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Voici le témoignage de la pasteure Martine Labois, qui avait pu vivre cinq semaines en Indonésie en août septembre 2003.

Bonjour !  Je garde de mon séjour en Indonésie un excellent souvenir, teinté de quelques regrets : j’aurais voulu pouvoir revenir, m’investir plus dans Mission 21 et l’Indonésie ou ailleurs, apprendre mieux la langue (très simple), rencontrer plus de gens … mais ce n’était qu’un séjour de « sensibilisation à la réalité missionnaire » que proposait notre Eglise à des pasteurs en paroisse, pour qu’à leur retour, ils puissent raconter leur expérience et inciter les paroissiens à découvrir le monde autrement et participer à la solidarité hors frontières à la suite de Jésus Christ.

L’Orient semble toujours si lointain, les réalités sont différentes de celles que nous connaissons, les mentalités aussi … bref, il faut y aller pour s’en rendre compte !

La distance, on commence à s’en faire une petite idée en regardant la carte du monde, bien sûr, mais surtout lorsqu’on passe 24 h dans les avions et les aéroports, entre petit déjeuner, nuit assise, télévision, repas, couverture et … décalage horaire …

Le premier choc, semblable dit-on, à celui qu’on ressent à la sortie de l’avion en Afrique, c’est la température, l’ambiance chaude et moite, les odeurs, et … pour ce qui est de moi, la taille des gens. Je suis grande, c’est vrai. Après la relative solitude à l’hôtel de l’aéroport, l’accueil des responsables de Jakarta vous rappelle ce que vous êtes venue faire là … : rencontrer des responsables d’Eglise et surtout des femmes, en prise avec des questionnements et des difficultés très différentes des nôtres, qu’elles soient pasteures ou professeures ou responsables de catéchèse.

Entre rêves et réalités. A l’annonce de mon voyage, beaucoup de proches et de collègues m’avaient enviée : « Ah ! Quelle chance tu as ! L’Indonésie ! Bali ! L’Eglise a de l’argent pour t’envoyer là-bas ? »

Mais non : L’Indonésie que la rencontre des femmes d’Eglise m’a fait parcourir n’est pas celle des catalogues de tourisme : je n’ai pas mis les pieds à Bali. Jakarta, Banjarmasin sur la partie indonésienne Kalimantan de l’île Bornéo, Manado et Tomohon sur l’île de Sulawesi (Célèbes), l’île Sangihe (tout près des pirates philippins), ne croulent pas sous les dollars, qu’on ne trouve qu’autour des centres de pêche sous-marine. Quelques Néerlandais nostalgiques reviennent revoir les lieux du temps de leur domination (indépendance en 1949) avant de ne plus pouvoir le faire.

Mais la chaleur de l’accueil, la richesse des débats, le temps donné pour me faire découvrir le plus de personnes possibles, dans des réalités très diverses m’ont enchantée, de même que la visite des facultés de théologie, la participation aux cultes dominicaux où 500 personnes se réservent une place de choix bien avant l’heure, sans compter les groupes de femmes, mais aussi les fruits et les fleurs en abondance et la richesse de la végétation, au moins à Sulawesi.

Ici tout est luxe et beauté …. ? Pas vraiment. Le professeur Marie-Claire BARTH m’a servi de « tutrice » sur le terrain, et a dû m’expliquer beaucoup de subtilités : les contextes de difficultés, de pauvreté, de violence rampante, de contraintes et de non-dits, hérités des cultures historiques successives (locale tribale, puis portugaise et hollandaise, l’islam majoritaire actuel), le fonctionnement de l’état, des administrations, la corruption, les déplacements de populations d’îles surpeuplées vers d’autres, mais dont les coutumes des habitants se télescopent, le grand nombre de fonctionnaires, les réfugiés d’une île à l’autre à cause de violents conflits officiellement religieux mais plutôt suscités par des bandes de laissés pour compte, victimes d’une situation économique catastro-phique. Je me suis fait expliquer la bahasa indonesia (langue indoné-sienne officielle et obligatoire, faite de la juxtaposition de dialectes locaux et de malais) qui se veut signe d’unité pour les 17500 îles (environ), mais cette volonté d’unité à tout prix est signe visible également d’une volonté de réduire les cultures locales à une seule culture : Comment imaginer que les Mélanésiens de l’Irian Jaya dont les traditions familiales, de travail, de religion et le climat sont les mêmes qu’en Papouasie Nouvelle Guiné adoptent les règles des citadins de Jakarta sur l’île de Java … ?

