Pourquoi chanter Dieu ?

Dimanche « Cantate ». Le jour où l’on se rappelle qu’il faut chanter, chanter Dieu. Quitte à être désagréable pour certains, comme pour ces pharisiens (cf. Luc 19,37-40).

Vous voulez peut-être me demander : Mais pourquoi chanter Dieu ?
Et bien, voici une petite histoire, un conte, pour vous raconter.
Elle parle de nous qui avons oublié, elle parle de l’obscurité :

 

Au début du chant, il n’y avait pas de langage, pas de langue. Le chant était alors comme le cri d’un enfant, comme un appel que l’on n’entend pas vraiment.

Un jour, Dieu se penche vers l’être humain dans son jardin, le salua et l’humain fou de joie chante : Alléluia ! Quelle merveille d’aimer et d’être aimé, quelle joie !

Ainsi, l’humain chanta, spontanément, sans trop y réfléchir.

Malheureusement, on connaît la suite. L’humain perd son innocence et se voit nu. Son chant devient sombre.
Non, pas qu’il se tue, mais le chant de joie laisse place au choc des pioches sur la terre qui bat la mesure ; et le cri de la mère accompagne celui de la naissance de l’enfant.

Puis l’humain grandit en oubliant sa joie d’enfance, ou plutôt en ne se la rappelant que rarement.

Et puis… et puis la nuit grandit, l’humain se referme sur lui.
Il n’apprend à parler que pour réclamer.
L’humain ordonne qu’un autre accoure. L’humain travaille et un autre ricane. L’humain produit.

Oui, l’humain produit à la chaîne, mais ses chaînes vont bien au-delà de la recherche de quoi manger.
L’humain cherche à se rassasier, mais jusqu’au fin fond de son temps libre, l’ombre s’est posée.

Comme si à force de consommer, la faim allait être comblée, comme si à force de s’enivrer, nos démons allaient s’envoler, comme si s’agiter les yeux fermés allait nous faire avancer.

L’humain s’agite pour produire, il oublie de chanter.
D’où est-ce que la joie pourrait jaillir ?

Cependant, arrive soudain un humain qui choisit l’oisiveté. Il s’arrête, il regarde le sol, il voit alors ses pieds, sa chaîne qu’il a lui-même forgée.

Et il se met à pleurer.

La nuit s’est étendue. L’innocence a laissé place à l’ignorance, la liberté à la productivité, la productivité à l’absurdité.

La vie a perdu son sens, sa joie, son chant.

Alors cet humain, celui qui s’était arrêté, relève les yeux au ciel et se met à penser ; du moins pour commencer, car cette pensée ne lui laisse plus d’autre choix que de crier, crier son injustice, crier son désespoir :

 

« Seigneur ! Qu’as-tu oublié ?
Où est ma joie passée, où est mon bonheur dont j’avais rêvé ?
N’avais-tu pas promis ?
Ne m’avais-tu pas aimé ? »

 

Dieu est là. L’Amour, Lui, Il ne l’a pas oublié.

Dieu est déjà là, tout près. Il s’est tellement rapproché qu’il a tout connu de notre sort jusqu’à nos plus sombres désespoirs.

Dieu est là à nous aimer, tellement qu’Il est venu pour nous montrer l’Amour sans réserve.

 

Alors, face à cet humain, il tend la main et se met à parler.

L’humain, celui qui s’est arrêté, celui qui était là pensif, à déprimer de ne pas voir tous ses efforts produire ce qu’il aurait aimé, cet humain se met à entendre quelque chose.

Non pas une grosse voix qui vient d’en haut. Ni de grands éclairs pour faire vibrer ses tympans, mais d’abord comme un petit murmure qui du fond de son cœur le berce et le rassure.

Alors, l’humain se pose, s’assoit, ferme les yeux. Il écoute.
Le murmure vibre de son cœur et continue à monter.

La vibration s’amplifie comme une douce voix qui réchauffe, qui rayonne dans tout son corps pour finir par jaillir de sa gorge déployée !

L’humain se met à chanter.

Il n’a plus peur de la faim et de la soif, le désert est traversé, ses chaînes sont brisées.

L’humain ouvre les yeux. La nuit a laissé place à la lumière. Sa rancœur a disparu et il ne reste que la joie.
Il chante.

 

Vous qui demandiez « pourquoi chanter Dieu ? » Et bien c’est pour tout cela.
Pour cet espoir retrouvé ! Pour cet Amour échangé !
Parce qu’ainsi, je parle à Dieu et qu’il me répond.

C’est parce que l’humain n’est pas fait seulement pour travailler. Mais surtout pour chanter.

Alléluia !

Crédit : Nicolas Brulin (UEPAL) –  Photo Pixabay, Point KT

 

 




Ruben est-il fou?

Ruben est-il fou ?

Sur les marches qui montent au Temple, Ruben chantonne à mi-voix, pour lui tout seul. Assis, ou plutôt recroquevillé, les mains des deux côtés de sa tête, il répète trois mots, toujours les mêmes, sur trois notes proches, toujours les mêmes : étoile du matin, matin d’une étoile, d’une étoile un matin. C’est une douce mélopée, qui le fait se balancer légèrement, d’avant en arrière.

Etoile du matin (partition)

Un passant l’interpelle : « Ruben ! Tu chantes déjà, si tôt le matin ? » Ruben lève la tête, il sourit, il connaît bien le monsieur avec sa kippa sur la tête, il s’appelle Mordechaï, il vient presque tous les jours au Temple, il est gentil.

Ruben ne mendie pas. Il ne demande rien. Mais de temps en temps une pièce tombe à côté de lui. Les mêmes personnes qui donnent à la veuve, là-haut près de la porte, laissent aussi quelque chose à ce garçon. Certains préfèrent ce geste-là plutôt que la boîte à sous du Temple. Avec ce qu’il ramasse, Ruben peut s’acheter de quoi manger, une galette de pain, un fruit frais, ça lui suffit. Quand il a soif, il va à la fontaine du Temple.

Ruben n’a pas de maison. Il dort derrière un mur, où il s’est aménagé un coin tranquille, un coussin trouvé dans la rue, probablement tombé du rebord d’une fenêtre, une toile trouée qui avait servi de toit à une échoppe du marché, le tout posé sur une vieille peau de chameau. C’est son chez lui, là, au pied de la citadelle. D’ailleurs, il est chez lui dans toute la ville. Dans les rues, sur les marchés, sur les marches du Temple. On le connaît. Il fait partie du décor. On ne l’aime pas beaucoup, on le tolère. Et puis il ne fait de mal à personne.

Une ou deux fois par semaine il monte à la piscine de Bethesda pour se laver. Il y retrouve des gens qui lui réservent un accueil un peu plus sympathique qu’ailleurs en ville, des paralysés étendus sur leurs grabats, des aveugles, des pieds-bots, qui sont là et attendent qu’un tourbillon vienne agiter l’eau, alors ils vont s’y précipiter dans l’espoir d’être guéris. Depuis qu’il y va, Ruben n’a jamais rien vu de ce genre, mais quand on n’a plus rien d’autre à espérer, n’est-ce pas…

Un jour, il y a quelques années, il est apparu à l’intérieur des murs de Jérusalem, on ne sait pas d’où il est venu, on se doute bien que dans son village il ne devait pas être très heureux, chacun devait se demander de quoi il a été puni pour être si retardé, incapable de comprendre ce qu’on lui dit et de parler distinctement, toujours un grand sourire à travers la figure quand on lui parle, les gens devaient avoir plus peur de lui que pitié, y compris sa famille. Et quand il est parti de là, ils avaient certainement tous été plutôt soulagés. Ruben n’en parle jamais. On ne sait même pas s’il se souvient d’où il vient.

