Le sage sur le roc…

Etude de Matthieu 7,24-27 : les deux maisons. Voici une parabole que l’on raconte volontiers aux enfants… et si les adultes l’étudiaient… qu’en feraient-ils ?

Introduction à l’évangile selon Matthieu- sa place dans la Bible. Un des livres du Nouveau Testament Le Nouveau Testament (NT) comprend 27 livres de longueurs variables, tous écrits en grec par divers auteurs à des dates différentes au cours du 1er siècle. Ils ont été transmis par d’innombrables manuscrits, le plus ancien est daté de l’an 135. Les livres sont rangés par leur genre littéraire : évangiles, actes, lettres, apocalypse et par leur longueur. Chaque livre est divisé en chapitres, selon la division proposée par Etienne Langton et attestée en 1226. Les chapitres ont été eux-mêmes divisés en versets par Robert Estienne, au cours d’un voyage en diligence en 1551. Ces précisions sont importantes : elles obligent tout lecteur du Nouveau Testament à lire de manière critique les extraits bibliques, à vérifier le début et la fin de chaque « histoire » et à prendre en considération, ce qui précède, ce qui suit et même tout le livre. Le livre de Matthieu est composé de 28 chapitres et de 1068 versets. (Il a presque la même taille que l’évangile de Luc).

 Matthieu, le premier évangile Le mot français « évangile » est directement dérivé du grec « euaggelion » qui désignait primitivement la récompense que l’on accordait à un messager pour la transmission d’une bonne nouvelle. Par extension, ce terme désigna la bonne nouvelle elle-même. Cette Bonne Nouvelle concerne Jésus de Nazareth, le fils de Dieu, le Messie. L’auteur de l’évangile de Matthieu respecte profondément le livre et l’autorité de Marc, qu’il recopie. Il a conservé 606 des 661 versets de Marc, bien qu’il abrège presque chaque épisode de Marc (de 20 à 30 % en moyenne). Mais en bon scribe, il traduit et interprète. Plus exactement, il réécrit l’évangile de Marc pour donner un sens nouveau à son texte. Il a 330 versets que l’on ne retrouve ni chez Marc, ni chez Luc. En évangéliste, Matthieu rapporte, à sa manière propre, la vie et l’enseignement de Jésus, le Christ. L’intention de l’œuvre est donnée dès le début du livre : Son nom sera Emmanuel, « Dieu avec nous » et il va « être avec » les disciples jusqu’à la fin des temps.

 Un plan de livre difficile à établir. Les spécialistes discutent la question de la composition du livre de Matthieu. Trois plans différents se dégagent aujourd’hui

Le plan géographique permet de situer le ministère de Jésus en Galilée (4,12 à 13,58), puis dans les régions limitrophes et en route vers Jérusalem (chapitres 14 à 20) et enfin à Jérusalem même (chapitres 21 à 28). Nul n’a pu montrer l’intention théologique d’une telle répartition qui a le mérite de donner un cadre géographique.

Le plan didactique met en évidence les cinq « discours » de Jésus, chacun se rapportant à un thème précis. Ils se terminent tous par la formule « Or, quand Jésus eut achevé ces instructions… ». De fait, on distingue cinq blocs : les chapitres 5 à 7 ; 10 ;13 ;18 et 24-25. Chaque discours est précédé d’une section narrative plus ou moins longue. Les récits de l’enfance inaugurent le livre de Matthieu et les récits de la Passion et de la Résurrection de Jésus terminent le livre.

Le plan en deux parties. Dans la première (chapitres 3 à 13), Jésus se présente à son peuple, mais celui-ci refuse de croire en lui. Tout puissant en œuvres et en paroles, Jésus envoie ses disciples annoncer la Bonne Nouvelle ; les auditeurs sont confrontés à l’option pour ou contre lui. Dans la deuxième partie (chapitres 14 à 28) Jésus parcourt le chemin qui le mène à Jérusalem, de la croix à la Résurrection.

 Histoire du livre de Matthieu Si Matthieu 22,7 fait allusion à la destruction du Temple et de Jérusalem, alors la rédaction de l’évangile selon Matthieu peut être située après les années 70 de notre ère. Les spécialistes s’accordent pour situer la rédaction du livre de Matthieu vers les années 80-90.

Qui est Matthieu ? Qualités littéraires Matthieu insiste sur les Écritures juives qu’il connaît, sur la Loi et les coutumes juives qu’il n’explique pas : ses auditeurs ou lecteurs doivent donc comprendre le sujet du débat, étant du même milieu que lui. Il insiste sur l’accomplissement de l’Écriture en la personne de Jésus. Le Christ est présenté comme le Messie promis, mais aussi comme le Maître par excellence, enseignant une nouvelle justice, une nouvelle fidélité à la loi de Dieu. Il ne s’agit pas d’être un « nouvel Israël » mais « LE véritable Israël ». La différence est importante, car la nouveauté religieuse était assimilée à une secte alors qu’en affirmant que Jésus accomplit la tradition juive, Matthieu proclame Jésus comme le Messie attendu -et non reconnu- par Israël. Le livre de Matthieu montre l’accomplissement par Jésus des prophéties faites à Israël.

Sa théologie (en lien avec l’histoire des deux maisons) : pour l’auteur de l’évangile, Jésus est le Messie. Il propose une nouvelle Alliance, qui est ouverte à tous. Il s’agit maintenant de faire le bon choix.

 D’après la tradition historique. La plus ancienne tradition ecclésiale (Papias, avant l’an 150) identifie l’auteur avec l’apôtre Matthieu-Lévi, ainsi que le feront de nombreux Pères de l’Eglise (Origène, Jérôme…). A travers son œuvre, l’auteur se révèle être un lettré juif, devenu chrétien, versé dans les Écritures et passé maître dans l’art de présenter Jésus, insistant toujours sur les conséquences pratiques de son enseignement. Le texte est pétri de traditions juives et utilise un vocabulaire palestinien.

 Aujourd’hui la thèse selon laquelle le disciple Matthieu est l’auteur de l’évangile (9,9 et 10,3b) n’est plus défendue. Certains exégètes pensent que Matthieu a « fait son autoportrait » dans le scribe « devenu disciple du royaume des cieux » (Matthieu 13,52). La grande majorité pense que Matthieu était sans aucun doute un juif. Probablement de Palestine, qu’il a pu être témoin de la guerre juive de 66-73. On trouve des allusions possibles à la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 70. Il pourrait appartenir à une communauté hellénistique, composée de juifs convertis et de gentils, ce qui expliquerait son bilinguisme. Pour certains, Matthieu est le témoin d’une transition douce entre le judaïsme et le christianisme. Pour d’autres, Matthieu est le témoin d’une séparation consommée entre la communauté à laquelle s’adresse l’évangéliste et le judaïsme de son temps.. Certains spécialistes pensent que l’Église de Matthieu était importante, souvent identifiée à l’Église d’Antioche de Syrie.

Tous reconnaissent en Matthieu un génie bilingue. Il écrit en grec, pense en hébreu et développe une très grande qualité de composition pour son écriture (voir les différentes propositions de plan ci-dessus). Il utilise un vocabulaire typiquement palestinien et le texte a pu être écrit en Syrie ou en Phénicie. Il y a des expressions typiquement matthéennes, par exemple « leurs synagogues – votre synagogue ». Elles prouvent que l’auteur est dans une situation non définie, encore mouvante et complexe. Il semblerait que les chrétiens ne vont déjà plus à la synagogue mais n’ont pas encore coupé les ponts avec le judaïsme officiel. « Il s’agit de frères ennemis non encore séparés».

Les deux maisons

Les discours Cinq discours rythment le livre de Matthieu :
  • chapitres 5 à 7 – le discours sur la montagne, règlemente la vie pour ceux qui suivent Jésus. Relations humaines et relations avec Dieu.
  • Au chapitre 10 : ordres et conseils à ceux qui partent annoncer la Bonne Nouvelle,
  • puis au chapitre 13 : présentations de paraboles du royaume et clauses de la vie dans la future Église.
  • Le chapitre 18 aborde comment vivre ensemble entre frères et sœurs dans une communauté chrétienne
  • et les chapitres 24-25 : comment attendre la victoire finale ou les évènements eschatologiques.

Le discours du Sermon sur la montagne. Le « Sermon sur la montagne » est le premier des cinq discours de Jésus. Il représente presque un cinquième de l’évangile de Matthieu. C’est un joyau, qu’il s’agit de lire entièrement, mais aussi à l’intérieur de l’évangile, afin de n’en pas perdre le sens. Le sermon sur la montagne n’est pas le début de l’histoire de Jésus. D’après Matthieu, des disciples le suivent, des guérisons ont eu lieu. Le discours s’adresse à des chrétiens, lesquels viennent du judaïsme, et qui se demandent comment vivre harmonieusement la Loi de Moïse et sa mise en pratique à la lumière de l’exigence de Jésus.

 Parabole des deux maisons. Qu’est-ce qu’une parabole ? Ce n’est en tout cas pas un message simplifié du Christ, des paroles pour les enfants. Au contraire, la parabole est difficile, « son vrai sens est réservé, non pas à l’intellectuel, mais au croyant.» Jésus utilise la parabole pour trier les croyants des incroyants, pour donner une image du Royaume de Dieu… il emploie ce langage caché qui contraint à la recherche.

╬ Animation

Attention : nous étudions uniquement le texte de Matthieu 7 (pas de comparaison avec Luc ou autre source – pour le moment)

Avant d’entrer dans la parabole que nous connaissons peut-être, écrivons ce dont nous nous souvenons chacune pour soi. Restituer le texte biblique de tête aiguisera notre attention lors de la lecture qui suivra.

Mise en commun (avons-nous, ensemble, restitué tout le texte) : Dessiner l’histoire façon Bande Dessinée

Lire le texte : une fois en anglais, une fois en français

Travailler les sentiments : qu’est-ce que je n’aime pas ? qu’est-ce qui me dérange ? qu’est-ce qui me met mal à l’aise ?

Travailler l’intellect : qu’est-ce qui distingue les deux personnes ? La tempête est-elle de même intensité ?

En groupe de 2 personnes, reconstituer le puzzle

Et tout (homme) qui écoute ces miennes paroles
qui a bâti sa maison sur
« Donc
le roc.
tout (homme) qui écoute ces miennes paroles
Et la pluie est tombée et les torrents sont venus et les vents ont soufflé et ils se sont précipités contre cette maison,
et ne les pratiquant pas
qui a bâti sa maison sur
et les pratique
sera comparé  à un homme
le sable.
Et la pluie est tombée et les torrents sont venus et les vents ont soufflé et ils se sont heurtés contre cette maison
sage
fou
sera comparé à un homme
et elle a croulé et sa chute était grande »
et elle n’a pas croulé car elle avait été fondée sur le roc.

 

Quels versets pourrions-nous superposer ? Cet exercice nous fait découvrir la structure du texte.

Donc  
« Tout (homme) qui écoute ces miennes paroles
et les pratique et ne les pratiquant pas
sera comparé  à un homme
sage fou
qui a bâti sa maison sur
le roc. le sable.
Et la pluie est tombée et les torrents sont venus et les vents ont soufflé et ils se sont précipités (heurtés) contre cette maison, et elle
n’a pas croulé

car elle avait été fondée sur le roc.

a croulé

et sa chute était grande »

Mathieu 7,24-27 « Donc tout (homme) qui écoute ces miennes paroles et les pratique sera comparé à un homme sage qui a bâti sa maison sur le roc. Et la pluie est tombée et les torrents sont venus et les vents ont soufflé et ils se sont précipités contre cette maison, et elle n’a pas croulé car elle avait été fondée sur le roc. Et tout (homme) qui écoute ces miennes paroles et ne les pratiquant pas sera comparé à un homme fou qui a bâti sa maison sur le sable.Et la pluie est tombée et les torrents sont venus et les vents ont soufflé et ils se sont heurtés contre cette maison et elle a croulé et sa chute était grande »

Donc (oun) L’expression ne doit pas être négligée : la suite du texte introduite par « donc » est directement liée à ce qui précède, au minimum les versets 21 à 23 (traduction TOB) « Il ne suffit pas de me dire : ‘Seigneur, Seigneur !’ pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. Beaucoup me diront en ce jour-là : ‘Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? En ton nom que nous avons chassé les démons ? En ton nom que nous avons fait de nombreux miracles ? Alors je leur déclarerai : ‘Je ne vous ai jamais connus ; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité !’ » Ces paroles sont très dures ! Matthieu, préfère l’expression « Royaume des cieux » à celle de « Royaume de Dieu » des autres évangiles. La nature de ce Royaume et les modalités de son avènement sont longuement décrites dans les paraboles des chapitres 13 et 22. Le Royaume des cieux est déjà là, mais d’une façon cachée. Il est surtout une réalité paradoxale : avant d’être promis aux justes, il l’est aux pécheurs ; avant d’être promis aux Juifs, il l’est aux païens. Enfin, l’entrée dans le Royaume est exigeante, les richesses sont considérées comme un obstacle majeur.

