringola en bas de la pente avec un bruit sourd,  puis ce fut le silence.

Les Mac et les bergers observaient tout cela,  terrifiés,  lorsque le silence fut troublé par un petit bêlement plaintif. Comme la poussière se dispersait,  ils virent une forme laineuse,  plus blanche du tout,  s’extirpant de quelque chose qui aurait pu être un rocher, une forme meurtrie et griffée, les habits en lambeaux et les cheveux plus vraiment rouge vif.

Ce « rocher » bougea  et des larmes coulèrent sur ses joues poussiéreuses  tandis qu’Alastair ouvrait ses bras pour laisser l’agneau courir vers Dougal le berger.

  • Dieu,  qu’avons-nous fait de mal ?  demanda Alastair.

Et Dieu parla :

« Tu sais ce que vous avez fait de mal. Vous pensiez que le territoire vous appartenait,  mais il n’est pas à vous,  pas plus qu’il n’appartient aux bergers. Il est à moi,  et tout ce qui est vivant est à moi,  car j’ai créé le ciel et la terre. Pourtant, vous désiriez posséder le pays et le garder égoïstement. Le pays du nord le plus lointain est assez grand pour que vous y viviez,  vous et les bergers,  paisiblement,  les uns à côté des autres. Même s’il n’avait que la moitié de sa grandeur,  ce serait encore assez. Vous avez laissé la haine et la peur grandir dans vos cœurs. Vous avez négligé le territoire que je vous avais confié  et il est resté sans soins,  tandis que vous complotiez des plans de guerre les uns envers les autres. »

Les Mac et les bergers étaient silencieux  et c’est en silence que Dougal traversa la route et aida Alastair à se lever. Tous ensemble,  les Mac et les bergers travaillèrent pendant la nuit pour remettre en place les rochers et les grosses pierres.

Au matin,  les bergers s’en allèrent et les Mac se demandèrent où ils allaient. Ce n’est que vers le soir qu’ils revinrent,  apportant avec eux des signaux :  des triangles rouges sur lesquels étaient représentés en noir des rochers qui dégringolent.

Ils placèrent ensemble ces signaux comme avertissement  et comme souvenir pour les générations futures de Mac,  de bergers,  et de voyageurs qui font le long voyage vers le nord le plus lointain.

Quand ils eurent fini de poser le dernier signal, ils sortirent en bateaux  et attrapèrent du poisson en suffisance pour la grande fête qui allait avoir lieu au bord du Loch Laxford.

Et Dieu sourit de les voir travailler et vivre en paix; Il fut heureux que le pays du nord le plus lointain soit de nouveau soigné et aimé.

Car Dieu agit ainsi.  FIN 

L’auteure  est madame Avril Rowlands et son site internet est www.mcdorwuff.com

Voici les coordonnées des 3 contes en anglais :

Alastair et la guerre du clan : ISBN 0-7197-0581-9.

Angus et le cadeau de Noël : ISBN 0-7197-0535-5.

Robbie et l’ours polaire : ISBN 0-7197-0536-3.