Mordechaï passe la porte du Temple, traverse la grande cour et se rend dans celle des hommes. Il rejoint un groupe de prêtres et de scribes qui se réunissent souvent pour étudier des textes de la Thora, c’est-à-dire les cinq livres du Pentateuque, les Psaumes et les livres des prophètes. En s’asseyant à côté du vieux scribe Jonas, qui vient encore au Temple de temps en temps avec ses béquilles, il lui dit :

« Tiens, Jonas, puisque tu es là, j’ai une question. Le garçon fou qui chantonne sur les marches du Temple, là-bas, tu sais bien : Ruben ! Est-ce que tu n’as pas dit un jour que tu te souviens quand il a été vu pour la première fois en ville ? »

Jonas hoche la tête et d’une voix chevrotante il répond : « Oui, c’était l’année où Ponce Pilate est devenu gouverneur de la Judée. »

Le scribe assis de l’autre côté de Jonas intervient : « C’était donc il y a exactement sept ans. »

« Merci », lui répond Jonas. « Je m’en souviens parce que j’ai été témoin d’une sorte de miracle. Les soldats romains étaient en train de faire place nette sur le trajet que le nouveau gouverneur devait parcourir pour aller prendre possession de la citadelle Antonia. Ils avançaient à vive allure sur leurs chevaux, à cinq ou six par rangée, occupant toute la largeur de la rue. Les gens fuyaient en les voyant arriver. Je m’étais réfugié sur le pas d’une porte en attendant que passe la troupe.

En courant, une mère de famille a trébuché sur les pavés, son bébé enroulé dans un tissu est tombé de ses bras, en catastrophe ses compagnes l’ont tirée par les épaules en oubliant le bébé malgré les cris de la mère. Les soldats arrivaient et allaient piétiner le bébé quand un garçon de six ou sept ans, habillé de quelques chiffons autour de la taille, est sorti de je ne sais où.

Il s’est planté en avant du bébé, face aux chevaux. J’ai cru qu’il allait se faire écraser comme une motte de terre, mais le garçon a levé les bras, il souriait d’une oreille à l’autre, les chevaux se sont arrêtés net et se sont cabrés. Le temps que les soldats calment leurs montures, le garçon avait soulevé l’enfant et m’avait rejoint sur le pas de la porte.

Si ça, ce n’est pas un miracle, je ne sais pas ce que c’est. Quand le calme est revenu après le passage des soldats, j’ai demandé au garçon comment il s’appelait, il m’a dit « Ruben » et il est parti avec le bébé serré contre lui, il a trouvé la mère au coin de la première ruelle et lui a remis l’enfant. »

Mordechaï pose sa main sur la main de Jonas : « Oui, nous le savons tous, tu as interdit qu’on touche à ce garçon. C’est un peu ton protégé. Mais… il est fou, non ? En tous cas il n’a pas toute sa tête, il n’appartient à personne et il n’a pas d’avenir. »

Jonas se tait. Avec sa béquille il remue la poussière sur le sol devant lui. Puis, à mi-voix : « S’il n’appartient à personne, il appartient au Seigneur Dieu et son avenir est entre ses mains de miséricorde. »

« Comment peux-tu dire ça, Jonas ? Les textes ne disent-ils pas clairement que ceux qui naissent comme ça sont exclus de la présence de Dieu ? »

Jonas secoue énergiquement la tête : « Ruben n’est pas exclu de la présence de Dieu, c’est même Dieu qui l’a fait venir au bon endroit au bon moment pour sauver la vie de cet enfant, j’en suis convaincu. »

« Mais alors pourquoi n’a-t-il pas disparu comme il est venu, une fois sa mission accomplie ? »

Jonas lève les yeux au ciel : « Je n’en sais rien. Peut-être reste-t-il pour attendre quelque chose ? Ou quelqu’un ? »

Vers la fin de l’après-midi, une rumeur se met à circuler en ville, les gens se dépêchent tous dans la même direction, il se passe quelque chose près de la porte d’Hérode au nord de la ville. Ruben lève la tête, il voit comme les gens marchent vite, il les rejoint. Entend-il ce qu’ils se disent ? Il court, il les dépasse, il prend une petite ruelle sur le côté, peut-être veut-il prendre un raccourci ?

Quand il débouche sur la grande rue qui mène vers la porte d’Hérode, il tombe sur une patrouille romaine. Un soldat veut l’arrêter pour lui demander où il court comme ça, Ruben l’évite mais un autre soldat le ceinture des deux bras. Comme il se débat et qu’il ne répond pas aux questions, les soldats l’emmènent à la forteresse et l’enferment dans une cellule.

De sorte que Ruben n’assiste pas à l’entrée triomphale de Jésus de Nazareth monté sur un âne et accompagné par les « Hosanna ! Hosanna au fils de David ! » de la foule. Il est derrière des barreaux. Ce n’est que le lendemain matin qu’on le libère. Triste, fatigué, affamé, il se traîne jusqu’aux marches du Temple, sa place habituelle. Il ne chantonne pas. Assis la tête sur les genoux, les bras encerclant ses jambes, il somnole. Des heures s’écoulent. Il ouvre les yeux quand un homme lui pose la main sur l’épaule et lui dit : « Viens avec moi, Ruben. »

Encore mal réveillé, la main de l’homme toujours sur son épaule, Ruben gravit les marches en compagnie d’un groupe d’une vingtaine de personnes, surtout des hommes et aussi quelques femmes. En arrivant sur l’esplanade, l’homme s’arrête et observe le spectacle.

La foule est nombreuse, certains se dirigent vers la cour des femmes, qui précède la cour dite des Israélites, autant dire la cour des hommes, d’autres en reviennent. Près des colonnes de l’entrée, des hommes installés derrière des tables proposent d’échanger les deniers romains et les drachmes grecs contre des shekels, la seule monnaie autorisée pour l’impôt du Temple et pour la pratique des sacrifices. Les pièces sont rangées en piles bien ordonnées. Sur les côtés, il y a des échoppes où l’on peut ensuite se procurer tout ce qu’il faut pour les sacrifices, des colombes, des brebis et même des bœufs. Les cris des animaux se mélangent aux appels des vendeurs et aux conversations des gens.

A côté de Ruben, l’homme tape soudain du pied parterre. Il se dirige résolument vers les marchands d’animaux. L’un de ses compagnons lui attrape le bras et lui dit : « Seigneur Jésus, où vas-tu ? Tu as dit que tu voulais aller chez les scribes ! »

Jésus ne répond pas. Arrivé près des enclos des bestiaux, il saisit une corde suspendue à un crochet, l’enroule et la tient dans sa main comme une auréole et la fait tourner au-dessus de sa tête, tout en criant : « Bande de brigands ! La maison de mon Père est une maison de prière, et vous en avez fait une caverne de voleurs ! »

De l’autre main, il défait l’une après l’autre les fermetures des enclos et fait sortir les bœufs et les brebis. Il ouvre les cages des colombes, qui s’envolent en faisant grand bruit de leurs ailes. Derrière leurs tables, les changeurs de monnaie ont commencé à toute vitesse à pousser les piles de pièces dans des sacs, mais c’est trop tard car déjà Jésus arrive sur eux. Avec sa corde enroulée il balaye les tables, les pièces giclent dans tous les sens et roulent sur le sol : « Voilà ce que j’en fais, de votre trafic. Des sacrifices, mon Père n’en veut pas, il veut la justice et la bonté ! »

Ruben est aux anges. Son sourire habituel sur le visage, il tape dans ses mains comme pour applaudir, il trépigne sur place tant ce qu’il voit lui fait plaisir. Et il chante à tue-tête : « Étoile du matin, matin d’une étoile, d’une étoile un matin ! »

Les gardes du Temple arrivent en courant, suivis des prêtres et des scribes. Ils veulent s’en prendre à Jésus, mais ses amis font cercle autour de lui et il sort du Temple sans encombre, Ruben sur ses talons.

Les jours suivants, Ruben ne quitte plus Jésus d’une semelle. Et Jésus de son côté veille à ce que le garçon ne soit jamais loin de lui. Ruben écoute les discours de Jésus – par exemple celui sur le plus grand commandement – et ses paraboles – entre autres celle des talents. Ces paroles, il les boit littéralement. Comprend-il ce qu’il entend ? En tous cas, pendant que les gens acclament Jésus et se pressent auprès de lui, il entonne son refrain.

Il assiste au dernier repas de Jésus avec ses disciples, dans la chambre haute, et observe le geste du pain rompu et de la coupe de vin partagée. Il voit partir Judas, dont Jésus vient de révéler la trahison prochaine, par la fenêtre il le regarde s’en aller dans la nuit.