Il faut faire la volonté de mon Père. Dans le discours de Jésus, il y a ceux qui parlent (« Seigneur ! Seigneur ! ») … et ceux qui font. Et parmi ces derniers, il y aura encore une distinction précisée plus tard.

mon Père qui est aux cieux. L’expression rappelle la prière « Notre Père… », donnée en Matthieu 6,9. Reconnaître Jésus comme Seigneur n’est pas suffisant, il faut aussi faire la volonté du Père. La puissance de Dieu est totale dans le ciel. Le ciel devient un modèle que la prière « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » évoque mal. Il vaudrait mieux dire « Que ta volonté soit faite sur la terre comme elle l’est déjà au ciel ». Aujourd’hui, placer Dieu dans le ciel, c’est l’envoyer très loin de notre vie quotidienne. Or, il s’agit de le placer au cœur de nos choix et de notre vie : dans notre ciel intérieur !

Beaucoup me diront en ce jour-là… Faut-il comprendre l’expression « en ce jour-là » comme le jour du jugement ? Le texte rappelle Matthieu 25, 31 et suivants. Jésus replace toute la vie de l’homme chrétien dans la perspective du jugement dernier qui finalement révélera la manière dont la Parole du Royaume aura été mise en pratique. 

Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? en ton nom que nous avons chassé les démons ? en ton nom que nous avons fait de nombreux miracles ? Voilà l’autre catégorie de personnes mentionnée plus haut. Des personnes chassent les démons au nom de Jésus, elles font même des miracles, mais elles ne seront pas reconnues par Jésus lorsque le temps viendra de rendre des comptes ; Et pour aider à apprendre à distinguer les prophètes des faux prophètes, Jésus donne deux images : les fruits des arbres (verset 15 à 20) et les deux maisons (versets 24 à 27)

Traduction TOB « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des buissons d’épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et le jette au feu. Ainsi donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »

Donc, quand un discours commence par « donc », il faut se prendre le temps de se souvenir de ce qui a été dit avant. Et « donc » ici devient presque menaçant : personne ne saurait se soustraire à l’avertissement qui va suivre.

Tout homme qui écoute mes paroles – mes paroles que voilà – ces miennes paroles  (tous logous toutous aux versets 24,26 et 28) Les paroles sont celles de Jésus : elles ont été déployées dans les trois chapitres précédents, dans son enseignement. L’expression insiste sur l’autorité de l’enseignement de Jésus. Nous avons lu depuis le verset 21, mais « ces paroles que voilà » font référence au début du discours (chapitre 5). Pour Matthieu, Jésus est le Messie que le peuple Juif attendait. Ses paroles sont bien plus puissantes que les paroles de rabbins ou de prophètes. « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi et les Prophètes : je ne suis pas venu abolir mais accomplir ». L’affirmation de Jésus en Matthieu 5,17 se trouve être un passage particulier à Matthieu. L’auteur du livre de Matthieu veut prouver que Jésus de Nazareth est bien le Messie annoncé par les Prophètes. Dans le Sermon sur la Montagne, Jésus reconnait l’autorité de la Torah et l’accomplit par son enseignement et sa manière d’être. L’enseignement de Jésus se termine, et l’auditeur, tout comme le lecteur actuel sont mis en face d’une grande alternative : celle de suivre les commandements et en conséquence, de recevoir les bénédictions… ou de ne pas mettre en pratique et d’encourir le malheur. L’examen de conscience peut commencer.

 Mettre en pratique /ne pas mettre en pratique – Faire /ne pas faire (poiein) Dans cet exemple, nous avons donc deux catégories de personnes : ceux qui écoutent les paroles de Jésus, les mettent en pratique… et ceux qui ne les mettent pas en pratique ; ils sont comparés tous deux à un homme qui construit sa maison. « Mettre en pratique », à la lumière de l’Ancien Testament, est très fortement lié au vocabulaire de l’Alliance contractée entre Dieu et son peuple. Mais ce qui est révolutionnaire dans le livre de Matthieu, c’est qu’on n’entre plus dans l’Alliance en appartenant au peuple d’Israël, mais en reconnaissant Jésus comme Seigneur et Maître. Le déplacement théologique est considérable : le pilier de la foi n’est plus la Loi, mais la reconnaissance du Christ comme Messie, qui a autorité sur elle. Il y a ici une tension, car pour bien écouter, il ne faut rien faire (cela nous rappelle Marthe et Marie). Et l’auditeur est à l’écoute de l’enseignement de Jésus. Mais justement, pour Jésus, écouter ne suffit, il faut une mise en application, il faut faire. Le verbe poiein se trouve en Matthieu 5,19 et 46 ; 7,12, 24 et 26. Le verbe « faire » revient 9 fois dans les versets 13 à 27 ; Lorsque la négation est associée au verbe, elle se teinte d’une notion menaçante. Pour ceux qui ne mettent pas en pratique, c’est la ruine qui leur est annoncée. La lecture de ces versets nous questionne (même aujourd’hui) : qu’elle action as-tu faite pour être témoin de ma Bonne Nouvelle, pour réaliser les volontés de mon Père ? La pointe de la parabole est très précise et plutôt agressive : elle en veut à ceux qui écoutent mais ne mettent pas en pratique.

 Sera comparé à un homme (omoiothesetai) Le grec utilise le futur pour dire que l’homme sera comparé (omoiothesetai) … l’expression n’est pas très logique en grec, car l’homme ne sera pas comparé dans une circonstance future, comme au jour du jugement. C’est maintenant, (imparfait sémitique) que Jésus va dire à qui cet homme ressemble. L’utilisation du futur indique le temps du jugement qui viendra… et le thème de la tempête qui surgit dans la suite du texte permet l’association d’idées avec le jugement.

Sage /fou Le premier homme est qualifié de prudent, de sage (phronimos). Le deuxième constructeur est qualifié de fou, de stupide, d’insensé (moros). Il est facile de retenir cette parabole en utilisant les parallélismes antithétiques comme homme sage/homme fou ou bâtir sur roc/bâtir sur le sable. Mais pourquoi sont-ils qualifiés de sage et de fou ? Tous deux ont entendu l’enseignement de Jésus, tous deux construisent une maison… mais sur des terrains différents ! Et c’est le choix de ce terrain qui les qualifie de sage ou de fou.

Construire une maison Dans la parabole de Matthieu, l’homme qui écoute l’enseignement de Jésus ressemble à l’homme construisant sa maison. L’exemple n’est pas absurde, l’homme est dans ce qu’il construit. Matthieu de donne pas de détails : l’homme est-il seul à construire ? a-t-il des amis ? des ouvriers ? est-ce une grande maison ? ou une petite ? combien de pièces ? Pas de détail architectural : maison palestinienne ? romaine ? toit plat ? Ces détails aucune importance pour l’enseignement donné. Par contre, le choix du lieu de la construction est très important. Là est la sagesse de l’homme prudent qui a su choisir le bon fondement. Là est la folie de l’homme qui a construit sur le sable.

Roc/Sable Matthieu met en scène deux sols différents : le roc et le sable. En Palestine, le roc propice à la construction ne manque pas. Le constructeur n’est pas spécialement intelligent, il fait ce qu’il y a à faire dans les conditions concrètes du sol palestinien. Le rocher (petra) y est propre à la construction en Galilée comme en Judée. Luc utilise la même image, mais y ajoute bien plus de sueur car son constructeur avisé doit creuser et poser des fondations sur le roc.   Cette partie de l’image est souvent comprise ainsi : on fait de la parole de Jésus le roc sur lequel édifier sa vie. Mais la pointe du texte est ailleurs : elle est dans le fait de mettre en pratique les paroles de Jésus. Il n’est pas précisé comment ces deux constructeurs mettent en pratique la parole de Jésus. Le sable (ammos) dans l’Ancien Testament est qualifié de sable de mer, mais c’est aussi une terre meuble comme celle de l’Egypte. On peut songer en Galilée à ces terres légères qui sont au sud du lac ou dans la plaine de Génésareth. Choisir un pareil sol est insensé. C’est ainsi que la parabole de Matthieu est parfaitement cohérente. Personne dans le pays ne se soucie de faire des fondations profondes : le sage bâtit sur la roche, l’autre sur un terrain peu résistant. L’un est qualifié de sage, l’autre de fou parce qu’ils ont choisi le terrain de construction. Le fou aurait pu être sage s’il avait construit sa maison sur des pilotis, donnant ainsi des fondations solides à sa maison.

 Et …L’écrivain grec a placé 14 fois cette conjonction (kai), elles donnent du rythme à l’histoire et tiennent le lecteur en haleine.

Pluie, torrents, vents Arrivent la pluie, les torrents et les vents. La pluie (broke) peut désigner la pluie d’irrigation ou la pluie orageuse. Ici pas de doute, c’est bien d’une pluie d’orage qu’il s’agit. Les torrents (potamoi) sont les torrents de la mauvaise saison palestinienne (de décembre à mars). Ils se forment pendant les grosses pluies, sont imprévisibles et surtout, ils emportent tout sur leur passage. Les vents (anemoi) sont la dernière calamité météorologique de l’histoire. Certains les comprennent comme des tourbillons locaux. Le père Lagrange préfère y voir une météorologie normale et connue des habitants du bord du lac de Galilée « Il est rare que le vent renverse une maison. Mais outre que le vent est l’accompagnement inéluctable des grandes pluies, il est quelquefois assez violent pour abattre des toits et même des murs en terre battue, comme nous l’avons vue à Jéricho en 1912.» Bref, ce sont les grosses bourrasques de vent et de pluie mêlées. L’image de la tempête, dans l’AT désigne souvent la colère et la condamnation divines. Attention à une interprétation hâtive ! Cette tempête ne fait probablement pas allusion aux difficultés courantes de la vie (maladie, deuil, adversités diverses). Les versets 25 et 27 sont des parallélismes exacts selon les habitudes sémitiques. Et introduisent deux conclusions différentes…

Se sont précipités contre / sont venus battre (prosepesan) / (prosekopsan) Le radical de ce verbe est utilisé à deux reprises. Et pourtant, la nuance pourrait induire que l’intensité de la tempête était grande, bien plus grande que la seconde tempête. Le plus important, c’est la suite.

Elle n’a pas croulé car elle avait été fondée sur le roc – Elle a croulé et sa chute était grande Le résultat de l’histoire est différent par rapport à l’attitude du début ! Une maison en place pour l’un, une maison écroulée pour l’autre propriétaire. Les derniers mots du discours produisent un effet chez le lecteur que nous sommes. « Il n’est pas possible d’échapper à une réflexion sérieuse sur l’enjeu vital qui accompagne la décision inéluctable de conformer ou non son existence à l’enseignement de Jésus.» Ce qui est clairement mis en avant dans cet enseignement, c’est l’action éclairée après l’écoute de l’enseignement de Jésus. Après le Sermon sur la montagne, un temps nouveau a commencé. Un temps qui ne détruit pas le monde existant, dans lequel nous sommes appelés à vivre intelligemment, qu’il faut gérer, pour soi et pour les autres en attendant la fin. Ici un appel est fait à l’intelligence, par opposition à la bêtise. Il est intelligent et profitable d’écouter la parole de Dieu et celui qui l’explique avec clarté, Jésus.

