image_pdfimage_print

Soldat de Dieu ? Le témoignage d’Ahmed (Tchétchène)

Texte proposé par l’Action Chrétienne en Orient

Le témoignage d’Ahmed est une recherche de sens pour redonner des racines à sa vie. Notre conviction : quand un chrétien prend les armes pour faire la violence au nom de son Dieu, il cesse d’être un chrétien. Et c’est vrai pour toutes les religions.

Il ne s’appelait pas Ahmed, mais nous lui donnerons ce nom. C’était le 15 août ; un couple de jeunes mariés sortait de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul, dans un nuage de confettis. A cet instant précis, j’ai vu quelqu’un entrer dans l’église, son attitude contrastait fortement avec le climat festif. Grand, sombre, son visage marqué par une vie rude semblait de pierre, il avait un pantalon militaire kaki et une coiffure blanche typiquement musulmane, comme on en croise parfois dans les rues de Tbilissi. Il s’est approché de la sacristie et a demandé à me parler. On ne peut refuser son écoute à personne et, en cet instant, je n’avais aucun motif pour fuir la conversation. C’est ainsi qu’ont commencé deux heures de ma vie que je ne pourrai jamais oublier, ni dans ma tête, ni dans mon cœur. Il ne s’agissait pas d’une histoire racontée par un témoin non oculaire. J’avais accès à une source directe, à quelqu’un qui ne jouait pas…

Il était Tchétchène et rentrait de Syrie. Depuis 25 ans il menait une vie de soldat : d’abord en Russie, durant la guerre de Tchétchénie, puis avec Daech, ces dernières années. Tout avait commencé quand les Russes avaient tué son frère : selon la coutume des montagnards caucasiens, il devait venger son frère, mais son père, médecin, ne l’avait pas permis, il le lui avait même interdit. L’obéissance au père est plus sacrée pour les montagnards du Caucase que l’obligation de la vengeance.
Mais peu de temps après, les Russes ont tué son père, alors Ahmed est parti en guerre…

« Si vous saviez ce qui peut se passer dans cette guerre ! » me dit-il. « Oui, on sait un peu, on voit des choses sur internet, lui répondis-je, mais le pire c’est que maintenant les gens se sont habitués ». « Oui, me dit-il, et pourtant c’est horrible ». « J’ai vu mourir tant de gens devant moi, et jusque dans mes bras, continua-t-il. Je sais comment crève un être humain. Au dernier moment, tu as devant les yeux une loque, un être détruit, perdu. Je sais comment on meurt. Mais quand j’ai vu mourir les chrétiens de Syrie ! Ils mouraient en priant et certains disaient qu’ils nous pardonnaient ! Ce n’était pas normal, on ne peut pas mourir ainsi, non, on ne peut pas ! Je suis musulman et la guerre sainte est pour moi la volonté de Dieu, je la fais sans remords de conscience, pour faire plaisir à Dieu … Mais mourir comme ça, non ! Cela a mis dans mon cœur une question : quelque chose ne cadrait plus.

Mais le pire est venu ensuite : il y avait dans notre groupe de guerriers quelqu’un appartenant à une autre ethnie, quelqu’un de sauvage et de cruel ! Pendant l’assaut d’un village, cet homme a tué de petits enfants chrétiens. Nous, les gars du Caucase, nous étions furieux contre lui, parce qu’à la guerre il y a des règles et qu’on ne doit pas tuer les petits enfants ! Trois jours plus tard, cet homme est mort au cours d’un combat. Tout le monde a dit qu’il était entré au Paradis puisqu’il avait été tué au Jihad. En entendant cela, j’ai eu l’impression qu’une montagne insurmontable entrait en moi et une question me torturait : « Qui est Dieu, s’il fait entrer dans son paradis quelqu’un qui a tué des enfants trois jours avant ? » Je ne pouvais pas fuir cette question et l’interrogation que j’avais ressentie auparavant est devenue une vraie crise intérieure. Je continuais à prier et à chercher une réponse. Alors, durant mes prières régulières sur mon tapis, au lieu d’appeler Dieu « Allah », j’ai dit : « Dieu, qui que tu sois, réponds-moi, que dois-je faire ? Quelle route prendre ? » Je me suis relevé de ma prostration et j’ai vu un être vêtu de blanc, qui m’envoyait dans le cœur lumière, chaleur et paix. Je ne sais pas combien de temps cela a duré, mais c’est resté en moi comme un rendez-vous, un signe que je devais laisser la guerre et partir à la recherche de cette personne. Sans révéler aux autres combattants la vraie raison de mon départ, j’ai dit que j’étais fatigué et que je voulais rentrer chez moi. On m’a laissé partir. Je suis rentré en Géorgie et j’ai commencé à chercher cette personne.