Quand Jésus emmène ses amis dans le jardin de Gethsémani, il tient Ruben par la main. Il la serre même très fort. Il la tient encore quand il l’emmène à part pour dire à son Père, dans la prière, à quel point il a peur de ce qui va lui arriver très bientôt.

Quand les gardes du Temple viennent l’arrêter pour l’emmener au tribunal du grand-prêtre, Jésus leur fait signe d’attendre. Il s’accroupit devant Ruben, lui pose les deux mains sur les épaules et lui dit : « Ruben, mon frère, à partir de maintenant tu vas rester avec mon ami Simon Pierre. Ne t’inquiète pas, je ne te quitterai pas, je serai avec toi tous les jours jusqu’à la fin des temps. » Etoile du matin, matin d’une étoile, d’une étoile un matin, dit Ruben tout bas pendant que Jésus s’en va entouré par la troupe armée.

Ruben assiste à la scène où, dans la cour du tribunal, parce qu’une servante désigne Pierre comme complice de Jésus de Nazareth, Pierre prétend trois fois qu’il ne connaît pas Jésus, jusqu’à ce qu’un coq se mette à chanter la première lueur du matin. Etoile du matin, dit Ruben tout bas, matin d’une étoile… Et Pierre sort de la cour du tribunal en pleurant toutes les larmes de son corps, pendant que Ruben le tient par la main.

Dans une maison discrète d’un quartier reculé de la ville, Pierre rejoint les autres amis de Jésus et les femmes, comme Marie de Magdala, Marie la mère de Jacques et de Joseph et Marie la mère des fils de Zébédée. Tous connaissent maintenant Ruben et l’accueillent comme celui que Jésus leur a confié.

Jean arrive tout essoufflé : « C’est fini ! Pilate l’a condamné à la croix. Lui, il voulait le libérer, mais les grands-prêtres ont poussé la foule à exiger qu’il le fasse crucifier. Alors il s’en est lavé les mains. Les soldats sont déjà en train de l’emmener à Golgotha. » Tous sont pétrifiés. Ils pleurent et se lamentent. Ruben se lève et tire Pierre par la main en lui montrant la porte.

La foule de ceux qui avaient tant acclamé Jésus quelques jours plus tôt à son entrée dans la ville est maintenant massée, silencieuse, sur le bord du chemin qui monte à Golgotha. Jésus, affaibli par toute une nuit au tribunal sans manger ni boire, et par les coups de fouet que les soldats lui ont assénés, porte sur son épaule le bout de la longue poutre qui va être dressée en croix. Les soldats ne sont pas contents parce qu’il ne marche pas assez vite, alors ils prennent un homme dans la foule – il paraît qu’il s’appelle Simon et qu’il vient de la ville de Cyrène – et ils chargent la poutre sur son dos.

Le groupe des femmes et des hommes amis de Jésus, et Ruben parmi eux, restent à distance pendant que les soldats mettent Jésus en croix entre deux brigands. Ruben veut y aller, ils l’en empêchent, c’est trop dangereux, les soldats sont comme fous de toute cette violence, une sorte de nuit s’installe en plein jour, on dirait la fin du monde. Ruben marmonne son refrain.

Le soir, juste avant le début du shabbat, Ruben voit comment Joseph d’Arimathée fait descendre de la croix le corps de Jésus pour le faire déposer dans sa propre tombe creusée dans un rocher de la colline. Une grosse pierre est roulée devant l’entrée. Puis tout le monde s’en va.

Le samedi est triste et morose. A cause du shabbat et par crainte des attaques de ceux qui ont provoqué l’arrestation et la mort de Jésus, Pierre et les autres amis évitent de sortir dans la rue. Ce n’est qu’à la nuit tombée, quand l’étoile du soir apparaît au ciel et marque la fin du shabbat, que ça bouge : Marie de Magdala et Salomé et l’autre Marie prennent des fioles d’aromates et sortent de la maison, Ruben sur leurs talons. Avec lui elles vont à la tombe. Elles ne peuvent pas y entrer, à cause du garde et puis la pierre est bien trop lourde pour elles. Elles veillent, puis s’endorment en attendant le jour. Le premier jour de la semaine.

Elles se réveillent à l’aube parce ce que Ruben chante à pleine voix : « Étoile du matin, matin d’une étoile, d’une étoile un matin ! » Le garde est écroulé dans le buisson, la tombe est grand ouverte, le soleil brille. Le corps de Jésus n’est plus là. Ruben se plante devant les trois femmes et, tenez-vous bien, il leur dit clairement et nettement : « Il n’est pas ici, il est vivant, il faut aller le dire aux autres ! »

Quelle émotion dans le groupe des amis de Jésus ! En même temps on ne peut pas croire que c’est vrai, on ne veut pas le croire tant c’est inespéré, et en même temps on est fou de joie. Ils courent au tombeau et doivent se rendre à l’évidence : il a été relevé des morts, il est vivant ! Mais où est-il ?

Plus tard dans la journée, deux des disciples quittent le groupe, ils doivent se rendre dans un village nommé Emmaüs pour y régler d’importantes affaires familiales. Pierre leur confie Ruben, pour le mettre à l’écart des turbulences de la ville.

Sur le chemin, les deux disciples discutent ferme de ce qui vient de se passer. Sortant de nulle part, un homme se met à marcher avec eux. Tout en posant sa main sur l’épaule de Ruben, il leur demande : « De quoi parlez-vous donc ? Vous avez l’air bien soucieux. » Et pendant que Ruben chantonne tout doucement son refrain, un immense sourire sur sa figure, il leur explique longuement que les textes des anciens prophètes avaient déjà prévu ces événements.

Ce n’est qu’au repas du soir, auquel les deux disciples ont convié le voyageur, qu’ils reconnaissent en lui leur Seigneur vivant, parce que Jésus fait le geste de rompre la galette de pain. Ruben, lui, le sait depuis longtemps. Son cœur ne brûlait-il pas en lui depuis la rencontre sur le chemin alors qu’il chantonnait : « Etoile du matin, matin d’une étoile, d’une étoile un matin » ?

Christian Kempf pour Pâques 2021 – Point KT




Respect de l’autre, de sa religion et de ses convictions

Voici une animation autour du Droit à la liberté de conscience : « Respect de l’autre, de sa religion et de ses convictions » proposée par Yves Carmichael (EPUdF Montpellier)

 Texte largement inspiré du livre :  Marie Durand : Non à l’intolérance religieuse d’Ysabelle Lacamp © Actes Sud, 2016  – Nous remercions Ysabelle Lacamp qui a été d’accord pour que nous partagions ce conte inspiré de son ouvrage et aux éditions Actes Sud autorisant sa publication sur point KT.

Etape 1

lire le conte ci-dessous (adapté par Yves Carmichael) de préférence à plusieurs voix :

  • Conteur,
  • Voix 1 catherine
  • Voix 2 Marie
  • Voix 3 : une codétenue
  • Une voix d’homme

Mise en scène : nous avons eu la chance de lire le texte assis en rond autour du « soupirail » du premier étage de la Tour de Constance. A défaut, mettre en scène dans une ambiance rappelant les conditions de détention des prisonnières : pénombre…

Etape 2 

nous avons fait le tour des remparts et avons visité les évocations de la vie des prisonnières. Possibilité de discuter de la liberté de conscience, des engagements Gandhi etc

 

Nous sommes en septembre 1758, dans la Tour de Constance accolée au château d’Aigues-Mortes et à l’imposante fortification qui entoure la ville. Aigues-Mortes est alors le symbole de la puissance du royaume de France qui rayonne sur toute la Méditerranée grâce à son port tel que l’avait voulu le roi Saint-Louis avant de s’embarquer pour l’Orient et les croisades au nom déjà de la religion. Aujourd’hui, en 1758, personne n’imagine que derrière les murs se cache, depuis la révocation de l’édit de Nantes, une sinistre prison de femmes. Une loi, voulue par le roi Henri IV, avait été promulguée en 1598 pour arrêter les conflits religieux entre catholiques et protestants. Celle loi a été annulée par Louis XIV en 1685 ; le culte protestant en France est maintenant interdit.