 

  • Les deux maisons chez … Elicha ben Abouyà

Vers 130 après JC Elicha ben Abouya disait « Celui qui a beaucoup de bonnes œuvres et sait bien résoudre les difficultés d’après la Loi, à qui ressemble-t-il ? A un homme qui en construisant met d’abord des blocs de pierre, puis des briques. Les flots qui viennent battre la construction ne peuvent l’entrainer de sa place. Au contraire celui qui a de grandes connaissances de la Loi, mais peu de bonnes œuvres, à qui ressemble-t-il ? A un homme qui en bâtissant met d’abord les briques, puis ensuite les blocs ; le bâtiment tombe pour un peu d’eau.». D’après Lagrange, cette citation rabbinique ne pourrait être la source de la parole de Jésus, au contraire ! Elle aurait été utilisée par Elicha pour développer la pensée de Jésus.

… et chez Luc 6,47-49 Dans Matthieu, comme dans Luc, la réinterprétation de la loi par Jésus se termine par cette parabole : « Tout (homme)  venant à moi et écoutant mes paroles et les pratiquant, je vous montrerai à qui il est comparable. Il est comparable à un homme bâtissant une maison, qui a creusé et approfondi et a posé le fondement sur le roc. Une crue s’étant produite, le torrent s’est rué contre cette maison et il n’a pu l’ébranler, pour cela (qu’) elle avait été bien bâtie. Mais celui qui a écouté et n’a pas pratiqué est comparable à un homme ayant bâti une maison sur la terre, sans fondement, contre laquelle s’est rué le torrent, et aussitôt elle s’est écroulée et la ruine de cette maison fut grande. »

Les différences de contenu entre les deux versions de la parabole :

  • Luc décrit avec force détails la technique de construction : il faut creuser, excaver profondément avant de poser les fondations. Chez Matthieu, pas autant d’efforts ! La solidité de la maison matthéenne dépend du fondement (roc) alors que chez Luc, l’accent est mis sur la construction (décrit par trois verbes : creuser, approfondir, fonder sur le roc).
  • Matthieu décrit les pluies torrentielles de la Palestine, alors que Luc dépeint une inondation venant de la crue d’un cours d’eau.
  • Enfin, Matthieu détaille l’intempérie pour arriver à une chute, alors que Luc parle de ruine. Il est certain que les auteurs ont adapté la parabole aux conditions géologiques et climatiques de leur milieu.
  • Pour Luc il faut prendre de la peine. De même qui quiconque n’a pas pris la peine de creuser des fondations est exposé à voir tomber sa maison au jour de l’inondation, ainsi le disciple qui ne pratique pas résolument ce que le Christ a enseigné se laissera emporté par l’épreuve. Pour Matthieu, le message est de mettre en pratique l’enseignement de Jésus.
  • Matthieu a répété son texte sans avoir peur de lasser son auditoire : au contraire, ses répétitions permettent de s’en souvenir par cœur : c’est un procédé mnémotechnique rabbinique. Chez Luc, l’histoire est la même, mais le parallélisme bien moins grand. Ce qui fait dire aux spécialistes que l’écriture de Luc est plus tardive que celle de Matthieu.

 Conclusion Finalement, quelle actualisation tirer de l’enseignement de Jésus ? Tous entendent l’enseignement de Jésus. Certains mettent en pratique cet enseignement … et ils vivront heureux. La conclusion renvoie au début de la parabole, ces gens-là seront comparés à un homme sage. D’autres ne mettent pas en pratique les paroles entendues, leur folie n’est pas de ne pas avoir discerné les paroles de Jésus, mais d’en n’avoir rien fait. Et pour eux, la chute sera grande. A la lumière de 1 Corinthiens 10,4, la tradition de l’Eglise a souvent interprété cette parabole comme une allégorie, affirmant que le roc, c’était Jésus. Lecture devenue courante chez les réformateurs. Mello ose une double conclusion « La parole, c’est l’écoute. La roche c’est la pratique. Une écoute qui n’a pas de fondation s’évanouit. La foi doit s’enraciner dans l’amour. Mais peut-être que la parabole de Matthieu est une parabole en acte : la maison c’est le discours sur la montagne, au terme duquel nous sommes arrivés, et la roche c’est la ‘Loi et les Prophètes’ sur lesquels il est fondé : il ne peut y avoir d’écoute des paroles de Jésus qui ne tienne compte de l’Ancien Testament. L’enseignement de Jésus est ‘l’accomplissement’ de la construction, mais ses fondations incontournables sont celles-là même que le Père avait déjà mises en place par la bouche de Moïse et des prophètes. » Pour Thayse, « Mettre en pratique, c’est aller à la rencontre de la réalité quotidienne, c’est s’immerger dans la vie, vocation de chaque homme…. Le génie de Jésus a été de de percevoir que c’est dans la vie ordinaire la plus simple, dans des actes accessibles à tous, et donc compréhensibles par tous, que se joue et se construit la vie, que se parcourt le chemin où ‘la vie de l’ego va se changer en celle de Dieu lui-même’ (M. Henry). » Pour Suzanne de Diétrich, « Jésus veut être obéi ; croire en lui, c’est accepter de se laisser constamment juger et rappeler à l’ordre par sa parole ; c’est naître à cette vie de l’amour que lui seul peut créer en nous ; c’est vivre jour après jour le du pardon de Dieu… » Roux de son côté est affirmatif « Autrement dit, la foi qui ne produit pas les œuvres n’est pas la foi ; et, inversement, les œuvres ne peuvent pas exister sans la foi … mais pouvons-nous délibérément nous ranger de nous-mêmes et avec sérénité du côté de ceux qui écoutent la Parole et la mettent en pratique ? »

 

Actualisation d’écriture « Celui qui entend vraiment les paroles que je dis et les transforme en actes est semblable à un maçon qui construit sur le roc : bien des cataclysmes surviendront, mais la maison résistera. Celui qui m’entend sans m’entendre, qui ne transforme pas les intentions en actes, est semblable au maçon qui construit sur le sable : si les mêmes cataclysmes surviennent, la maison de sa vie sera emportée. »

La conclusion du Sermon sur la montagne, versets 28-29, développe ce que la parabole a commencé « Quand Jésus eu achevé ces instructions, il arriva que les foules étaient hors d’elles-mêmes du fait de son enseignement ; c’est qu’il enseignait avec autorité, non comme leurs scribes.» 

Bibliographie

AESCHIMANN André, Pour qu’on lise les Paraboles, Les Bergers et les Mages, 1964

ALBRIGHT WF and MANN CS, Matthew, introduction, translation, and notes, Doubleday & Company, 1971

BARLOW Michel, L’Evangile en relief, Matthieu. Pistes bibliques tout au long de l’année liturgique (Année A), collection Parole Vive, Editions Olivétan, 2016

BENOIT Pierre et BOISMARD Marie-Emile, Synopse des quatre évangiles en français, avec parallèle des apocryphes et des Pères, tome 1 Textes, Les éditions du Cerf, 1979

BONNARD Pierre, L’évangile selon Saint Matthieu, Commentaire du Nouveau Testament 1, Labor et Fides, Genève 2002

CUVILLIER Élian, Évangile selon Matthieu, in Le Nouveau Testament commenté, texte intégral TOB, sous la direction de Camille FOCANT et Daniel MARGUERAT, Bayard, Labor et Fides, 2012

DE DIÉTRICH Suzanne, Mais moi, je vous dis. Commentaire de l’Evangile de Matthieu, Editions Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1965

DUMAIS Marcel, Le Sermon sur la Montagne, Etat de la recherche, Interprétation, Bibliographie, Letouzey et Ané, 1995

DURAND Alfred, Evangile selon Saint Matthieu, Beauchesne ed. 1938

JAY Bernard, Introduction au Nouveau Testament, Collection théologique CLE, éditions Clé, Yaoundé, 1969

LAGRANGE MJ Évangile selon Saint Matthieu, Gabalda et Cie éditeurs, 1948

LOISY Alfred, Les évangiles synoptiques, tome 1, Ceffonds, 1907

LUZ Ulrich, Das Evangelium nach Matthaüs (Mt 1-7) EKK, Benziger, Neukirchener, 2002

MAILLOT, Les paraboles de Jésus, Labor et Fides, Cerf, 1993

MELLO Alberto, Évangile selon saint Matthieu, commentaire midrashique et narratif, Lectio Divina 179, Les éditions du Cerf, 1999

PARMENTIER Roger, L’évangile autrement. L’évangile de Matthieu et l’apocalypse relus pour notre temps, Editions Le Centurion, 1977

ROUX Hébert, L’Evangile du Royaume. Commentaire sur l’Evangile selon saint Matthieu. Editions labor et Fides, Genève, 1956

SCHWEIZER Eduard, Das Evangelium nach Matthäus, NTD band 2, Vandenhoeck & Ruprecht in Göttingen, 1986

THAYSE André, Matthieu, l’évangile revisité, Editions Racines, collection Lumen Vitae, 1998

TOB – Traduction Œcuménique de la Bible, La Bible, Bibli’o, Société biblique française et éditions du Cerf, 2015

Léon-Dufour, Introduction XV,3

Jay, page 87

Mello, page 23-24

Jay, page 95

Les spécialistes actuels abandonnent de plus en plus la théorie d’une seconde source appelée « Paroles de Jésus » ou « Logias » ou « Source Q » (du mot allemand Quelle = source). Matthieu et Luc auraient utilisés cette collection de Paroles, ce qui expliquerait les points en communs entre ces évangiles.

TOB, Introduction à Matthieu

TOB, Introduction à Matthieu, page 1611

Jay, pages 96-97

Bonnard nomme Léon-Dufour, page 7

TOB, Introduction à Matthieu

TOB, Introduction à Matthieu

TOB, Introduction à Matthieu, page 1613

TOB, Introduction à Matthieu

Cuvillier, page 22

Mello, page 15

Mello, page 52 cite K. Stendahl « The School of St Matthew and Its Use for the Old Testament »

Cuvillier, pages 22-23

Jay, page 106

Mello, page 16

Bonnard, page 3

Maillot, page 10

Jay, page 103

Roux, page 88

Dumais, page 306

Bonnard, page 107 « Ces versets ne décrivent pas une loi psychologique selon laquelle l’obéissance à la loi renouvelée assurerait la solidité de l’homme ; ils sont un avertissement prophétique adressé à des auditeurs déjà menacés par un certain quiétisme spirituel. »

Lagrange, page 157

Dumais, page 306

Lagrange, page 157

Bonnard, page 109

Lagrange, page 158

Bonnard, page 109 Attention. Il ne faudrait pas y voir une allusion aux passions, désirs, bonnes volontés fragiles de la vie sans Dieu

Lagrange, page 157

Bonnard, page 109

Lagrange, page 157

Dumais, page 306

Lagrange, pages 158-159

Benoit et Boismard, paragraphe 75

Lagrange, page 158

Dumais, page 305

Dumais, pages 306-307

Mello, page 152

Thayse, pages 67-68

De Diétrich, page 58

Roux, page 89

Parmentier, page 38

Bonnard, page 110

Crédit, Laurence Gangloff (UEPAL)




Genèse 11 : 1 à 9 : Version J.N. Darby.

landscape-1431149_640La version de JN Darby du texte de Genèse 11:

1 Et toute la terre avait une seule langue* et les mêmes paroles.
2 Et il arriva que lorsqu’ils partirent de* l’orient, ils trouvèrent une plaine dans le pays de Shinhar ; et ils y habitèrent.
3 Et ils se dirent l’un à l’autre : Allons, faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et ils avaient la brique pour pierre, et ils avaient le bitume pour mortier.
4 Et ils dirent : Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet jusqu’aux cieux ; et faisons-nous un nom, de peur que nous ne soyons dispersés sur la face de toute la terre.
5 Et l’Éternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes.
6 Et l’Éternel dit : Voici, c’est un seul peuple, et ils n’ont, eux tous, qu’un seul langage*, et ils ont commencé à faire ceci ; et maintenant ils ne seront empêchés en rien de ce qu’ils pensent faire.
7 Allons, descendons, et confondons là leur langage, afin qu’ils n’entendent pas le langage l’un de l’autre.
8 Et l’Éternel les dispersa de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville.
9 C’est pourquoi on appela son nom Babel*, car là l’Éternel confondit le langage** de toute la terre ; et de là l’Éternel les dispersa sur la face de toute la terre.


v. 1, 6, 9** : litt.: lèvre.

v. 2 : ou : vers.

v. 9* : confusion.