J’ai été chez les Orthodoxes, ils étaient tout contents et ils voulaient me baptiser, mais je ne cherchais pas le baptême. Je suis un musulman, je cherchais une réponse à ma question. Je les ai laissés et je suis parti ailleurs. Je suis venu à Tbilissi et je passe près des églises. Je suis entré dans celle-ci parce qu’en voyant ces choses blanches qui volaient, j’ai eu l’impression que c’était comme des anges du ciel. Et j’ai eu la sensation, en entrant ici que l’ambiance était comme dans ma vision. »

En écoutant Ahmed, j’étais comme paralysé et je ne savais que répondre. C’est bien vrai, quand on commence à chercher Dieu, cela veut dire qu’il nous a déjà trouvés. La première chose que j’ai pensé à lui dire, c’était que, quand un chrétien prend les armes pour faire la violence au nom de son Dieu, il cesse d’être un chrétien. Il était d’accord avec moi, mais pour moi il était important de lui faire comprendre que c’est la même chose pour les musulmans. Il ne me semblait pas très convaincu, mais ce qui comptait, à cet instant, c’était que sa conscience n’était pas détruite et que le chemin de la voix de Dieu en lui n’était pas fermé. Et moi d’ajouter, cher Ahmed, tu dois te réjouir, parce que tu as mal, car cela veut dire que tu es vivant. Dans cette Lumière tu as découvert la Paix, le visage du Fils de Dieu, de ce Dieu notre Père éternel, mais aussi ce Père d’amour dans l’unité de l’Esprit. Si un jour tu es baptisé, ce devra être parce que tu croiras que le Dieu Très-Haut est aussi un Père plein d’amour, qui se réjouit de tes joies et se préoccupe de tes difficultés, qui souffre de tes souffrances plus que toi-même, à qui tu peux te fier et qui ne te décevra jamais parce qu’il désire ton bonheur plus que toi-même.

« C’est donc ainsi », m’a-t-il demandé, stupéfait? En deux heures, nous avons trouvé le temps et la volonté de nous poser des questions sur ce Dieu, un et unique selon le Coran, mais absolument non solitaire. Si Dieu existe, et qu’il est possible de lui parler, c’est parce qu’il a de toute éternité la capacité d’entrer en dialogue. Le plus important pour nous est de faire le pas nécessaire. Il faudrait que tu puisses voir en tous ceux à qui tu as fermé les yeux un chœur d’amis, qui prient pour toi devant Dieu. Et pour cela, tu dois les regarder un par un dans les yeux. Sinon ils seront toujours pour toi des ennemis.

Il m’a bien compris, puisqu’à la fin de notre conversation, son visage était devenu moins dur. Je sais bien, cher Ahmed, que là où Dieu voudra, quand il le voudra et comme il le voudra, tu pourras le rencontrer. Cette église t’est ouverte et tu pourras toujours y retourner. Tu ne seras pas déçu, tant que tu garderas en toi la Foi de Dieu qui t’a trouvé, l’Espérance qu’il veut que nous ne soyons plus des esclaves et l’Amour qu’il implante dans nos cœurs, un amour filial et un amour envers les hommes nos frères, parce Dieu veut que ses fils soient libres pour aimer !

Crédits : Action Chrétienne en Orient – Point KT