Je suis Catherine. Je suis arrivée à la tour avec ma maman, j’avais à peine quelques mois et je ne sais pas trop ce que c’est que la liberté. Certaines femmes ici l’espèrent depuis plus de 30 ans ; en réalité cela me fait peur. Comment est le monde ? Je ne le connais qu’à travers ce qu’on m’a raconté. Je l’imagine comme la Terre promise dont on parle dans la Bible. Tous les jours, dans la tour, entre les moments de prière on raconte ces histoires de l’Ancien et du Nouveau Testament. J’imagine des vignes, des sources, des figuiers, des bergers, un monde isolé et protecteur différent de cette vilaine tour de pierre. Peut-être qu’un jour je verrai ce monde ?

Souvent, je discute avec Marie :

  • Voix 1 : « Marie, dis Marie, quel crime avons-nous donc commis pour qu’on nous enferme aussi longtemps dans cette tour? »
  • Voix 2 : « Catherine, notre faute est celle de croire en une religion autre que celle du roi. »
  • Voix 1 : « Mais Marie, notre dieu est-il différent de celui du roi ? »
  • Voix 2 : « Non Catherine, Dieu est partout le même où que l’on soit, la seule différence c’est la manière de le célébrer mais c’est la même manière de l’aimer. »

Aujourd’hui, un homme est entré dans la tour, dans la salle des chevaliers où nous sommes enfermées. Il est beau avec sa perruque de Marquis et ses bas brodés. Il est accompagné du commandant de la place qui va lui présenter les 25 huguenotes.

  • Voix homme : « Marie Durand, 41 ans, arrêtée il y a 22 ans ; Marie Frisol, 60 ans, enfermée depuis 25 ans ; Suzanne Pagesse, 52 ans ,13 ans de prison ; Anne, 33 ans de prison. »

La plupart d’entre elles ont été condamnées pour avoir été vues au désert ; c’est le nom que l’on donne à nos assemblées clandestines interdites par le roi. Ce sont les lieux de rassemblement dans les bois et la montagne cévenole où nous faisions nos cultes. Le Marquis, en visite, est un peu gêné par les conditions de vie des prisonnières et par la présence des enfants. Nous, les huguenotes, on se tait, on reste dignes ; surtout la Marie Durand. C’est elle qui nous encourage à ne pas céder quand nous avons envie d’abjurer c’est-à-dire de renoncer à la religion protestante et de devenir catholique. Il faut dire que si nous renonçons au protestantisme, nous sommes libérés. Soudain, le regard du Marquis quitte nos paillasses serrées contre le mur humide dont nous avons bouché les meurtrières avec de la paille pour nous protéger du vent. Ses yeux se posent sur la margelle du soupirail au milieu de la pièce, qui communique avec les étages inférieurs. Un système de poulie permet aux gardes de monter notre ration de pain. Il fronce les sourcils, désigne l’inscription « régister » puis, traduisant du latin en français, il lit « résister » et s’exclame :  » qui a bien pu… » Immédiatement Marie DURAND s’avance

  • Voix 1 : « Que vous importe ce mot monsieur ? Résister, oui, pour lutter contre l’intolérance. Que faisons-nous de mal sinon prier Dieu dans le secret de nos consciences. »

Moi, je plonge au pied du Marquis et lui demande grâce au nom de mes compagnes. Quand celui-ci s’en va, nous voici pleines d’espoir, car il est certes catholique, mais c’est un homme de tolérance. Il reste attaché à cette liberté de conscience depuis son séjour comme ambassadeur à Genève où il a pu réfléchir sur la religion réformée. Mais je reviens à notre tour : ce qui frappe le plus quand on vient vivre à la tour c’est le regard, impossible d’échapper au regard des prisonnières, à celui des surveillants. Pas facile de faire sa toilette coincée à côté du puits encastré dans l’épaisse muraille. Il faut croire qu’on se fait à tout, on se fait à la faim, au froid, à la promiscuité, au manque de lumière et à l’absence de ceux qu’on aime. Mais la liberté, comment s’habituer à l’idée de ne jamais y goûter ? Dans la tour, nous avons parfois des visites. Elles nous apportent des nouvelles et des dons de l’extérieur, mais aussi de la nourriture, indispensable pour compléter la ration de pain souvent moisi et dur.

Certaines années les protestants en exil en Suisse et au Pays-Bas nous font parvenir un peu de fil et du tissu ; coudre amène de la distraction, cependant les jours s’écoulent, monotones, rythmés par les moments où, en en cachette, nous prions ou-bien nous nous racontons les histoires de la Bible. Une fois par semaine, nous pouvons monter sur la terrasse au sommet de la tour et là, quel plaisir ! De la lumière ! De l’air ! Nous respirons à pleins poumons, mais cela est trop rare. Heureusement, Marie sait évoquer l’extérieur, la campagne, les Cévennes que je ne connais pas. Elle nous parle de la chaleur des pierres, du mauve des bruyères, du crépitement des genets qui flambent l’été, où des champignons luisants sous les châtaigniers. Nous, on écoute bouche bée. C’est sa façon à elle de nous aider à nous évader, à fuir hors des murs quand mugit le vent d’hiver et que nous grelottons, affamées dans nos vêtements trempés.

Marie a les yeux partout, elle a un œil pour chacune, elle sait repérer la prisonnière qui est trop triste, qui a du chagrin. Elle sait deviner lorsque l’une a de la fièvre, elle sait encourager, apaiser, conseiller. Elle apprend aux plus jeunes à lire et à compter ainsi que les bonnes manières qui nous seront utiles lorsque nous sortirons de la tour. Elle nous encourage à garder la tête haute, mais aussi à ne pas être orgueilleuse. Surtout, elle nous encourage à ne jamais perdre notre bien le plus précieux : l’espoir.

Marie écrit sans arrêt, elle se démène au nom de toutes ses compagnes qui n’ont pas eu la chance d’être la fille d’un greffier et qui n’ont pas reçu son éducation. Elle multiplie les courriers, suppliques et billets de remerciement en direction de Genève et d’Amsterdam afin d’obtenir de l’argent et des vivres des bienfaiteurs dont beaucoup sont des protestants exilés. Elle écrit au pasteur Rabot, au Commandant Militaire du Languedoc pour qu’ils plaident la cause des prisonnières. Elle va même s’adresser à la Reine. Deux ans se sont écoulés depuis la visite du Marquis et pourtant nous avions espéré, car il avait les faveurs du roi.

Un matin de septembre, Marie vint me trouver :

  • Voix 2 : « Mon enfant, mon enfant, le bruit court que tu vas partir, que tu vas sortir. Sais-tu que ta liberté, c’est un peu comme si moi aussi j’étais un peu libérée »
  • Voix 1 : « Mais cela va être difficile, je vais être séparée de ma maman »
  • Voix 2 :  » Je sais ce que tu penses, ce sera difficile au début, mais tu t’y feras vite, tu te marieras, tu auras des enfants. N’aie pas peur, je m’occuperai de ta maman, je veillerai sur elle. »

Je me souviens de la dernière veillée, les chiffons qui bouchaient les ouvertures étaient trempés : la bise rabattait la fumée du petit feu que nous avions essayé d’allumer. La fumée nous enveloppait de la tête aux pieds ; nous étions serrées, regroupées pour se tenir un peu chaud. Nous entourions les paillasses des deux malades ; les coiffes blanches à rabat formaient des tâches claires à la pâle lueur de la lanterne.

Comme souvent, on évoquait l’histoire des guerres de religion, les exploits des pères et oncles lors de la révolte des camisards dans les Cévennes ou dans le Vivarais. On se souvenait comment cette bande de bergers, de paysans, de prédicants des Cévennes avaient résisté à l’autorité du roi en refusant d’abandonner leur foi protestante. On se rappelait comment ils avaient combattu et parfois battu les armées de Louis XIV et les soldats qui se nommaient « les dragons du roi ». Mais avec les villages rasés et face à de terribles représailles, beaucoup avaient été tués, faits prisonniers et envoyés ramer dans les galères. D’autres s’étaient réfugiés à l’étranger. Dans nos chères Cévennes, les familles avaient alors caché leur religion protestante et mis leurs bibles dans des cachettes.