Abraham et Loth

ID 1454chapeauEn vouloir toujours plus, toujours mieux, nous parait évident. Et si cela ne l’était pas tant que cela ? Et si on pouvait vivre et penser autrement et être heureux quand même ? Regardons Abraham…

Animation avant de lire l’histoire :

Mettre en présence deux catéchumènes et poser devant eux deux bonbons de tailles différentes et leur proposer de se mettre d’accord sur la manière de partager… sans bagarre, ni ruse. Il y a de fortes chances que chacun veuille le plus gros. Leurs arguments seront peut-être intéressants… Leur demander d’imaginer s’ils agiraient de même s‘ils devaient partager avec leur petit frère ou petite sœur ou quelqu’un qu’ils aiment beaucoup. Leur demander d’imaginer si leur maman agirait de même si elle devait partager avec eux.
Situer le contexte de l’histoire :
(à donner si nécessaire en fonction des connaissances des catéchumènes)
–    Genèse 12 ouvre le cycle d’Abraham qui s’appelle encore « Abram ». Qui est-il ? Abram est fils de Térah. Comme il est cité en premier dans la généalogie, on peut penser qu’il était l’aîné, donc, à ce titre, pas destiné à quitter le clan familial, mais, au contraire, destiné à succéder à son père à la tête du clan. Lorsque Dieu l’appelle, il vit à Harrân après avoir quitté (chapitre 11) Our en Chaldée avec son père et toute la famille. Il vient donc de Mésopotamie, pays qui a une civilisation très ancienne et très développée, comme l’Egypte.
–    Abram est un semi-nomade : ses moyens d’existence, sa richesse, c’est son troupeau de petit bétail (moutons et chèvres). Il se déplace selon les saisons et les pluies pour trouver de l’eau et des pâturages pour ses bêtes, essentiellement dans les régions semi-désertiques, les terres les plus fertiles étant occupées par les cultures. Il s’approche des villes et villages pour vendre ce qu’il produit (laine, viande, lait…) ou acheter ce dont il a besoin (farine, huile…), négociant éventuellement le droit de faire paître ses bêtes sur les terres cultivées après la moisson.
–    La vie d’Abram  se situe entre 2000 et 1400 avant Jésus-Christ.
–    Au chapitre 12, Dieu s’adresse à Abram : il l’invite à tout quitter pour aller vers un pays nouveau. Il lui promet une descendance et qu’à travers lui, seront bénies « toutes les familles de la terre ». L’histoire d’Abram commence donc la promesse de bénédiction : c’est le début d’une espérance nouvelle à la fois personnelle (avoir une descendance) et collective (bénédiction).
–    Abram part avec sa femme Saraï, son neveu Loth, leurs serviteurs et servantes et leur bétail. Ce départ est la réponse d’Abram : il a confiance, est ouvert à l’espérance que Dieu lui propose, malgré la difficulté d’être étranger, donc sans droits ni appuis, dans un pays qui n’est pas encore le sien. Ce Dieu qui l’appelle et qu’il ne connaît pas encore vraiment est son seul appui et son seul recours.
–    Le texte ne donne pas de détail sur le voyage jusqu’en Canaan : on ne sait pas comment Dieu les conduit, ni comment se déroule le voyage. Le silence du texte montre que ce n’est pas ce qui importe.
–    L’arrivée en Canaan :
Le texte mentionne la présence des Cananéens, donc le pays n’est pas vide à l’arrivée d’Abram. Il y a là un paradoxe : la promesse du don du pays aurait pu paraître irréalisable à Abram et Loth. Le texte ne précise pas ce qu’ils ont pu en penser, et comme le récit est rétrospectif l’auteur sait que, lorsqu’il écrit le texte, les choses ont changé : il écrit « les Cananéens étaient alors dans le pays », ce qui veut bien dire que les Cananéens ne sont plus les maîtres du pays. Entre temps, la promesse a été réalisée.
Lire l’histoire : Genèse 13/2-18

Eléments d’explication : (à donner si nécessaire en fonction des connaissances des catéchumènes)
–    Les bergers : la vie du berger est une vie dure, sans confort, avec une nourriture frugale. Comme la végétation du pays de Canaan est maigre, il faut choisir des lieux de pacage distants les uns de autres, mais pas trop éloignés non plus du campement central du clan puisque les bergers doivent être ravitaillés régulièrement. Le berger doit se défendre et défendre le troupeau dont il a la responsabilité contre les animaux sauvages et parfois contre des voleurs ou des membres d’autres clans.
–    Les troupeaux : ils sont composés surtout de brebis, béliers, chèvres et boucs bien adaptés à la végétation de Canaan. Les bovins sont rares car trop gourmands. Les troupeaux paissent tout le jour et sont rassemblés la nuit dans des enclos entourés de murs de pierres sèches (pour faciliter la surveillance et la protection).
–    Pourquoi Abram et Loth se séparent-ils ? : le texte mentionne qu’ils ont tous deux beaucoup de bétail : c’est un signe de richesse (mais une richesse très relative quand même : Abram n’est pas Pharaon !). Dans la pensée biblique, c’est le signe que la bénédiction est à l’œuvre. Le pays ne suffit pas à nourrir tous leurs troupeaux : le pays promis est décrit ici dans sa réalité, un pays où l’herbe est rare et où l’homme dépend entièrement de la pluie (donc de Dieu dans la pensée biblique). Les querelles des bergers sont une conséquence naturelle de la rareté des pâturages, même si le texte biblique formule les choses autrement : c’est parce que les troupeaux de Loth et d’Abram sont trop grands que le pays est trop petit pour eux deux (pas parce que l’herbe est trop maigre…). Quoi qu’il en soit, la querelle des bergers relève d’une lutte pour la vie, pour la survie du clan : en fait, même si Loth et Abram s’entendent, leurs bergers se savent membres de clans différents. Abram a l’initiative de la séparation et propose à Loth de choisir quelle partie du pays il veut habiter : Loth choisit la vallée du Jourdain (arrosée donc plus fertile) ; il fait le choix de mettre sa confiance dans les richesses naturelles d’une contrée plutôt que de s’en remettre à la bénédiction de Dieu. En faisant cela, Loth sert sans le savoir le projet de Dieu : en choisissant la vallée du Jourdain, il laisse le pays de Canaan à Abram et sa descendance.
–    Abram apparaît comme un homme sage et un homme de paix qui souhaite éviter les querelles. Il apparaît également comme un homme généreux : il est l’aîné et le chef du clan, il aurait pu faire le choix, au lieu de laisser le choix à Loth, acceptant de prendre le risque d’être défavorisé. Comme il n’a pas d’enfant, il accepte également de perdre son seul héritier, Loth. En toute chose, il fait le choix de la confiance en Dieu. L’avenir lui donnera raison…
–    Dieu répète sa promesse du don du pays à la descendance d’Abram : même si ce n’est pas explicitement dit, c’est un peu comme si Dieu venait confirmer Abram dans sa démarche.
–    Le texte se conclut par l’installation d’Abram aux chênes de Mambré (près d’Hébron) : c’est un lieu important dans l’histoire d’Abram.
Conclusion :
Comme une mère va avoir tendance à laisser la meilleure part à son enfant (parce que faire plaisir à son enfant est ce qui compte le plus…), Abram choisit de laisser la meilleur part à Loth et, contre toute attente peut-être, il y trouve son compte finalement : être généreux, partager rend aussi heureux, peut-être plus que d’agir égoïstement en pensant à soi d’abord !

Réappropriation:
Proposer aux catéchumènes de raconter cette histoire à leur manière, sous forme de sketch, de chœur parlé, d’ombres chinoises…
Voici ce qu’ont tiré, de ce texte, les confirmands de la paroisse de Hurtigheim-Quatzenheim-Wintzenheim 2016 (Alexine, Antonin, Luca, Thomas), affublés d’oreilles de moutons, ils l’ont présenté pendant leur culte de présentation : Pas si bêêêête !

Mouton 1 (Mérinos) : Bêêê…. Bêêê… J’ai les crocs !
Mouton 2 : Mérinos, ne raconte pas n’importe quoi, les moutons n’ont pas de crocs !
Mouton 1 (Mérinos) : Oh ça va, « mouton je sais tout » ! T’as très bien compris ce que je veux dire : j’ai faim !
Mouton 3 : Moi aussi j’ai faim. Je sais pas ce qu’ils ont nos bergers en ce moment, mais ils sont vraiment nuls dans le choix des pâturages ! Y a rien à brouter !
Mouton 2 : C’est pas la faute des bergers, nous sommes trop nombreux ! Il n’y a plus assez d’herbe pour nous nourrir tous.
Mouton 4 : Regardez, regardez, ils se disputent d’ailleurs à propos de ça ! Chacun veut avoir le meilleur pâturage pour son troupeau.
Mouton 1 (Mérinos) : Chouette, chouette, va y avoir une baston ! A défaut d’herbe, un peu de spectacle ! Des humains qui se battent, c’est toujours marrant !
Mouton 2 : Calme ta joie Mérinos. A mon avis, il n’y aura pas de baston : voilà Loth et Abraham, les maîtres des bergers.
Mouton 4 : C’est peut-être eux qui vont se battre ?
Mouton 3 : Chut ! Ecoutez ce qu’ils se disent…
Mouton 1 (Mérinos) : Bon ben voilà qu’ils discutent… Zut, c’est loupé pour la baston…
Mouton 3 : Chut Mérinos ! T’as peut-être pas de crocs, mais t’as la langue bien pendue ! Alors, alors, qu’est-ce qu’ils ont dit ?
Mouton 2 : Abraham a dit à Loth que chacun devrait partir de son côté pour qu’il n’y ait pas de dispute.
Mouton 1 (Mérinos) : Bon ben pour la baston, c’est mort…
Mouton 3 : Et c’est tout ?
Mouton 2 : Abraham a proposé à son neveu Loth de choisir quelle partie du pays il veut habiter.
Mouton 4 : Pourquoi il fait ça ? C’est lui le plus vieux, c’est lui le chef du troupeau…
Mouton 2 : Chef de famille tu veux dire… ce sont des humains, pas des moutons.
Mouton 4 : Oui bon, le chef de famille. Mais alors pourquoi il ne choisit pas ?
Mouton 3 : Notre maître Abraham est un homme de paix et il aime beaucoup son neveu : en lui laissant le choix, il sait que Loth sera content et qu’il n’y aura pas de jalousie, ni de rancœur.
Mouton 2 : Abraham a confiance en Dieu. Il se dit que peu importe où il va, Dieu l’accompagnera et prendra soin de lui, donc aussi de ce qui est à lui, de nous quoi.
Mouton 4 : Ben c’est sûr que sauf si Dieu veut faire tomber le pain du ciel, il vaudrait mieux qu’on ait de l’herbe à brouter : car c’est grâce à nous que la famille d’Abraham a de quoi vivre.
Mouton 1 (Mérinos) : Bon en même temps, si Dieu veut faire tomber le pain du ciel, ce serait bien, ça nous éviterait de finir en grillades ou à la broche.
Mouton 3 : Bon vous avez fini de délirer tous les deux ! Le pain qui tombe du ciel ! N’importe quoi !
Mouton 2 : Rien n’est impossible à Dieu… Il arrive même à rendre les humains généreux : regarde Abraham qui est heureux de laisser la meilleure part à son neveu.
Mouton 4 : Comment ça la meilleure ?
Mouton 2 : Oui, Loth a choisi d’aller habiter la vallée du Jourdain et ses prairies bien arrosées.
Mouton 4 : Oh zut ! C’est là qu’il y a la meilleure herbe ! Nous allons devoir suivre notre maître Abraham sur les pentes arides de Canaan.
Mouton 1 (Mérinos) : M’en fout ! Moi j’aime bien les broussailles croustillantes.
Mouton 3 : Oh et puis l’herbe grasse et verte, c’est mauvais pour la ligne !
Mouton 4 : Ok, si tu le monde est d’accord avec ce partage alors… je ne dis plus rien.
Mouton 2 : Râle pas, va… Vivre en paix grâce au partage et à la générosité, c’est pas si mal !
Mouton 1 (Mérinos) : C’est pas si bêêêête !