Autre champ de rêves en friche : celui de l’écologie. La traversée sud-ouest de Kalimantan sur les routes chaotiques m’a fait découvrir les restes malheureux d’un rêve mal mis en œuvre : pour semer du riz à la place de l’immense forêt de Bornéo, il a suffi d’y mettre le feu. Mais le riz n’a pas pris … Devenues zones de friche ou replantées en monoculture de palmiers à huile, ces forêts ne seront plus le poumon vert nécessaire à l’équilibre de la planète.En 2003, la crise écologique était moins évidente que maintenant, mais mon regard d’européenne, sensibilisée à ces questions, a vu … ce qu’on ne montrait pas encore à la télévision.

Un dernier rêve ? Celui des populations rencontrées à propos de l’Europe, et de la vision idéale qu’elles en ont. Combien de fois des chefs de famille soucieux m’ont-ils posé la question : « dites-moi, combien gagne une institutrice en France ? et un ouvrier ? un agriculteur ? Vous pensez que je pourrais envoyer mon fils là-bas ? ». Combien de fois ai-je dû briser ces rêves de vie meilleure, en disant que l’Europe ne voulait pas accueillir tout le monde, qu’il n’y avait pas de travail non plus chez nous, que la solidarité des familles y était bien moindre et que les prix étaient à l’échelle des gains ! Briseuse de rêves … c’est un rôle que je n’avais pas prévu …

Et les Eglises là-dedans ? Elles ne sont pas partout : l’Indonésie est le premier pays musulman du monde. Mais là où elles sont, on les voit, on les construit soi-même, au prix de gros sacrifices : elles sont énormes, on les entend (il y a souvent plusieurs pasteurs), les équipes sont spécialisées, nombreuses, énormes et hiérarchiquement structurées comme dans une grosse entreprise française, avec des objectifs et des budgets ad hoc. Le potentiel est immense : En Indonésie, chacun doit déclarer appartenir à une religion, et on choisit volontiers celle qui parle de paix et d’amour, d’égalité, de vérité, de solidarité …. ce qui explique ce grand nombre de paroissiens présents mais … à évangéliser ! Les Eglises font un énorme travail social, basé sur une foi forte, mais toujours à consolider, à cause de nombreuses superstitions. Les écoles, la santé, la formation des femmes (au respect de leur égalité de droits avec les hommes, valeur des enfants, entre autres), le droit au travail, emploient beaucoup de gens.

Les candidats pasteurs ne manquent pas : on compte 60 % de femmes jusque dans les villages très reculés des zones à majorité chrétienne.

Mais le travail est dur parce que la vie reste très pauvre : les poules, lapins, cochons, potager et dons des paroissiens solidaires viennent compléter le maigre salaire, équivalent de 54 € par mois (en 2003).

Ce qui m’a plu là bas ? Tout, vraiment tout, même la langue, simple et jolie, et que j’avais commencé à apprendre sérieusement à mon retour.

Ce qu’il m’a été difficile de supporter, mais vraiment difficile : la chaleur moite … Même quand on a fait le deuil d’une peau sèche et fraîche, il faut encore faire des efforts mentaux pour supporter de ne pas circuler avec les bras à l’air. Comment font-elles avec des pulls et des gilets à manches longues ? La pudeur, la discrétion (on passe en se baissant devant quelqu’un, pour ne pas le gêner …) et la gentillesse font partie du décor, mais on ne sait pas où est la limite entre la contrainte et le naturel : chez ces gens-là, on ne dit pas la souffrance, on la vit avec le sourire.

Ce que Mission 21 apporte ? Un soutien financier, spirituel et en ressources humaines indéniable pour des actions concernant tous les domaines relatifs à l’humain (mais pas pour les bâtiments …).

J’y retourne quand ? Ah là là …Vous voyez, des années après, je me souviens de beaucoup de choses, et j’ai aussi beaucoup de photos à montrer, mais à c’est votre tour, maintenant !

Cordialement, dans la foi et l’action, Martine LABOIS