Marie ce soir-là nous a raconté des moments marquants de sa vie :

  • Voix 2 : « Je me souviens, j’avais 7 ans quand pour la première fois, tenant fortement la main de ma maman, je suis partie à un culte dans la forêt. Ce jour-là, la maison avait été agitée, mon frère Pierre, revenu d’un voyage dans le Dauphiné, avait tourné dans les villages voisins pour inviter les paysans à se joindre à la nouvelle Assemblée clandestine ».
  • Voix 3 : « Oui Marie, je me souviens de ce jour où ton frère est venu nous inviter, mon mari, ses parents et nous tous. Nous étions si heureuses de pouvoir aller à ce rassemblement. A cette époque nous étions obligés de mener une double vie, faisant semblant d’être catholique pour les naissances ou les mariages mais sortant, en secret, la Bible interdite pour la lire à voix haute à l’abri des chênes ou derrière les volets bien fermés. Quelle joie de pouvoir avoir un culte avec nos frères et sœurs. »
  • Voix 2:  » C’était une époque particulière, on avait l’habitude d’accueillir des pasteurs de passage qui se glissaient au fond d’une cachette dans l’étable au moment où les gendarmes arrivaient. Mais ce jour-là, c’était mon frère qui allait prêcher. »

Le chant des psaumes venait de s’élever dans l’air glacé ; mon frère sortit de ses manches les deux coupes de communion démontables qu’il avait pris dans la cachette à la maison. Soudain des claquements de sabots retentissent, des détonations de fusils éclatent, ce sont les dragons du roi, c’est la fuite éperdue. J’ai eu peur, très peur, mais par chance, on a pu échapper aux dragons »

  • Voix 3 : « Cela a été terrible, mon mari a été arrêté, mon beau-père tué. A-t-on jamais su qui avait dénoncé cette Assemblée aux dragons ? »
  • Voix 2 : » Non, je me le suis toujours demandé. En plus, quelques jours plus tard, suite à une seconde dénonciation, ma mère a été arrêtée, la maison a été rasée et mon frère s’est enfui en Suisse. Après je ne me souviens plus trop, mais je sais qu’un jour, lors du baptême de ma filleule qui se déroulait obligatoirement à l’église catholique, j’ai décidé de ne plus faire semblant. J’ai décidé que plus personne ne m’empêcherait de suivre ma religion dans la lumière et que désormais, c’est à visage découvert que j’aimerais Dieu. »

Marie nous a aussi parlé de son frère Pierre qui, revenu de ses études de théologie à Zurich, risquait sa vie tous les jours. Il évitait de venir à la maison de peur que l’armée du roi ne s’en prenne à sa famille et comment, en 1730, pour faire pression sur son frère, elle avait été tirée de son sommeil en pleine nuit et amenée à la tour.

A la fin de la soirée Marie vint me voir et me dit :

  • Voix 2 : « Promets-moi lorsque tu seras dehors de n’écouter que ta conscience, cette petite voix précieuse qui est au fond de toi »
  • Voix 1 : « J’essaierai de faire la part entre le bien et le mal »
  • Voix 2 :  » Fais aussi preuve de tolérance, notre pays a déjà beaucoup souffert, nos temples et nos villages ont été détruits, brûlés, les prédicants, pasteurs, ont été exilés, arrêtés, emprisonnés, pendus. Nos frères et nos pères se sont battus, s’en sont pris aux catholiques, mais vois-tu, les hommes se trompent. Etre violent dans ses paroles ou dans ses actes ce n’est pas ce que Dieu demande. Celui qui est modéré, qui est pacifique, qui prône la paix, c’est lui que Dieu aime.

J’ai été libérée avec deux autres de mes compagnes ; peut-être que les prisonnières d’Aigues-Mortes n’étaient pas complètement oubliées, mais ce maigre espoir s’est vite éteint, car 5 nouvelles captives sont arrivées lors de mon départ.

Marie m’a raconté plus tard comment les saisons ont continué à s’écouler, identiques d’une année sur l’autre, parsemées de maladies, de morts. Parfois, des femmes devenaient folles, d’autres ont renié la foi pour être libérées. De temps en temps des visites et des promesses redonnaient espoir, suivies des mêmes désillusions. Avec le temps, ces femmes avaient vieilli, on ne cherchait même plus à les convertir, elles n’avaient même plus besoin de se cacher pour prier, elles semblaient oubliées de tous, encombrantes : que faire d’elles ? Elles se demandaient comment obtenir la liberté ?

En 1762, le pasteur Rabot, qui s’est attiré l’estime des catholiques, intercède en faveur des prisonnières. Puis en 1767, l’espoir renait avec la nomination du nouveau commandant militaire du Languedoc, connu pour sa volonté de supprimer les persécutions. Espoir aussi avec la visite du Prince de Beauvau.

Enfin, le 14 avril 1768, Marie quitte la tour, 38 ans après son incarcération. Quelques mois plus tard, une amie fidèle, Marie Vey l’a rejoint. Elles s’installent au Bouschet de Pranles

Moi, Catherine, qui me suis entretemps mariée, je me débrouille pour leur apporter quelques vivres. Elles sont bien pauvres et j’aimerais tant que Marie puisse profiter de ces quelques années qui lui restent pour vivre et jouir de cette liberté si chèrement payée.

Pendant 8 ans, jusqu’à sa mort en 1776 dans sa propre maison, je vais continuer à soutenir celle qui m’a tant aidée dans mon enfance. Hélas, Marie ne connaîtra pas, 11 ans plus tard,  l’Edit de Tolérance qui signe la fin des persécutions religieuses.

Moi, Catherine, et après moi des générations de Protestants, n’oublierons pas la leçon de tolérance et de non-violence de celle qui a veillé sur moi pendant mes premières années. En 1815, son souvenir m’a poussée, lors d’un mouvement de terreur religieuse dite « Terreur blanche », à laisser ma famille et ma maison pour, à 75 ans, tenir tête aux émeutiers jusqu’à ce que ma parole calme les plus exaltés.

Depuis, le droit de chacun à la liberté de conscience, c’est-à-dire au respect de l’autre, de sa religion et de ses convictions est une ligne de vie pour tous. Malheureusement la liberté de conscience n’est souvent pas respectée. Ainsi pendant la seconde Guerre mondiale, les juifs ont été persécutés pour leur croyance. Encore aujourd’hui, dans certains pays, des croyants sont obligés de cacher leur foi. Au cours des siècles, beaucoup de gens se sont battus pour que le monde soit plus juste et plus respectueux des croyances des autres. Rappelez-vous de ces noms : Voltaire, un philosophe français, Gandhi en Inde pour un respect mutuel entre les religions de son pays et beaucoup d’hommes et de femmes dans des mouvements et associations luttent pour le respect de l’autre, de sa religion et de ses convictions.

Marie Durand : Non à l’intolérance religieuse d’Ysabelle Lacamp © Actes Sud, 2016

Un mot d’Ysabelle Lacamp : « Merci à Yves Carmichael de prendre le relais en évoquant la vie de Marie Durand si injustement méconnue et pourtant esprit pacifique précurseur et exemple si universel en notre époque de désordre et de discrimination, lors de cette magnifique visite à la Tour de Constance ! Dans ce contexte historique chauffé à blanc, Marie Durand est pourtant un symbole éclairé de pure tolérance sans prosélytisme aucun, c’est dire si ce Gandhi en jupons est incroyablement moderne !  Ecoutez juste cette flamme droite et pure adressant sa foi au ciel en subissant mille maux avec la pugnacité de celle qui n’a jamais douté et ne doutera jamais même quand sa nièce adorée, celle dont l’existence lui a permis de tenir 38 ans recluse dans cette Tour, n’hésitera pas à se marier avec un sujet catholique qui plus est peu scrupuleux. C’est que Marie- même en ces Temps de troubles, de haine et de persécution de cette moitié du XVIIIème siècle – ne demande aucunement à convertir l’Autre – libre à lui de posséder sa propre foi – mais ne désire en revanche qu’une chose : qu’on lui laisse tranquillement célébrer la sienne selon sa propre liberté de conscience…Ce respect de l’autre et de ses convictions, devoir inné envers tout être vivant, est hélas largement bafoué dans de nombreux pays où l’intolérance en matière religieuse perdure souvent institutionnalisé sous forme de lois discriminatoires et se confond souvent avec d’autres intolérances ou le désir d’écraser une gênante minorité. A méditer à l’heure de tous les communautarismes, extrémismes et nationalismes exacerbés. »