Crédit : Claire de Lattre-Duchet




Babylone : une des plus grandes cités du monde antique

Un travail biblique extrêmement fouillé qui pourra servir à diverses animations catéchétiques. On peut rechercher un certain nombre de documents iconographiques sur Internet, en plus de ceux déjà présent dans le document. Bien au-delà du portrait archéologique, historique et architectural de la ville, de ces habitants et de ces divinités, cette synthèse aborde la thématique des hébreux en exil, la politique de Nabuchodonosor et celle de Cyrus, le Messie perse. La fiche introduit aussi les références bibliques et symboliques de Babylone dans le Nouveau Testament et le christianisme.

1 .Babylone : une des plus grande cités du monde antique

À Babylone, tout paraît démesuré aux exilés. La ville est gigantesque, les bâtiments sont immenses.
Nabuchodonosor, voulait faire de sa ville la reine des cités. Le progrès des techniques, le développement économique, l’apport des richesses des territoires conquis donnaient à Nabuchodonosor les atouts nécessaires à la réalisation de son projet.
Tous les talents, dont ceux des élites des pays conquis, furent donc mobilisés pour la gloire de l’Empire.

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Empire babylonien

1.1    La ville
1.1.1     Images de la ville
L’emplacement du site antique n’a jamais été perdu.
Mais on n’a vraiment commencé à s’y intéresser qu’au début du XXe siècle. C’est de là que datent les grandes expéditions archéologiques de cette cité mythique.
Les fouilles montrent que la cité couvrait près de 1000 hectares, soit : 500 ans avt JC, 2 fois plus grande que Paris sous Henri 4 !!
Babylone était une des plus grandes cités du monde ancien.

Le centre royal « intra muros » avait une forme grossièrement rectangulaire (2,5 × 1,5 kilomètre), coupée en deux par l’Euphrate, que l’on pouvait franchir par un pont.
En tant que capitale, Babylone abritait plusieurs palais royaux : le palais sud, le palais nord et le palais d’été (hors de l’intra muros).
Le mur d’enceinte intérieur comportait 8 portes dont la célèbre porte d’Ishtar (une des déesses du panthéon babylonien),

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Déesse Isthar

La célèbre porte a été reconstruite dans un musée à Berlin au Pergamon Museum parce que les grandes expéditions archéologiques du début XXe siècle étaient allemandes.
C’est par cette porte que le roi rentrait triomphalement dans la ville après une campagne militaire.

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La célèbre porte d’Ishtar

Babylone est également une ville sainte, avec de nombreux temples dédiés aux différents dieux de Mésopotamie.
Mais le grand temple est l’Esagil, qui est littéralement la maison du roi des dieux : Marduk.

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Mardouk tuant Tiamat

1.1.2    Marduk, roi des dieux
La Mésopotamie a vu naître 2 grands mythes fondateurs :
L’un est l’épopée de Gilgamesh qui vient de l’époque sumérienne (retrouvé des tablettes écrites en -2000 / -2200).
Les lecteurs de la Bible rencontrent forcément à un moment ou à un autre l’épopée de cet homme-dieu, Gilgamesh, parce que l’Ancien Testament s’en est beaucoup inspiré (récit initiatique d’un jeune roi : le Juges Samson, présence d’un Dieu soleil Shamash, le déluge).

ID 1411 Gilgamesh

Gilgamesh

L’autre mythe fondateur né en Mésopotamie c’est l’Enuma Elish
Enuma Elish signifie littéralement Lorsqu’en haut, selon les premiers mots du récit.

Ce texte a été rédigé au -XIIe s (l’époque du retour des hébreux hors d’Egypte et installations en Canaan = Juges) Rédigé sur 7 tablettes et seule la 5ème est manquante, donc quasi complet.

L’Enuma Elish raconte comment le dieu Marduk est devenu roi du panthéon des dieux babyloniens.
Mais surtout ce texte décrit les origines du cosmos, le combat contre le chaos ainsi que la création du monde et de l’Homme.

Début du texte (tablette I, 1-10) :

« Lorsqu’en haut le ciel n’était pas encore nommé
Qu’en bas la terre n’avait pas de nom ,
Seuls l’océan primordial qui engendra les dieux,
Et la mer qui les enfanta tous,
Mêlaient leurs eaux en un tout.
Nul buisson de roseaux n’était assemblé,
Nulle cannaie n’était visible ,
Alors qu’aucun des dieux n’était apparu,
N’étant appelé d’un nom, ni pourvu d’un destin,
En leur sein, des dieux furent créés. »
Ce texte fait largement écho avec le texte de la Genèse : ce sont les premiers mots qui donnent le nom (« au commencement, berechit bara ») ; rien n’existe, c’est un chaos ; présence de l’eau primordiale ; pas encore de végétation ; les choses n’ont pas été nommées et pour exister Dieu les nomme : « Dieu dit » etc.


Pour les Mésopotamiens l’Esagil, est le centre du Monde, le lieu où fut créé toute chose se trouvant sur terre. Babylone était représentée au centre sur les cartes. Et le « centre du centre », c’était l’Esagil. 

1.1.3    Le développement de ce royaume
Le développement de Babylone est lié à la volonté des rois qui ramènent chez eux les peuples vaincus, surtout les élites et les artisans qu’ils installent dans des villages.
Les documents citent des agglomérations nommées selon le pays d’origine de ses habitants : on trouve ainsi une Ascalon, une Gaza, une Qadesh, une Tyr, et également une certaine « ville de Juda ».

Nabuchodonosor a été un grand roi conquérant, comme ses prédécesseurs, mais il s’est aussi beaucoup consacré à l’embellissement de sa capitale. Il voulait que sa ville devienne le cœur spirituel et intellectuel, rayonnant sur le monde civilisé.
Et pas seulement sa capitale : Nabuchodonosor a aussi investi dans le développement économique et architectural des autres villes de son empire (Ur par ex).

Les déportés ont sans doute été affectés à des travaux urbains ou architecturaux de restauration et de construction.
D’autres exilés sont devenus agriculteurs, sur des terres qui leur étaient affectées.

Une autre enceinte jouxtait le Temple de Marduk : la ziggurat qui était, de base carrée 100 mètres de long, qui est sans doute à l’origine d’un autre mythe biblique…

1.1.4    La Ziggurat ou Tour de Babel
Le spécialiste de la Mésopotamie Mario Liverani donne une explication intéressante sur ce récit de la Bible.
Les Ziggurat sont des temples datant d’une première séquence de l’expansion de la Mésopotamie avec les Sumériens (+ de 2000 ans avant notre ère).

L’emploi de la brique crue, juste séchée au soleil, entraine dans cette région une alternance continue d’érosion et de restauration des bâtiments. Certaines Ziggurat étaient laissées à l’abandon au profit de nouveaux Temples comme celui de l’Esagil.

On peut imaginer l’impression que fit l’énorme ziggurat se détachant de l’horizon sur des déportés juifs qui ne connaissaient pas de tels monuments.

ID 1411 Zigourat
Et pour peu que la Ziggurat ait été en partie en ruine (puisque plus utilisée comme Temple) les juifs ont pu fantasmer sur le fait qu’elle n’ait pas pu être achevée à cause d’une malédiction divine.

D’autre part, dans la situation dégradée qui était la leur, ces déportés juifs côtoyaient d’autres déportés, d’origines, de langues et de cultures différentes (araméens, anatoliens, iraniens).
Tous employés sur les grands chantiers de construction et de restauration de Nabuchodonosor, ils ont probablement, concrètement, du vivre les difficultés de communication qui dérivaient de ces mélanges.

La Bible en a d’ailleurs rajouté une couche en introduisant un jeu de mots dans le nom de Babel.
Babylone signifie « la porte de Dieu », mais la Bible dans son récit de la Tour de Babel introduit l’idée de Babil : « lieu de la confusion », qui a donné le « babillage » en français.

Et pour finir cette découverte, est-il possible de parler de la ville sans évoquer les fameux jardins suspendus ?

1.1.5    Jardin suspendus
Les travaux de construction et d’expansion engagés par Nabuchodonosor sont pour beaucoup attestés pour sa gloire dans la littérature de cette époque (textes cunéiformes). Mais étonnamment, aucun texte babylonien n’évoque les fameux jardins suspendus.
Les archéologues n’ont toujours pas réussi à mettre au jour des traces de ces jardins, ni d’une irrigation particulière sur le site.

ID 1411 jardins suspendus

Ils pensent de plus en plus que probablement ces jardins suspendus ont été développés à Ninive où on a retrouvé des traces de jardins spécifiques, ainsi que d’irrigation, et surtout, ces jardins extraordinaires sont cités bien des fois dans les textes assyriens (des confusions entre les 2 villes ont été constatées dans les premiers écrits d’historiens de ces époques).
Ce qui ne signifie pas qu’il n’y en a pas eu à Babylone, mais qu’on en a perdu la trace.

2.Les hébreux en exil

2.1.1L’installation
Il ne faut pas imaginer la vie des exilés comme celle de prisonniers dans des cellules. Jérusalem était loin pour qu’ils s’enfuient !
L’histoire de l’exil babylonien nous enseigne en effet que la situation des Juifs dans leur nouveau pays s’est même améliorée, au fil des années.
Un changement favorable a même lieu à la mort de Nabuchodonosor en 562. Son fils, Evil-Mérodach prend des mesures clémentes : II Rois, 25, 27-29.

Les hébreux étaient vivaient regroupés (on sait par exemple qu’il y avait des hébreux à Nippour, au sud-est de Babylone (cf. Ézéchiel 1.1n) dans des communautés relativement autonomes, présidées par des anciens de la communauté et des prophètes (Jérémie 29.1 ; Ezéchiel 8.1).
On peut lire dans la Bible que les exilés semblent mener une vie plutôt confortable, parfois même prospère (quelques-uns ont même des esclaves Esdras 2.65,).
Certains ont gravi les échelons de la société pour devenir commerçants, bijoutiers, clients d’une banque dont on a retrouvé les archives. D’autres auront de hautes fonctions à la cour.
Si la Bible atteste que les hébreux ont pu s’installer, prospérer et jouir d’une certaine autonomie, d’autres sources insistent sur la tristesse du « petit reste » d’Israël sur cette terre étrangère.

1.1.2    Si je t’oublie Jérusalem…
Lire Esaïe 49, 8-10 et Psaume 137
Ces textes évoquent la servitude, les ténèbres, les cachots, les larmes au bord du fleuve. Une crainte domine : celle d’oublier Israël
Ce serait la pire des malédictions si le peuple oubliait, car la théologie vitale pour les juifs, aujourd’hui encore, c’est « souviens-toi ».
Souviens-toi comme ton Dieu t’as libéré hors d’Egypte, souviens-toi comme ton Dieu est intervenu dans ton histoire, souviens-toi….

Mais on voit bien que ce sentiment de nostalgie pour Sion était probablement mitigé ; tous ne le partageaient pas au même degré. Certains se sont très bien accommodés de leur vie dans cette cité développée. Quand ils auront la liberté de retourner au pays, beaucoup choisiront de rester sur place.

