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« Aux  tartines de Tante Hortense » est une belle narration de Florence Clauss ayant pour thèmes le temps qui passe, la transmission, l’amour familial. 

Cela fait quelques jours maintenant que Madame Angelin est décédée. Agathe, sa fille, le sait : aujourd’hui il faut libérer le deux pièces que sa mère habitait dans la maison de retraite. La nuit avait été courte et agitée. La journée s’annonçait triste et douloureuse.

Agathe décide de commencer par la chambre. Elle enveloppe de papier journal quelques objets de décoration, des objets familiers. Puis c’est au tour du vieux secrétaire, le petit lieu secret de Madame Angelin. Agathe tourne la clef et ouvre la porte qui forme alors une table devant elle. Dans les étroites niches du meuble, Il y a le beau stylo à plume de sa mère, un bibelot, un cahier dans lequel sa mère notait toutes ses dépenses avec minutie. Agathe transvase tout cela dans un petit carton. Elle sort le contenu de deux tiroirs, ouvre un troisième et y découvre une lettre. Elle sort l’enveloppe et peut y lire: ‘aux tartines de Tante Hortense, pour ma fille’.

Agathe est émue. Elle ne pensait pas trouver dans ce meuble une lettre qui lui serait destinée. La gorge serrée, elle s’assied et ouvre le courrier. Ses doigts tremblent.

Ma très chère Agathe,

Si tu lis cette lettre, c’est que je suis partie. Et comme je n’ai pas pu te dire tout  ce qui va suivre de vive voix,  je laisse mon stylo te dire tout cela.

Par pudeur, par retenue ou par peur que l’émotion ne vous prenne par surprise, on tait souvent sentiments et ressentis. C’est pourquoi aujourd’hui je veux réparer ce tort.

Je voulais tout d’abord te dire combien j’ai été heureuse de te donner la vie. Ce fut pour moi un émerveillement, j’en suis devenue quelqu’un d’autre. Bien souvent même lorsque tu étais déjà adulte, j’ai remercié le Seigneur de m’avoir fait ce cadeau. J’ai tellement aimé te voir grandir, te voir changer et devenir une femme aux mille richesses et d’une grande gentillesse. Avec ton père nous avons eu le bonheur de te voir amoureuse, mère, et nous grands-parents. Quel bonheur de connaître ceux qui viennent après nous, ceux qui nous ressemblent et sont si différents.  

Et puis comme tu le sais, la mort de ton père a été pour moi un moment d’une grande douleur. Je ne te l’ai jamais dit, mais j’ai apprécié, aimé ta présence discrète à mes côtés, ces visites que tu me faisais et qui me reliaient à la vie.

Sans toi, ton époux et les enfants, je n’avais aucune raison de rester.

Et j’ai vieillie.  Je me souviens encore du jour où tu m’as dit que tu voulais me parler. Avant même un mot de ta part, je savais ce que tu voulais me dire…

Je ne pouvais plus rester seule, il fallait trouver une solution. Je le savais, mais je ne pouvais m’y résoudre. Avant d’envisager quoi que ce soit, avant de me proposer quoi que ce soit, tu m’as d’abord demandé comment moi je voyais les choses, comment moi j’envisageais ma vieillesse. Tu me laissais rester maître de ma vie, tu m’accompagnais sans rien m’imposer.

Et lorsqu’il a fallu s’occuper des papiers et du déménagement, tu m’épaulais sans me prendre pour un enfant. 

Et tu avais raison, ce fut le bon choix au bon moment. Parce que contrairement à ce que j’avais imaginé, j’ai été très heureuse dans cette nouvelle vie à la maison de retraite. Il a fallu s’adapter bien sûr, cela m’a coûté, mais j’y fus bien, très bien même. Et une fois de plus grâce à toi…

Dans les semaines qui passaient, ce que j’aimais le plus, ce que j’attendais chaque semaine c’était notre rendez-vous « Aux tartines de tante Hortense ».

Dès la veille, je choisissais et préparais ce que j’allais mettre, les petites affaires attendaient sur le meuble de l’entrée.

J’aimais te retrouver dans ce petit salon de thé, discuter avec toi des dernières nouvelles, te parler d’un article que j’avais lu ou te donner le dernier roman que je venais de lire en te racontant les trois quarts de l’intrigue. . Nous en  avons passées des  heures assises à cette petite table près de la fenêtre !

Et comme elles étaient savoureuses ces tartines chez Hortense, elles avaient le goût du bonheur et des rires  que nous partagions. En y pensant, j’ai encore le goût de toutes ces confitures qui me viennent à la bouche.

J’entends encore la petite horloge du salon qui sonnait  4 coups et qui donnait le signal : nous partions au théâtre !

Enfin je voulais te remercier parce que jusqu’au bout tu as été présente, même dans les moments les plus difficiles, même dans les moments où j’ai eu peur.

Aujourd’hui je ne suis là plus , mais pourquoi ne pas aller manger quelques tartines avec ta fille chez Hortense ? Cela pourrait être un nouveau rendez-vous…

Merci. Je t’embrasse tendrement. Ta Maman.

 Crédit : Florence Clauss (UEPAL)