Crédits : Yves Carmichael (EPUdF) – Point KT

 




La Noël d’Alphonse

Au petit matin, Alphonse ouvrit un œil, puis le second. Il enfila son masque, ses grosses lunettes de ski, et enfin ses cotons-tiges, un dans chaque oreille. Il se leva, descendit à la cuisine où sa mère lui fit un vague signe de la main pour lui dire tout à la fois « bonjour », « assieds-toi », et « mange ». Il s’assit, commença à manger, en faisant passer la nourriture par dessous le masque, sursauta lorsque son père, qu’il n’avait pas vu arriver, s’affala lourdement sur une chaise… trop près… prudemment, Alphonse se décala de deux chaises supplémentaires… Après avoir fini, il nettoya méticuleusement son coin de table, sa chaise, enfin ses chaises, puis il s’équipa de la tête aux pieds, combinaison, gants, grosse écharpe, avant de sortir dans la rue, sans un regard ni un au revoir pour ses parents. Commença alors un étrange ballet, un pas à droite, deux petits sauts à gauche, un pas en arrière, trois trots en avant… ça aurait pu être joli, vu du ciel, mais c’était fait sans grâce, tout le monde évitait chacun, chacun évitait tout le monde, mécaniquement, d’une distance de 2 chaises, sans se regarder, sans se parler…

Pourquoi ?

Personne ne le savait…

C’était comme ça…

C’était un temps où même les vieilles légendes s’étaient tues…

Il est temps que je vous dise qu’Alphonse ne s’appelait pas Alphonse… Alphonse n’avait pas de nom, Alphonse n’avait jamais entendu le son d’une voix, il n’avait jamais vu le visage de sa mère, ou de son père, ou de sa sœur, ou de son voisin, ou de n’importe qui dans la rue… les masques, les lunettes de ski et les cotons-tiges dans les oreilles, c’est pas ce qu’on fait de mieux en matière de communication humaine !

Ainsi donc, Alphonse – qui ne s’appelait pas Alphonse, mais qu’on va se permettre d’appeler Alphonse pour les besoins de l’histoire, parce que sinon on ne va pas s’en sortir – Alphonse vivait ainsi, de masque en coton-tige, toujours bien penser à mettre les coton-tige en dernier, pour ne pas se les enfoncer dans l’oreille, ça fait mal, le coton-tige enfoncé dans l’oreille… il se débarbouillait au gel hydroalcoolique, il n’avait pas de copains, il n’allait pas à l’école, il n’avait jamais eu de câlins, il n’avait jamais ri, il ne savait pas que le ciel s’appelait ciel, que la goutte de pluie faisait ploc dans la flaque, que la neige adoucissait les bruits mais craquait sous le pas, et que le truc à plein de poils qu’il croisait souvent sur les berges de la petite rivière, et sur lequel il mourrait d’envie de poser les mains mais résistait, résistait, résistait en fermant très fort les yeux, s’appelait autrefois un chat…

Alphonse ne savait pas pourquoi, et il ne se posait pas la question… sans doute que ses parents non plus… pas plus ou pas moins que les parents de ses parents, et ainsi de suite… Personne n’aurait pu dire que le monde n’avait pas toujours été comme ça… les vieilles légendes s’étaient tues, parce qu’il n’y avait plus personne pour les raconter… et plus personne pour les comprendre…

Alors Alphonse ne savait pas qu’il y avait eu un temps où les gens vivaient sans masque, sans grosses lunettes de ski, où on ne se mettait pas de coton-tige dans l’oreille dès le réveil ! Il ne savait pas qu’il y avait eu un temps où les gens se parlaient, où ils parlaient tout court, où les gens avaient un nom, où ils riaient aux éclats, où ils se touchaient, où ils se regardaient… où les enfants jouaient au ballon ou écoutaient des contes de fée, allaient à l’école, apprenaient plein de choses et, sauf allergie, caressaient les trucs à poils des berges de la petite rivière, lesquels ronronnaient en retour tout ce qu’ils pouvaient en se frottant amoureusement aux jambes humaines…

L’amour ? Oui, il y avait eu un temps où l’on caressait les bébés quand ils naissaient, où on les faisait rire aux éclats avec des faux bruits de pet sur le ventre, où on leur faisait des bisous pour de vrai ! Même, les grands, les adultes, se faisaient de gros bisous sur la bouche, quand ils étaient amoureux, avec la langue, carrément, avec la langue !

Et les gens faisaient des fêtes, oh oui, des fêtes à n’en plus finir, où on riait, papotait, mangeait, dansait, buvait, tournoyait jusqu’au petit jour ! On fêtait les anniversaires, les nouvelles années, les arrivées et les départs, les armistices, les amoureux, on fêtait tout ce que l’on pouvait ! Et la plus belle, celle qui réunissait tout le monde en même temps, c’était celle appelée Noël… on la fêtait au plus froid de l’hiver, au plus sombre des jours, et on mettait des lumières partout, dans les rues, dans les maisons, jusque même dans les cœurs… on se rappelait la naissance d’un bébé dans une étable, un bébé chanté par les anges, accueilli par des bergers et des mages étrangers, un bébé qui allait devenir le plus grand des rois, qui allait parler d’amour et de grâce… Toutes les générations se retrouvaient ensemble, près d’un sapin, et on s’offrait des cadeaux, pour se rappeler le cadeau de Dieu venu aimer les hommes dans ce petit bébé tout fragile…

Les anciennes légendes disaient que Noël était la plus merveilleuse des fêtes…

Mais ça, c’était avant…

C’était avant le virus…

Plus personne ne se souvenait de quand ni comment ça avait commencé… Mais en quelques années, plus personne n’eut le visage découvert dans la rue…Encore un peu de temps, plus personne non plus dans les foyers, et les mains se parèrent de gants … Encore un peu, et les enfants étaient masqués dès la naissance…puis on s’est dit qu’il fallait aussi protéger les yeux… tout le monde s’est mis à porter des grosses lunettes de ski… Puis on s’est dit qu’il fallait aussi protéger les oreilles… tout le monde s’est mis à porter des cotons-tiges, un dans chaque oreille… Au final, tout le monde avait les oreilles propres…

Mais plus personne ne pouvait se parler…

Mais plus personne ne pouvait se voir…

Mais plus personne ne pouvait s’entendre…

Au début, ils ont bien essayé de garder le contact…

Mais plus personne ne voyait les sourires…

Plus personne n’entendait les sons…

Alors à quoi bon sourire, à quoi bon émettre des sons ?

Alors le langage se perdit…

Alors l’amour se perdit…

Alors l’espérance se perdit…

Alors même les vieilles légendes se perdirent…

Alors l’humain dépérit…

Et ça devint comme ça…

Alors Alphonse sortait chaque matin, et pendant des heures il marchait, un pas à droite, deux petits sauts à gauche, un pas en arrière, trois trots en avant… et quand il en avait marre de cette triste danse, il rejoignait la petite rivière, il s’asseyait sur la berge, il regardait l’eau couler… le truc plein de poils venait et s’asseyait aussi, ni trop près, ni trop loin… ensemble, ils regardaient l’eau couler… Quand il était las de l’eau qui coule, Alphonse ramassait des cailloux. Tout le monde avait des cailloux dans ses poches, pour les lancer sur ceux qui ne respectaient pas la distance de deux chaises, mais ce n’était pas pour ça que lui les ramassait. Sous l’œil attentif du truc à poil, il en faisait des petits tas, il les mettait les uns sur les autres, jusqu’à ce que le tas s’écroule… il pouvait se passer plusieurs jours, avant que cela n’arrive… mais quand cela arrivait, il y avait quelque chose qui le grattait à l’intérieur de son ventre, quelque chose de bizarre, qui remontait à la commissure de ses lèvres… Bizarre, mais pas désagréable…

Ce jour là, quand Alphonse arriva à la petite rivière, et s’assit pour regarder l’eau couler, aucune trace du truc à poils… il regarda tout seul l’eau couler, puis il remarqua un caillou qui paraissait parfait pour finir son tas de cailloux et le faire s’écrouler, avec un peu de chance… il le ramassa et, au moment où il allait le déposer en équilibre instable sur son œuvre, un son déchira le silence !

Un son inouï !