Il y a donc eu un phénomène d’assimilation d’une partie des juifs du Royaume de Juda en Babylonie. Comme cela s’est d’ailleurs passé pour les déportés de Samarie en Assyrie après la chute de Samarie en 721, et pour les réfugiés hébreux en Egypte (Juifs qui s’enfuirent en Egypte en -586 après l’assassinat du gouverneur Guédilia nommé par Nabuchodonosor) qui se sont complètement fondus dans ces pays d’accueil.
Donc, selon toute apparence, la réponse au choc de l’exil va être essentiellement littéraire.

Pour garder une cohésion politique, mais surtout religieuse, les anciens des communautés, les prophètes, les scribes qui se trouvent là commencent à consigner par écrit les traditions orales qui portent la foi du peuple. La communauté juive s’organise…

2.1.3 La communauté s’organise
Les Israélites captifs à Babylone ne se sont pas assimilés et ont su non seulement conserver, mais aussi approfondir leur patrimoine spirituel et leur originalité au milieu des nations païennes.
Plusieurs raisons peuvent expliquer cette fidélité :
Juste avant le départ à Babylone, une partie de la Thora venait d’être mise par écrit : les exilés ne partaient pas les mains vides et les écrits qu’ils emportaient avec eux serviront de repères pour leur foi.

D’autre part, ce sont les élites du pays qui ont été déportées : plus instruits, mieux préparés à s’organiser, privés de temple et donc de culte, ces élites ont su se resserrer autour de la Loi.
Sans économie sans politique, la seule instance efficace pour unir le peuple juif était la religion.

Enfin une profonde conviction les animait : n’étaient-ils pas le Petit Reste qui avait survécu et à qui Dieu confiait maintenant la responsabilité de porter l’espérance d’Israël ?
Pouvaient-ils oublier les promesses de Dieu ?

Leur réaction face à l’envahisseur est très particulière : ils ne se révoltent pas. Cela faisait plusieurs siècles que l’alliance entre Dieu et son peuple n’était plus trop respectée en Israël, et qu’elle a été souvent trahie par l’adoration des dieux étrangers.
Voilà pourquoi, annoncent les prophètes, cet exil doit être considéré comme une punition justifiée.
En ce sens, Nabuchodonosor devient un instrument de Dieu pour punir ce peuple infidèle et ce dernier ne doit pas se révolter.
C’est ce que leur conseille le prophète Jérémie, lui qui est resté sur place en Israël, dans une lettre qu’il leur envoie : Jérémie 29, 4-14

Jérémie ne propose pas au peuple juif de s’assimiler aux pratiques étrangères. Mais de s’installer, de vivre dans la prospérité, tout en attendant l’heure de la délivrance, la chute de Babylone.

Tout cela fera que les hébreux ne se sont pas laissé entrainer au polythéisme environnant et que leur séjour en Babylonie va au contraire leur permettre d’approfondir leur foi.

2.1.4 L’approfondissement de la foi
Une question centrale taraude ce petit reste : Dieu est-il encore avec son peuple ?
Dans l’Antiquité, un dieu était dieu sur une certaine terre mais pas ailleurs. Hors de sa terre, que pouvait faire Yahvé ?
Les psaumes ne manquent pas de rapporter les questions des étrangers : « Où est-il, ton Dieu ? » (par ex. Psaume 42,11).
La découverte faite en exil est une découverte universelle dans un temps d’épreuve : c’est la découverte de la présence inconditionnelle de Dieu aux siens : Dieu est présent dans le malheur.

La théologie fait un pas en avant : si Dieu est là, en terre étrangère, c’est donc qu’il est Dieu partout dans l’univers.
Tous les Hommes peuvent croire en lui.
Ce Dieu Yahvé devient donc aussi créateur du tout : du cosmos, du monde, de la nature. C’est l’affirmation centrale du récit de Genèse 1, écrit pendant cette période.

À ce questionnement s’ajoute le désarroi causé par la perte des piliers traditionnels de la foi juive : la terre, le roi, le temple.
Autour de quoi la foi va t-elle maintenant se structurer ?
L’exil fait émerger trois nouveaux piliers :
> l’Écriture, tout d’abord. On rédige les grands textes qui, au retour, seront regroupés dans la Torah : notamment on raconte l’histoire d’Israël (Josué, Juges, Samuel, Rois) qui explique le désastre par l’infidélité du peuple et de ses dirigeants
> Les synagogues, remplacent le Grand Temple unique
> les pratiquent rituelles, comme le respect du sabbat ou la circoncision sont instituées comme sacrées

La Captivité est finalement assez courte (56 ans).
Mais en réalité elle sera un temps privilégié pour la maturation de la foi d’Israël.

3    . Cyrus, le Messie perse

En 539 av. J.-C., Cyrus le Grand, roi de Perse, s’empare de Babylone et adopte une nouvelle politique : il se refuse à suivre la politique des déplacements de populations.
Cyrus savait que pour maintenir la paix dans son vaste empire il fallait respecter la langue, la religion et les traditions des peuples vaincus.
Les textes officiels furent désormais trilingues et l’une de ces langues était celle des gens de la province.

Dans le domaine religieux, la méthode de Cyrus fut diamétralement opposée à celle des Babyloniens qui détruisaient et profanaient les territoires asservis.
Dès la première année de son règne, Cyrus fit l’Édit d’Ecbatane que nous pouvons lire : Esdras 6, 3-5

Toutes ces bienveillances de Cyrus le feront nommer « Messie » par les exilés juifs. Un homme, issu de la lignée du Roi David, qui amènera à la Fin des temps, une ère de paix et de bonheur, éternelle et dont bénéficieront la nation israélite et le monde, qui s’élèvera avec elle.
Désormais ils peuvent rentrer au pays, mais quelques-uns seulement feront ce choix.
La colonie qui retourne à Jérusalem pour reconstruire se considèrera en Judée comme le véritable Israël (cf. Jr 24), et entrera en conflit avec ceux qui sont demeurés sur place pendant l’exil (le peuple du pays dans Esdras et Néhémie ; cf. Ezéchiel 11.15 ; 33.24ss ; voir aussi Samaritains*).

Plusieurs fiches bibliques en rapport avec ce thème de l’exil et préparées par Jean Hadey sont dispoibles sur le site « PointKT » sous le titre « Espérer en Exil »

  • Espérer en Exil – Là-bas, au bord des fleuves de Babylone
  • Espérer en Exil – Ésaïe 40,1-17 
  • Espérer en Exil – Ésaïe 44,24 à 45,7 
  • Espérer en Exil – Jérémie 29
  • Espérer en Exil – Ezechiel 34
  • Espérer en Exil – Psaume 137
  • Espérer en Exil – Psaume 80

4    Babylone en tant que symbole

Une forte valeur symbolique a été attachée au nom Babylone au fil des temps.

4.1    Pour la Bible hébraïque
Babylone est le symbole de l’orgueil des Hommes et des puissants du monde, présentée en opposition avec un Israël fidèle à Yahweh.

4.2    Pour le Nouveau Testament et particulièrement dans l’Apocalypse
Babylone représente la société mercantile, décadente, déshumanisée et pervertie. Elle est associée à la Grande prostituée, la fausse religion.

ID 1411 Papessa tiara

4.3    Symbolique rastafari
Les rastafaris y voient l’image de l’esclavage par les puissants du monde. C’est la suite du combat entre Abel le nomade, et Caïn le sédentaire qui construit des villes pour se mettre à l’abri de la nature hostile depuis qu’il a tué son frère.

4.4    Mouvements écologistes
Babylone sert de référence à un grand nombre de militants écologistes et de la décroissance. Pour eux une société qui n’a d’autre objectif que la croissance (économique, énergétique, etc) ne peut aller qu’à sa perte.

4.5    Interprétations chrétiennes
Pour le catholicisme, elle représente la Rome païenne des premiers siècles de l’ère chrétienne.
Les protestants y ont vu un symbole de l’Église catholique romaine. Les Témoins de Jéhovah, par extension, y voient une représentation de toutes les autres religions hormis la leur.

Bibliographie et sources

– LIVERANI Mario, La Bible et l’invention de l’histoire, Bayard, 2008
– HADAS-LEBEL Mireille, Entre la Bible et l’Histoire, Le peuple hébreu, Gallimard, 1997
– Yehezkel Lévy, « L’exil de Babylone : les sources traditionnelles et la question de l’émancipation », Labyrinthe , 28 | 2007 (3), mis en ligne le 21 septembre 2007, consulté le 24 novembre 2014. URL : http://labyrinthe.revues.org/2853
– DOWLEY Tim, Atlas de l’étudiant de la Bible, Ed. Farel, 1989
– article « Babylone un symbole », Wikipédia

 

 

 

 

 

 




Joseph, beau et favorisé de forme

images_506px-Joseph_and_Potiphars_WifeLes textes bibliques – qui sont pour nous et dans la foi Parole de Dieu – ne nous appartiennent pas…
Nous n’en avons pas l’exclusivité. Prenons par exemple la sourate XII du Coran.
« La sourate XII du Coran ?!? » Ben oui, Genèse 37 à 50, quoi !

Comment imaginons-nous Joseph ? Le Joseph que nous- chrétiens – connaissons : un hébreu du livre de la Genèse (chapitres 37 à 50), un sémite en Égypte … Comment l’imaginons-nous dans cette Égypte où il est d’abord amené et malmené comme esclave, vendu, emprisonné ? Comment l’imaginons-nous dans ce pays a priori inhospitalier, où il devient le conseiller du Pharaon ?
Comment les lecteurs du Coran imaginent-ils Yussuf ?
Comment son histoire est-elle transmise, par exemple dans le récit de Ibn CIsa Ahmad (en 973 de l’Hégire, c’est-à-dire 1565 de l’ère chrétienne ) ?
Et comment serait-elle écrite aujourd’hui, comment s’inscrirait-elle dans le contexte que nous connaissons à propos du pays de Canaan… et de l’Égypte actuelle ?
Et comment les croyants d’Amérique latine, d’Inde ou de Madagascar lisent-ils et interprètent-ils le récit concernant Joseph, dans leurs réalités propres ?
Autant de questions dont les réponses nous confirment que les textes bibliques ne nous appartiennent pas…

Bible, Genèse 39, fin du verset 6 : « Et Joseph était beau/élégant/racé, bien formé/favorisé de forme »
Coran, Saurate XII.30. Et dans la ville, des femmes dirent : « La femme d’Al-Azize essaye de séduire son valet! Il l’a vraiment rendue folle d’amour. Nous la trouvons certes dans un égarement évident. » 31. Lorsqu’elle eut entendu leur fourberie, elle leur envoya et prépara pour elles une collation ; et elle remit à chacune d’elles un couteau. Puis elle dit : « Sors devant elles,  » – Lorsqu’elles le virent, elles l’admirèrent, se coupèrent les mains et dirent : « à Allah ne plaise! Ce n’est pas un être humain, ce n’est qu’un ange noble!  »
(Vous trouverez l’ensemble de la Sourate XII sur internet.)

images_Yusuf_and_Zulaikha« Le récit de Joseph, qu’il soit en paix », de Ibn CIsa Ahmad : (Zulaykha  lui dit) : « Oh Joseph, rien n’égale le noir de tes yeux, ni le noir de tes cheveux, ni les fossettes de tes joues. Aucun parfum n’est aussi pur que le tien, aucune démarche aussi innocente. Soumets-toi à moi et je me convertirai à l’Islam avec ton aide » La nouvelle se répandit dans Misr parmi toutes les dames qui s’écrièrent : « Zulaykha aime un des adolescents ! » Zulaykha invite alors l’épouse du ministre du Souverain, l’épouse de son chancelier, l’épouse de son vicaire et l’épouse de son trésorier. À chacune elle présente un citrus et un couteau et leur dit : « Jurez-moi toutes que si Joseph venait à vous et vous le demandait, vous lui donneriez chacune une part de citrus… » Il ressemblait à l’astre lunaire dans sa nuit de plénitude. Quand les femmes le virent, elles se troublèrent et perdirent la raison à la vue de sa beauté. « Ce n’est pas un être humain, on dirait un ange par son essence ! » Elles ressentirent un tel trouble qu’elles se tailladèrent les mains…

www.lib.utexas.edu_maps_historical_shepherd_ottoman_empire_1481-1683Le récit d’Ibn CIsa Ahmad, inspiré de l’histoire de Joseph, et étudié par Faïka Croisier*,
est écrit à la fin du règne de Soliman le Magnifique, Soliman le Législateur. L’empire ottoman est à son apogée (voir http://www.lib.utexas.edu/maps/historical/shepherd/ottoman_empire_1481-1683.jpg) et Soliman, tout en étant lié à l’Islam et à la loi suprême de la Charia, promulgue des lois pour soulager le sort des rayas, serfs chrétiens, et le sort des réfugiés juifs qui fuient l’Espagne et l’Europe centrale.
En résumé, en ce temps là, le vaste empire ottoman est une terre d’accueil pour les trois religions monothéistes, et l’Égypte en particulier est une province d’abondance et de bénédictions… He oui… !
Ce qui transparaît dans la narration d’Ibn CIsa Ahmad.
*« L’histoire de Joseph, d’après un manuscrit oriental », un ouvrage de Faïka Croisier aux Éditions Labor & Fides, Arabiyya 10, avec la préface du Professeur Robert Martin-Achard, 1989.

Joseph dans son récit est tout de suite apprécié par son maître égyptien Al-CAzïz qui est tenté de l’adopter.
L’auteur, au XVI sc, est l’héritier d’une succession de narrateurs, dans une tradition orale et écrite qui ne s’appauvrit pas. Dans sa culture, il est normal d’en apprendre autant des commentateurs des histoires que des récits eux-mêmes…
Et il a une intention, tout comme nous-mêmes nous désirons porter, transmettre et/ou recevoir un enseignement lorsque nous partageons un récit biblique. Dans la version étudiée ici, le narrateur musulman met l’accent sur l’homme éprouvé mais triomphant des difficultés au moyen de la foi, et sur l’accomplissement de la volonté de Dieu le Tout Puissant et Miséricordieux. Qu’est-il dit là que nous ne puissions partager ?
Le narrateur place aussi le lecteur devant un choix : qui doit gouverner nos vies ? Est-ce Joseph, un homme exemplaire ? Est-ce Pharaon (ou le Sultan, ou n’importe quel homme politique, fut-il « religieux »), qui utilise l’homme exemplaire comme prétexte pour assoir son gouvernement ? Ou est-ce Dieu, auquel tout homme peut s’abandonner avec confiance en toute circonstance ?
Dans son (long) récit de l’histoire de Joseph, Ibn CIsa Ahmad aménage régulièrement des pauses dans lesquelles il invite les auditeurs à la prière: « Nous reprendrons le récit lorsque tous ceux ici présents auront prié pour le Pur.»

images_yusuf_zulaikhaNous avons déjà beaucoup de travail, comme moniteurs et catéchètes, à témoigner de notre foi chrétienne sur base de la Bible que nous connaissons (un peu).
Peut-être à certains moments, pourrons-nous  lire certains textes dans le Coran, juste pour voir… Peut-être auront-nous l’occasion d’entrer dans un groupe de dialogue interreligieux ? Peut-être pourrons-nous nous pencher sur l’Histoire, celle du passé qui précède notre actualité et qui bien souvent nous éclaire sur le présent ?

En tant que témoins et enseignants, dans le contexte actuel, il est de notre difficile responsabilité de partager la foi en Dieu sans prétendre aveuglément en avoir le monopole… Partager sa Parole, sans en avoir le monopole… C’est un point important de notre mission, et un challenge vis-à-vis des enfants avec lesquels nous souhaitons partager notre identité chrétienne, dans le contexte européen d’aujourd’hui.

« A présent, nous ne voyons qu’une image confuse, pareille à celle d’un vieux miroir ; mais alors, nous verrons face à face. A présent, je ne connais qu’incomplètement ; mais alors, je connaîtrai Dieu complètement, comme lui-même me connaît. Maintenant, ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance et l’amour ; mais la plus grande des trois est l’amour. » 1 Cor 13.12-13
« Pas de monopole » : voilà ce que nous dit l’apôtre Paul, voilà ce que nous dit aussi le beau Joseph !

Crédits Marie-Pierre TONNON

 

 

 

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La visite des mages dans l’évangile de Matthieu (Mt 2,1-12) : approche narrative d’une fiction théologique

L’épisode de la venue des mages à Bethléhem est un récit depuis longtemps prisonnier du folklore de Noël. Dépouiller cet épisode du revêtement merveilleux dont plusieurs siècles d’histoire l’ont revêtu  devrait aider à redécouvrir l’interpellation que l’évangéliste souhaitait adresser à ses auditeurs de la fin du premier siècle.

Ci-dessus cartouche des (rois) Mages à Arras – cliché J.-M. Vercruysse.

Le récit dans le cadre littéraire et religieux du premier siècle

Le récit de la visite des mages s’apparente aux récits légendaires relatant les événements extraordinaires entourant la naissance d’un personnage important (phénomènes célestes, intervention de mages et autres astrologues). La littérature juive et païenne offre de nombreux motifs parallèles à cet épisode de la visite des mages • Ainsi Pline (Histoire Naturelle 30,1, 16) et Suétone (Vie des Césars, Nero 13) rapportent la venue de mages de Perse pour honorer Néron, en 66, sur l’indication des astres, qui repartent ensuite par un autre chemin. La haggadah du petit Moïse propose les rapprochements les plus significatifs avec l’ensemble du chapitre. Des astrologues (cf le commentaire de Rachi sur Ex 1,22 ; pour Flavius Josèphe, Antiquités Juives 2,205, il s’agit d' »un scribe expert à prédire exactement l’avenir ») annoncent à Pharaon la naissance de Moïse, Pharaon s’alarme et ordonne le massacre des enfants mâles (Flavius Josèphe, Antiquités Juives 2,206). Dans le contexte propre à Matthieu, le récit se rapproche à certains égards du commentaire midrashique .

La question des sources de l’épisode, et plus largement de l’ensemble constitué par Mt 1,18-2,23, est très controversée . Matthieu a-t-il utilisé des traditions – orales ou écrites – circulant dans son univers religieux ou le récit est-il une composition originale se basant sur un genre littéraire existant ? En faveur de la première hypothèse, on souligne que l’ensemble constitué par Mt 1,18-2,23 fait apparaître une double tradition ; l’une centrée autour du personnage de Joseph (1,18-25 ; 2,13-15 ; 2,19-23), l’autre autour d’Hérode (2, 1-12 ; 2, 16-18). Matthieu aurait recueilli ces deux traditions et les aurait enchâssées. À l’encontre de cette hypothèse, on fera valoir que l’ensemble constitué par les quatre épisodes du chapitre 2 est indissociable : l’épisode de la fuite en Égypte (v. 13-15) et celui qui rapporte le retour à Nazareth (v. 19-23) n’ont de sens que par 1′ existence de 1′ épisode de la venue des mages (v. 1-12) et celui de la colère d’Hérode (v. 16-18) .
Par ailleurs, le style et le vocabulaire matthéens se font fortement sentir dans l’ensemble du chapitre. Il est de toute manière impossible de répondre de manière définitive à la question des sources ; Mt a probablement travaillé à partir de traditions qu’il est aujourd’hui difficile de reconstituer.

Les mages et l’étoile

Le terme « mages » (magos)  9 est dérivé du nom d’une caste sacerdotale de l’ancienne religion perse (Hérodote 1.101, 120, 128). Les mages étaient spécialistes en astrologie et astronomie. Par extension, dans l’antiquité, le terme désigne ceux qui possèdent une connaissance supérieure, les astrologues, les interprètes de rêves (Josèphe, Ant 10.195, 216) mais aussi les magiciens et sorciers de toutes sortes (Philon, De Specialibus Legibus 3,93). Les traditions bibliques (Ancien Testament : Dt 18,9-12 ; Es 4 7,13 ; cf. l’utilisation du terme dans une des versions grecques de Daniel : 1,20 ; 2,2.1 0.27 ; 4,4 ; 5, 7.11.15 ; Nouveau Testament : Ac 13, 6.8) et rabbiniques sont généralement critiques à l’encontre des pratiques divinatoires. Chez Matthieu cependant, aucun indice textuel ne permet de déprécier la figure des mages ; pour lui, ils sont vraisemblablement des savants, hommes sages, venus du monde païen (l’Orient- apo anatolon cf. Nb 23,7 LXX désigne ici tout ce qui est au-delà du Jourdain). Même si l’évangéliste ne le précise pas, le lecteur peut ainsi  induire qu’il s’agit là de l’élite spirituelle du monde  païen . Il faut ici faire l’effort de replacer la pratique de l’astrologie dans le contexte d’une époque où elle est indissociablement liée à 1’astronomie et constitue ainsi une véritable science.

Le thème de l’apparition d’une étoile à l’occasion de la naissance d’un personnage important est un topos classique de la littérature de l’époque. Les parallèles sont nombreux . La prophétie du devin Balaam (Nb 22,7) – venu de l’Orient (Nb 23,7) – sur l’étoile de Jacob (Nb 24, 17), dont l’interprétation messianique est très fréquente en particulier à Qumran (ainsi Écrit de Damas 7,18-21 ), offre sans doute un arrière-plan plausible à notre passage. L’étoile est, dans les traditions juives, une métaphore du Roi-Messie ; dans le Nouveau Testament, Jésus est lui-même l’étoile du matin, cf. 2P 1,19 ; Ap 22, 16. Il convient donc ici de ne pas tomber dans le piège du concordisme : ni comète, ni supernova, ni conjonction planétaire mais bien intervention miraculeuse de Dieu.

Analyse du récit

Contexte
La péricope est inséparable des trois qui lui font suite (v. 13-15 ; v. 16-18 ; v. 19-23) avec lesquelles elle forme un ensemble cohérent consacré à l’enfance de Jésus. Ce thème est construit autour d’un parcours géographique  dont la signification est avant tout théologique. À côté du déplacement des mages (de l’Orient à Jérusalem, de Jérusalem à Bethléhem et de Bethléhem vers l’Orient), le chapitre 2 est en effet articulé autour des déplacements de Jésus qui naît à Bethléhem (v. 1), est conduit en Égypte (v. 13), ramené en « terre d’Israël » (v. 21) et installé « dans la région de Galilée » (v. 22), à Nazareth (v. 23).
Le chapitre 2 est d’ailleurs saturé de références géographiques, puisqu’on en compte pas moins de 22 , et que les quatre citations scripturaires font référence à un lieu précis (cf. v. 6, 15b, 18 et 23).

Structure

Deux découpages sont envisageables. Insistant sur l’opposition entre la royauté de Jésus et celle d’Hérode, on peut proposer une structure en deux parties principales: après l’introduction annonçant l’arrivée et le projet des mages (v. 1-2), la première partie (v. 3-9a) relate la rencontre entre les mages et le « faux » roi des juifs ; la seconde partie (v. 9b-11) relate la rencontre entre les mages et le « vrai »roi des juifs, le v. 12 constituant la conclusion . On peut aussi rendre compte de l’organisation de la péricope selon une structure plus dynamique  : v. 1-2, arrivée des mages à Jérusalem et formulation de leur projet ; v. 3-6, trouble d’Hérode et intervention, sur ses ordres, des grands prêtres et des scribes ; v. 7-8, entrevue d’Hérode avec les mages ; v. 9-11, les mages trouvent Jésus ; v. 12, les mages retournent chez eux .