Les oreilles bouchées depuis sa naissance, Alphonse n’ avait jamais entendu que les gargouillis de son ventre et les battements de son cœur… et ça, ça ne venait pas de son ventre ! Ça passait la barrière du coton-tige !

Le même son retentit, encore plus vigoureux !

Le caillou toujours à la main, Alphonse se dirigea prudemment vers la source du bruit, d’ailleurs il n’était pas le seul… à distance de deux chaises, plusieurs personnes s’approchaient, la main déjà à la poche des cailloux…

Enfin, il aperçut la source du bruit… un bébé… oui, sans doute, c’était un bébé, difficile à dire, parce qu’il était tout nu, sans masque, sans gant, sans lunette de ski, sans coton-tige dans les oreilles… et le truc à poil s’y frottait tout ce qu’il pouvait, et le bébé agitait les bras pour toucher le truc à poils ! Sur le visage du bébé, tout gigotait, et c’est de sa bouche que ne cessait de sortir l’étrange son qui passait la barrière du coton-tige !

Devant ce spectacle complètement incongru, scandaleux, le premier réflexe des uns fut de sortir des cailloux de leur poche pour les jeter sur tout ça, tout le monde sait sans le dire ni l’entendre que tout ça ne devrait pas exister, que c’est dangereux ! Chez les autres, incapables de sortir de leur stupeur, les yeux écarquillés remplissaient presque toute la surface de leurs grosses lunettes de ski !

Mais au cœur d’Alphonse, quelque chose s’enclencha… une question… alors, lentement, il ôta ses gants, et avec ses mains nues, il ôta ses cotons-tiges, puis ses grosses lunettes de ski… tout le monde recula… puis son masque… respira… puis il s’assit près du bébé, il le mît sur ses genoux, se perdit dans les yeux qui le regardaient, et tendit la main vers le truc à poil, qui vint s’y frotter tout ce qu’il pouvait en produisant un son puissant qui lui faisait vibrer tous les poils… Bientôt, Alphonse produisit le même son que le bébé, à l’unisson…

Alors les cailloux tombèrent des mains, une à une…Alors les masques tombèrent, un à un… et les grosses lunettes de ski… et les cotons-tiges… Et tous se regardèrent… et la commissure des lèvres leur picota… Alors l’espérance s’éveilla… Alors le langage s’ouvrît… Alors l’amour ressuscita… Alors l’humain naquit… Bientôt, Alphonse s’appellerait Alphonse et on appellerait un chat un chat ! Ou autrement, qu’importe, pourvu qu’il s’agisse du langage de l’amour !

Moi, je le dis en mon langage, ce jour là, ce fut la Noël d’Alphonse !

Crédit : Corinne Scheele (EPUdF) – Point KT




Le Noël qu’on peut toujours fêter

« Le Noël qu’on peut toujours fêter » est une narration de la pasteure Sophie Letsch… qui redit avec poésie les bonnes raisons de fêter noël … même en temps de confinement ou de questionnement.

Voici le soir de Noël ! Noël, tant attendu cette année, tant espéré ! Enfin, on y est ! Même si on se retrouve en petit comité, même si on est masqués, même si on ne peut pas s’embrasser, Noël est arrivé ! Alors tous se réjouissent, tous ont le cœur en fête ! Tous ?  Ah non. Il y en a qui ne le fêtent pas. Il y en a qui ne se réjouissent pas.

 

Louise et Alfred

Parmi eux, il y a Louise et Alfred. Ils n’ont pas loin de 90 ans. Oh ils sont en forme pour leur âge ! Ils sont encore dans leur maison et se débrouillent tout seuls. Tout seuls oui. Ils sont seuls ce soir justement. Les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants, ne viendront pas les voir ce soir. Trop loin. Trop compliqué. Trop risqué vous comprenez.

A votre âge, vous êtes particulièrement vulnérables.

Oui, oui bien sûr qu’ils comprennent ! En même temps, ils n’ont pas le choix. Alors ils n’insistent pas.

Mais si c’est comme ça, Noël cette année, ils ne le fêteront pas. Oh non c’est pas la peine de faire semblant. Et puis, vous savez ce que c’est, quand on vit ensemble depuis plus de 60 ans…  Ce soir, Louise et Alfred essayeront juste de ne pas se disputer. Et ils iront se coucher, chacun de leur côté.

Mais non !

Quoi ?

A Noël, il y a bien quelque chose à fêter, même pour ceux qui sont délaissés !

Ah bon ?

Mais oui, souvenez-vous de Joseph et Marie.

Eux aussi, ils étaient seuls, loin de leur famille. Personne ne les a accueilli. Oh ils ont bien essayé. Mais ils n’ont trouvé que des portes fermées. Esseulés, rejetés, fatigués. Pourtant Jésus est né. Et Marie et Joseph, ont pu le célébrer. Le Noël qu’on peut toujours fêter, c’est Dieu venu rejoindre tous ceux qui sont abandonnés.

Regardez Louise et Alfred comme ils sourient. Les voilà qui s’avancent dans la nuit. Ils allument la première bougie.

Camille

Parmi ceux qui ne fêtent pas Noël, il y a Camille. Elle est étudiante, la tête pleine d’idéaux, résolument écolo. Noël, elle ne le fête pas et c’est son choix. Elle n’adhère vraiment pas ! Pour elle, c’est juste la grande fête de la consommation et beaucoup de pollution. C’est vrai quoi ! Toutes ces babioles et ces jouets en plastiques, qui ne respectent ni la planète ni ceux qui les fabriquent. Toutes ces illuminations, tous ces déplacements, tout ce papier, cette nourriture gaspillée, ces animaux gavés, maltraités.

C’est pour sauver ça que les gens se sont battus cette année ? C’est pour ça qu’on prend le risque d’une troisième vague de contamination ? Camille, en tous cas, elle ne veut pas participer à cela ! Elle ne peut pas.

Mais non !

Quoi ?

Pour fêter Noël, pas besoin de consommer, pas besoin de polluer !

Ah bon ?

Mais oui, souvenez-vous comment c’est arrivé. Marie et Joseph s’étaient réfugiés dans une étable. Rien de grandiose, pas de paillettes, pas de festin. Juste un peu de paille et l’haleine chaude des animaux. Quand Jésus est né, Marie l’a enveloppé dans une couverture et puisqu’il n’y avait pas de berceau, elle l’a couché dans la mangeoire des animaux. Le Noël qu’on peut toujours fêter, c’est Dieu qui choisit la simplicité.

Regardez Camille comme elle sourit. La voilà qui s’avance dans la nuit. Elle allume la deuxième bougie.

Michel

Parmi ceux qui ne fêtent pas Noël, il y a aussi Michel.

Lui, il est au chômage forcé. Avec le confinement, son activité est à l’arrêt. Déjà avant, ce n’était pas mirobolant. Mais là, c’est bientôt le dépôt de bilan. Et depuis quelques semaines, c’est vraiment compliqué. Tous ces crédits, il n’arrive plus à les rembourser.

Dans son milieu, à Noël, on sort le grand jeu. Stations de ski prestigieuses, champagne, caviar et cadeaux luxueux. Mais cette année, c’est impossible pour lui !

Il a bien réfléchi. Il ne peut pas demander un autre crédit. Il ne peut pas avouer qu’il est fauché. Il a quand même sa fierté. Rien que d’imaginer son ex-femme ricaner, ça le fait frissonner.

Alors c’est décidé, il ne fêtera pas Noël cette année. Il ne prendra même pas ses enfants. En espérant des jours meilleurs, Michel attend.

Mais non !

Quoi ?

Il ne faut d’argent pour fêter Noël vraiment !

Ah bon ?

Mais oui, souvenez-vous des bergers. C’étaient des gens si pauvres. Ils étaient mis de côté. Pourtant c’est à eux que la naissance a été annoncée en premier ! La lumière les a enveloppés. Et ils se sont précipités pour voir ce qui était arrivé.

Ils sont venus les mains vides ! Sans aucun cadeau,  avec leurs vieux manteaux sur le dos. Mais quand ils sont repartis, ils avaient le cœur remplit de toute la douceur, de toute la paix que Jésus leur avait donné. Et ensuite c’est eux qui l’ont  annoncé ! Le Noël qu’on peut toujours fêter, c’est Dieu qui met à l’honneur tous ceux qui sont mis de côté, tous les humiliés.

Regardez Michel comme il sourit. Le voilà qui s’avance dans la nuit. Il allume la troisième bougie.

Leila

Parmi ceux qui ne fêtent pas Noël, il y a encore Leila. En fait, Noël, elle se demande si elle y a droit. Elle n’est pas chrétienne. Elle ne sait même pas ce qu’elle est. Ces parents sont musulmans. Mais elle, pas vraiment. Parfois, elle essaye de faire le ramadan. Mais pas tous les ans.

Pourtant, pour les autres, elle fait partie de ce groupe-là. Parfois même, on l’assimile à ces fanatiques qui tuent des innocents au nom de leur foi.

Leila aimerait bien décorer un sapin, illuminer sa maison et faire la fête avec les siens.

Mais cette année, c’est encore plus particulier. Leila est très gênée. Alors ce soir, elle va faire comme si de rien n’était.

Mais non !

Quoi ?

Noël n’est pas une fête réservée aux chrétiens !

Ah bon ?

Mais oui, souvenez-vous des mages venus d’Orient. Ils ont vu une étoile et à son éclat, ils ont deviné qu’elle annonçait la naissance d’un enfant particulier. Alors ils se sont mis en route. Pourtant c’étaient des païens. Mais ils sont venus pour saluer Jésus, pour l’adorer. Et puis, ils ont continué leur route. On ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Mais près de Jésus, ils étaient les bienvenus. Le Noël qu’on peut toujours fêter,  c’est Dieu qui ouvre son cœur pour accueillir toute l’humanité.

Regardez Leila comme elle sourit. La voilà qui s’avance dans la nuit. Elle allume la quatrième bougie.

 

Et voilà que toutes les bougies sont allumées. Dans le cœur de Louise et d’Alfred, de Camille, de Michel, de Leila et de tous les autres s’installe la même lumière. C’est la lumière de Dieu qui dit à chacun de ses enfants  : Je t’aime tellement ! Je suis venu ici, partager et changer ta vie. Ne sois pas désespéré. Car je suis toujours avec toi.

Voilà. Le Noël qu’on peut toujours fêter, c’est celui-là.

crédits Sophie Letsch (UEPAL) – Point KT  photo Pixabay




Noël en juin

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 Il neigeait en ce soir de décembre à Siouville. David était confortablement installé dans le canapé devant le poêle qui ronronnait. Il conversait avec son copain John sur la messagerie « pigeon-voyageur ». Noël se préparait : tout était bien rodé,  prévu et attendu. Inutile de décrire le noël de David : vous savez tout. Mais son copain John habite Akaroa, dans une péninsule près de Christchurch, en Nouvelle Zélande ! Et là, c’est le jour et la nuit ( c’est bien le cas de le dire!) Lorsque David se couche, John se lève et vice versa. Lorsque l’hiver arrive à Siouville, c’est l’été qui commence à Akaroa.

David et John habitent aux antipodes l’un de l’autre

Alors, il faut décrire un peu le Noël de John qui, lui aussi, est bien rodé et dans lequel tout est prévu. Le week-end précédent Noël, il part avec sa famille passer la nuit dans une bergerie des «Southern Alps» où les moutons passent l’été. Elle se passe dehors avec les bergers sous un ciel étoilé : c’est magique. Quand par malheur il pleut, la famille dort sur le foin de la bergerie. Puis, le 24 au soir, on attend sur la plage en se baignant ou en surfant que le soleil se couche : c’est alors que commence la messe de minuit. Chacun avait du mal à imaginé le noël de l’autre : pour David, un Noël en short de surf avec la chaleur et le soleil qui se couche à 23h, cela ne fait pas sérieux. John regrettait que toutes les histoires de Noël se passent dans le froid de hiver alors que les bergers ne passaient la nuit dehors que l’été. Heureusement, « pigeon-voyageur » permettait de communiquer et d’échanger. Ce Noël se passa, comme tous les Noëls.

Quelques années plus tard, l’été approchait pour David. Les épreuves du brevet arrivaient à grand pas. Un matin, son smartphone se mit à crépiter : John lui annonçait « cette année, Noël tombe le 20 juin ». Il n’y crut pas, mais les réseaux sociaux s’emballaient. L’information « Cette année Noël tombe le 20 juin » devenait virale. Sur terre, ce fut la surprise générale. Personne ne s’y attendait. La une des journaux, les télévisions annonçaient cette nouvelle. Noël, tout le monde l’attendait, mais pour le 25 décembre. Qui donc avait décidé cela ? On cria aux « fake-news », on accusa le changement climatique, ou les gouvernements de vouloir éviter une vague d’épidémie, ou encore les églises de vouloir se faire de la publicité, …. Mais rien n’y fait. Quelqu’un suggéra : « Et si c’était Dieu lui-même qui, cette année, avait choisi cette date incongrue pour fêter la venue de Jésus parmi les humains ? »

Vous auriez dû entendre les protestations soulevées par cette nouvelle, car rien n’était prêt.

Les curés y perdaient leur latin, même ceux qui utilisaient encore cette langue ancienne pour leurs célébrations. Les traditionalistes poussèrent des hauts cris : « Quoi ! Noël en juin ! On n’a pas idée ! Jésus est né le 25 décembre.» Certains même, j’ose à peine le dire, chuchotèrent que, là-haut, le patron devenait gentiment gâteux !

Le 20 juin, c’était dans dix jours. Rien n’était prêt et pas le temps de se préparer. Les sapins étaient encore en train de pousser dans les champs ; ce n’était pas la saison des marrons  ; les dindes n’avaient pas du tout encore atteinte leur taille ; les commerçants n’avaient pas fait leur stock de jouets. Noël sans froid, sans marrons, sans dinde, sans carte de vœux, sans vacances, sans vitrines, sans cadeaux, c’était impossible.

Dans les églises, quelle bousculade : la pentecôte était à peine passée, et voilà qu’il fallait chambouler tout le calendrier, sortir en urgence les crèches, préparer la messe de minuit.

Les municipalités rivalisaient aussi d’imagination pour organiser quelques festivités. On pu même voir des sapins dressés sur la plage.

Arriva le soir du 19 juin. Dans les appartements, les maisons et les églises, rien n’était comme d’habitude. Tout le monde était déboussolé, déçu en songeant à tout ce qu’il manquait pour faire un « vrai » Noël, un Noël bien traditionnel. Bref, tout était improvisation, nouveauté. On allait de surprises en surprises.

Tout le monde était déçu ? Pas sûr !

John, au contraire, se réjouissait, car il allait enfin pouvoir connaître un Noël comme dans toutes les histoires : en nouvelle Zélande, l’hiver débutait et les jours allaient commencer à rallonger. Un petit regret : à cette saison, les moutons ne sont plus dans les alpages : il ne pourrait pas passer la nuit avec les bergers. David ne savait pas trop s’il fallait regretter ses traditions ou se réjouir de pouvoir passer un Noël comme John en attendant la messe de minuit sur la plage de Siouville où les jours étaient dans leur plénitude et allaient bientôt raccourcir.

Tout le monde était déçu ? Pas sûr !

Dans une bergerie des alpages (français cette fois-ci) quelques bergers passaient la nuit dehors avec leur troupeaux.  Ils admiraient le ciel étoilé qui brillait d’une manière particulaire en cette nuit de Noël. Ils entendirent comme des rires d’enfants tous joyeux de cette fête inattendue, spontanée, imprévue. Le croissant de lune brillait avec un sourire complice.

Tout le monde était déçu ? Pas sûr !

Il y avait quelques bergers et quelques savants ( la légende dit qu’il y en avait trois, mais ce nombre n’est qu’une légende !), quelques savants un peu rêveurs mais toujours à la recherche d’éléments nouveaux qui pourraient modifier leur façon de comprendre la vie et le monde qui les entourent, il y avait donc quelques bergers et quelques savants qui frémissaient de joie. Ils avaient deviné, eux, que Noël, c’est une surprise qui survient au cœur de l’existence humaine, c’est l’inattendu de Dieu qui prend visage sur la terre des humains.

Crédit : Robert Courvoisier (EPUdF) – Point KT  d’après une idée de Nicolas Künzler