Lecture du texte

– Versets 1-2 : état initial

L’ensemble des protagonistes et des lieux essentiels au développement de l’intrigue est présenté de façon extrêmement concise : Jésus, Hérode et les mages ; Bethléhem, Jérusalem et l’Orient. La naissance de Jésus est relatée de façon lapidaire. Au plan narratif, la précision est indispensable dans la mesure où 1,18-25 s’en tenait aux circonstances précédant celle-ci. Matthieu en indique le lieu (la précision « de Judée » sert moins à distinguer la cité d’origine du roi David – cf. l S 17,12- de Bethléhem de Zabulon- cf. Jos 19,15 -, qu’à préparer la citation scripturaire du v. 6), et l’époque (sous Hérode le Grand qui régna de 37 av. J.-C. à 4 av. J.-C. ). La naissance a ainsi une portée religieuse (Bethléhem) et politique (Hérode) dont la suite du récit va préciser la teneur.
Par l’expression publique de leur quête (v. 2), les mages jouent le rôle de révélateurs involontaires d’une opposition entre le Roi Hérode à Jérusalem et le Roi Jésus à Bethléhem. La suite du chapitre va en montrer le caractère irréductible. Les mages cherchent le roi des juifs dont ils ont vu l’étoile en te anatole (même expression au v. 9). On peut alors penser qu’il s’agit d’exprimer la situation de l’astre, le point cardinal en quelque sorte, à l’orient ou au levant : l’étoile du roi des juifs apparaît à l’orient, du côté des païens, pour les guider vers le Christ. Les mages viennent pour adorer (proskunesai). On a pu parler ici d’une adoration épiphanique  : par leur attitude, les mages reconnaissent la révélation divine dont ils sont bénéficiaires.

Or, s’ils se mettent en route grâce à 1’étoile, les mages n’arrivent pas à Bethléhem mais à Jérusalem d’où l’ étoile paraît absente .

– Versets 3-6 : complication

Le trouble suscité par les mages peut être une simple émotion causée par un fait insolite ; il peut aussi résulter d’une révélation (cf. Lc 1,12 : Zacharie troublé par l’apparition de l’ange du Seigneur ; Mt 14,26//Mc 6,50 : les disciples troublés par l’apparition de Jésus marchant sur les eaux ; Lc 24,38 : les disciples troublés par 1’apparition du ressuscité ; cf., dans des contextes de révélation, Tobie 12,16 ; Dn 5,9 ; 7,15, version Theodotion ). Il s’accompagne alors, le plus souvent, de la crainte liée aux manifestations du divin. Compte tenu du genre littéraire de l’ensemble constitué par Mt 1,18-2, 23, c’est ce dernier sens qui nous paraît ici le plus probable : les propos des mages constituent, pour Hérode, une révélation. Loin cependant de le pousser à la crainte et à l’adoration, elle produit chez lui une opposition mortelle à celui en qui il découvre un concurrent. Hérode joue ici le rôle de Pharaon par rapport à Moïse : son attitude suggère le thème biblique de l’endurcissement. L’expression « tout Jérusalem » signifie-t-elle que la ville partage ce sentiment et cette attitude ? Le met’ autou (« avec lui») plaide en cette faveur : pour Matthieu, Jérusalem représente déjà la ville où Jésus va mourir.

Hérode assemble (v. 4) les grands prêtres et les scribes. La mention du « peuple » fait écho à l,21 et annonce 2,6. Pour la reconnaissance de son Messie (au v. 4, le terme Christos doit être traduit par « Messie » puisqu’il s’agit non pas de Jésus mais du titre générique) le peuple est à la merci de ses responsables religieux. Sans doute, la non-reconnaissance du Messie par Israël fut-elle un trouble pour 1′ évangéliste et sa communauté, d’autant plus que, comme le montrent les v. 5-6, les scribes avaient, selon Matthieu, tous les éléments pour qu’elle soit possible. La justesse de la démarche exégétique des responsables religieux d’Israël (v. 5-6) ne produit aucun déplacement de ces derniers vers Bethléhem : ils sont immobiles, enfermés dans leur savoir théorique. L’immobilisme qui les caractérise est ici le signe de l’opposition et de l’incrédulité. Dès le début de son évangile, quoique de manière encore mesurée, Matthieu construit négativement le personnage des chefs du peuple.

La réponse des responsables religieux à la question d’Hérode n’est pas, à proprement parler, une citation d’accomplissement (ces dernières apparaissent toujours comme des interventions de l’évangéliste lui-même dans son récit, cf. en Mt 1-2 ; 1,22-23 ; 2,15. 17-18 et 23). La référence aux Écritures n’en a pas moins d’importance ici. Le texte auquel se réfèrent les chefs du peuple est Mi 5,l-3 (+ 2 S 5,2). Matthieu diffère à la fois de la LXX et du texte hébreux. Les trois corrections majeures sont d’abord le remplacement d’Ephrata par terre de Juda, ensuite le renversement complet de la proposition affirmative en proposition négative (tu n’es certainement pas) et enfin, l’adjonction de 2 S 5,2 à la place de Mi 5,3. Comme ses contemporains juifs, Matthieu manie les Écritures avec une grande liberté, au service de sa conviction de la messianité de Jésus. L’utilisation de Mi 5,1-3 s’explique par deux raisons principales : d’une part le passage faisait déjà l’objet, dans les traditions juives contemporaines de Matthieu, d’une interprétation messianique (cf. le Targum de Michée), d’autre part la mention, au v. 2a de la femme enceinte, non reprise par Matthieu mais connue de ses auditeurs.

– Versets 7-8 : dynamique

À la différence des chefs du peuple, Hérode, lui, réagit. Il convoque les mages en secret (lathra, déjà utilisé pour exprimer le projet de Joseph de répudier Marie). Ici le secret ne peut être interprété que comme machination. Le terme contraste en effet avec la publicité faite par les mages à leur arrivée, le trouble de tout Jérusalem et le cadre de révélation donné à 1’ensemble de la péricope. À ce point du récit, c’est le seul indice textuel relativement explicite d’un projet négatif d’Hérode. Il recoupe cependant l’image que l’auditoire matthéen a vraisemblablement construit sur la foi de ce qu’il connaît de la figure historique d’Hérode comme souverain usurpateur, inquiet et cruel. Par touches successives, Matthieu connote ainsi l’image négative d’Hérode jusqu’à sa pleine révélation au v. 13. Ainsi s’explique, au v. 7b, l’interrogation des mages par Hérode : narrativement, elle prépare l’énoncé de son projet meurtrier au v. 16 ( comp. le v. 7b et le v. 16b). De même encore, 1’énoncé de son intention d’aller lui-même adorer l’enfant (v. 8b) ne peut tromper le lecteur. Si Matthieu utilise ici le même terme pour les mages et pour Hérode (« adorer »), le lecteur est invité à être attentif : il y a loin de la parole aux actes, de l’intention exprimée à l’intention réelle.

– Versets 9-11 : résolution

Après leur entrevue avec Hérode, les mages poursuivent leur route. Plutôt qu’obéir, akousantes (v. 9) signifie, dans ce contexte, entendre (cf 2,3.18 et 22) : les mages sont au bénéfice des informations que leur donne Hérode. On peut cependant s’interroger sur la valeur réelle que Matthieu accorde à ces informations, puisque l’étoile réapparaît aussitôt après le départ de Jérusalem, quand Hérode disparaît de la scène. C’est elle en dernière instance, et non Hérode, qui guide les mages. C’est elle, enfin, et non les informations données par Hérode, qui suscite la joie des mages. Cette joie (ailleurs chez Mt : 13,20.44 ; 25,21.23 ; 28,8) est soulignée par l’évangéliste de façon emphatique. Elle est un indice supplémentaire (avec le thème du projet d’adoration accompli au v. 11) de la construction positive du personnage des mages. Le vocabulaire du v. 11 produit un contraste frappant. D’un côté le geste d’adoration des mages et la qualité de leurs présents (une allusion au pèlerinage eschatologique des nations qui apportent à Sion le meilleur de leurs produits ; cf. Es 60,6 ; Psaumes de Salomon 17,31), sans oublier auparavant l’apparition de l’étoile, l’entrevue avec Hérode à Jérusalem, la confirmation des Écrits sacrés. De l’autre le caractère dépouillé de la royauté de Jésus : une maison, un enfant avec Marie sa mère.

– Verset 12 : état final

Le retour des mages dans leur pays « par un autre chemin » fait suite à une révélation spéciale. Avant que le lecteur ne sache encore ce que manigance Hérode, il sait pourtant qu’il n’est pas, qu’il n’a jamais été, le maître de la situation : Dieu, par son intervention souveraine, rompt définitivement le lien entre les Mages et Hérode.
Conclusion
« C’est paradoxalement aux personnages les plus susceptibles d’éveiller la méfiance du lecteur enraciné dans la tradition biblique que Matthieu a choisi de confier le rôle positif en Mt 2,1-12 » annonçant « le rejet de Jésus par les représentants d’Israël et son accueil joyeux par les païens ». D’une certaine manière, l’adoration des Mages trouve un écho lointain dans la finale de Mt 28,17-20 où le Christ Ressuscité envoie ses disciples vers toutes les nations : « En ces versets conclusifs du premier évangile où le Ressuscité s’adresse au Onze prosternés devant lui, le mouvement évoqué est inverse : il n’y est plus question des Nations qui marchent vers Bethléem, mais des disciples envoyés vers elles depuis une montagne de Galilée. L’autre chemin par lequel les Mages sont rentrés ne prépare-t-il pas, dans la perspective de Matthieu, la route qu’emprunteront plus tard les disciples pour aller là où une étoile a d’abord parlé ? » . Si tel est le cas, alors ce récit des Mages constitue le premier volet d’une grande inclusion enchâssant un récit par lequel l’évangéliste veut convier son lecteur à comprendre la dimension universelle du messianisme dont il est le témoin.

Thèmes théologiques

– Le contraste entre la démarche positive des mages étrangers et l’opposition ou l’indifférence des autorités politiques et religieuses juives est le moteur principal de l’intrigue. On peut insister sur le fait que l’épisode porte les germes du conflit à venir entre Jésus et son peuple (sous l’aspect de ses responsables politiques et religieux) qui aboutira à la Passion. On peut aussi souligner qu’il préfigure l’universalisme matthéen (sous le signe du déplacement des savants païens vers Jésus et de leur adoration).

– L’épisode amorce également une réflexion sur l’intervention de Dieu dans l’histoire. Jésus est inscrit dans une histoire dont il est, pour l’heure, un acteur passif. Matthieu ne dit pas que Dieu dirige l’histoire (ni le contraire) mais qu’il intervient par des signes forts, des révélations particulières ou encore dans les Écritures. C’est la réaction des individus à ces interventions qui provoque les événements dont ils ne sont cependant pas les maîtres. Pour les uns (les mages) c’est une mise en marche dans la confiance ; pour d’autres (Hérode), l’intervention de Dieu est une contestation de leur pouvoir et ainsi l’occasion d’une opposition.

– À la lecture de ce récit, on peut également être conduit à réfléchir à 1′ articulation entre sagesse humaine et Révélation divine. Les mages se mettent en marche sur la base d’une révélation miraculeuse (l’étoile) que leur fonction (leur science) les prédisposait à découvrir. Il est ici à rappeler qu’ils arrivent à Jérusalem et non pas à Bethléhem (n’est-ce pas leur sagesse humaine qui les a conduits à la capitale des rois d’Israël ?) et que l’étoile ne réapparaît que lorsqu’ils quittent Hérode . À l’inverse, Hérode et les chefs du peuple connaissent, par les Écritures, ce que les mages cherchent depuis l’Orient lointain. Ce savoir objectif n’est cependant pas synonyme de foi. Les Écritures en elles-mêmes ne produisent pas la foi .

– Au final, faut-il aller jusqu’à dire avec tel exégète , non seulement que l’astrologie s’incline, mais encore, que l’évangéliste souligne la suprématie du Seigneur sur les « Éléments du monde » (Ga 4,3) ? Une chose est sûre : au terme de leur périple, les mages s’en retournent par un autre chemin !

Élian CUVILLIER